« Perdre les ouvriers ? C’est pas grave ! »

par François Ruffin 20/01/2017 paru dans le Fakir n°(64 ) février - avril 2014

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Il y a cinq ans, on enfilait un tee-shirt « François Hollande 2012 » sur le parking des Goodyear ? C’était prendre le risque d’un lynchage. Car notre président de la République a très vite troqué ses soutiens d’hier contre de nouveaux amis... Et les sirènes de la résignation, de l’acceptation, de l’adaptation se sont rapidement mises à sonner.

« Faites comme Édouard Martin, rejoignez le Parti socialiste ! Allez, reclassez-vous ! Il reste des places à prendre pour les européennes et pour les municipales ! »
Les Goodyear organisent un rassemblement, ce midi, sur leur parking. Les sidérurgistes lorrains sont venus, par solidarité. Alors, pour l’occasion, j’ai revêtu le tee-shirt « François Hollande 2012 » et, en parfait militant, j’ai apporté des bulletins d’adhésion au Parti socialiste.
« Tu t’es trompé de secteur, m’alpague un délégué FO de Florange, ton GPS il est en panne...
— Pourquoi ?
— J’étais le bras droit d’Édouard Martin
[le leader CFDT d’ Arcelor Florange], alors Hollande, je l’ai rencontré personnellement cinq fois durant la campagne. Il est monté sur la camionnette, il a dit : “Moi je comprends vos préoccupations, va y avoir le changement, fini la droite avec Sarkozy qui vous exploite...” Résultat, il a fait pas mal de choses. » Et de dénombrer sur ses doigts : « Il a fait la guerre au Mali ouais. Il a fait le mariage pour les homosexuels, c’est bien voilà. Il trouve des logements pour les Roms, c’est bien. Mais pour les gens qui travaillent, y’a quoi ? On l’a aidé à être président. Mais aujourd’hui, il fait pour les 48 % qui n’ont pas voté pour lui, il ne fait rien pour les 51,5.
— Si, quand même, je reprends, pour les salariés, le pacte de responsabilité...
— C’est quoi ce pacte ?
il me coupe. C’est de dire que aujourd’hui, c’est les patrons qui commandent, et qu’il faut leur lâcher du lest. En deux ans, neuf cents usines ont été fermées.
— Il devait faire la guerre à la finance,
renchérit son collègue, il a fait la guerre au Mali, il s’est trompé de guerre.
— J’ai entendu un ministre,
reprend l’autre, il a dit “Pendant un an et demi il a parlé à la gauche, maintenant, il va parler à tous les Français.” Ben va falloir dire quand il a parlé à la gauche, hein !
— Moi j’ai voté Hollande, ben quelle connerie !
— Ben moi aussi. Faut savoir reconnaître ses conneries.

— Et Montebourg, je hasarde, voilà un homme de gauche...
— Pipeau, pipeau ! C’est pas le ministre du redressement productif, c’est le ministre du déclin industriel.
— Enfin, je tente encore, c’est grâce au Parti socialiste, grâce à Édouard Martin, qu’on va bâtir l’Europe sociale...
— C’est un sketch ? T’y crois à ces conneries ? En tout cas, t’as du courage de te pointer ici... »

Derrière, un cégétiste de Florange se montre plus crispé : « Va-t-en, vaut mieux. Là, je suis gentil, je suis poli, mais va faire un tour. »

Pluraslisme

À la sono, à côté de la camionnette, se relaient les Unions locales CGT du Pas-de-Calais, l’UD de Paris, les gars de Renault Cléon, de Faurécia, etc. qui tous postillonnent leur colère anti-présidentielle. Ça manque de pluralisme. Heureusement, le micro m’est confié, et à cette petite foule, je vais pouvoir apporter une vision plus équilibrée : « Bon, moi je voudrais d’abord saluer toutes les luttes... Donc j’interviens au nom de la fédération de la Somme du Parti socialiste...
— Ouh ! (Sifflets)
— J’ai entendu des choses qui m’ont un peu blessé en tant que militant socialiste...
— Et nous, en tant que travailleurs ils nous envoient chier ! Ouh !
— Vous savez que la situation n’est pas facile pour le gouvernement...
— Y’en a marre ! Ouh ! »

Jacky, le délégué Goodyear en charge de la sono, veut me retirer le micro. Je persiste : « Ceci dit, le gouvernement a quand même fait l’ANI [Accord National Interprofessionnel].
— C’est le pire ! L’autorisation des licenciements encore pire ! Ça prive des moyens de recours en justice ! Ça fait des plans sociaux précipités ! » C’est terrible comme on me laisse peu m’exprimer. Je m’accroche :
« On flexibilise le marché du travail...
— Ouais, tout-à-fait.
— ...mais pour le bien des travailleurs, je poursuis.
— Ah ouais ! Ouh !
— Là,
j’insiste, il fait le pacte de responsabilité, avec une mesure quand même rare, des baisses de charges pour les entreprises, un truc qui n’a jamais été essayé jusqu’à maintenant...
— Des cadeaux pour les patrons ! Ouh !
— Et oui, j’approuve. Le pacte de responsabilité, c’est des cadeaux pour les patrons... Le pacte d’irresponsabilité, ça serait des cadeaux pour les salariés ! »

Jacky me reprend le micro : « Nan nan, je veux bien que tous les camarades s’expriment, mais là nan, on est là pour défendre les intérêts des salariés qui se battent depuis sept ans, alors si t’es venu là pour faire la publicité du Parti socialiste mon camarade t’es mal tombé. »

Envie de meurtre

Ça reste bon enfant. Mais voilà que les Goodyears sortent en masse de leur AG, et l’ambiance se réchauffe aussitôt : « T’as pas honte de mettre ça ? » Un grand costaud, tendu, crispé. Ses copains aussi. « Tu devrais fermer ton blouson, ça va partir en sucette.
— Avec les promesses qu’Hollande est venu nous faire ici...
— C’est une saloperie ce mec-là.
— J’espère qu’un jour il va finir avec poum terminé »
, et le gars me met deux doigts sur la tempe, actionne une gâchette fictive. C’est un papa, lui, ou un grand-père, la cinquantaine bien tassée, grisonnante, pas un gauchiste excité, il ressemble à mon oncle, tranquille on dirait, et voilà à quoi il aspire, lui, cet homme normal, pour notre président normal : « poum, terminé », une balle dans la tête. Un mec m’arrache mes papiers, part les jeter dans le barbecue. « Si Hollande il revenait, vaut mieux pas. Il partirait même pas en slip. » Ça se resserre, autour de moi. Et je me demande, à mon tour, si je vais partir en slip. J’ai beau cacher mon tee-shirt, maintenant, ça tourne vinaigre. Un travailleur en veste de motard craque carrément, avec des grands gestes : « Il a fini son contrat, qu’il dégage, Hollande !, qu’il crie. Ils nous ont enterrés ici ! J’ai plus rien, moi ! Ça fait combien d’entreprises qu’il a fermées ?, et il est là que depuis dix-huit mois ! Moi à 53 ans, j’ai plus de boulot, terminé ! J’ai honte ! Je suis plus Français ! » Et de hurler, au bord de la crise de nerf, à cause de mon tee-shirt et de ma blague.

Fan club

C’est pas un sondage représentatif, certes, que j’effectue avec mon « tee-shirtomètre ». Reste que ces ouvriers avaient, pour beaucoup, voté Hollande, « à gauche » encore une fois – espérant dans ses timides promesses. Et que le ténor socialiste avait usé de cette image, durant sa campagne, aux côtés des métallos en Lorraine, des Goodyear ici, des Still à Creil, etc., se posant en candidat du peuple contre l’autre, celui de l’argent-roi. Et sont-ils moins « représentatifs », ces hommes et ces femmes qui, à cause de la pluie, se serrent maintenant sous le barnum, qui font la queue pour une saucisse, sont-ils moins « représentatifs » que la kyrielle des commentateurs attitrés squattant les antennes pour saluer en boucle « le changement de discours bienvenu  » et « une vision lucide de la situation économique mondiale » (Raffarin) ?

Car désavoué par ses soutiens d’hier, notre président a gagné de nouveaux fans, plus influents :
« Quand j’entends parler de politique de l’offre, de soutien aux entreprises, de simplification, je suis prêt à soutenir, à dire : “oui, c’est la bonne direction pour la France.”  » Bruno Le Maire, ministre de l’Agriculture sous Nicolas Sarkozy. « Si c’est une prise de conscience solide, sérieuse, on ne peut qu’accompagner cette démarche. » François Baroin, ministre des Finances sous Nicolas Sarkozy. « On ne va pas jouer l’opposition stérile alors que cela fait un an et demi que l’on attend un tournant plus favorable aux entreprises. » Valérie Pécresse, ministre du Budget sous Nicolas Sarkozy. Bref, c’est presque tout le gouvernement Sarkozy-Fillon qui applaudit. À se demander à quoi ça sert, « le changement »... Mais côté patrons, on n’est pas en reste : « C’est un discours qui va dans le bon sens. Le Medef est prêt à participer et à s’impliquer activement pour bâtir concrètement le pacte annoncé. » Pierre Gattaz, président du Medef. Et l’ancienne présidente a sobrement tweeté :
« @LaurenceParisot
Fin des cotisations familiales d’ici 2017. Enfin... ! »

Mais la réaction la plus savoureuse demeure, sans doute, celle de Jean-Paul Agon : « C’est vraiment un pas dans la bonne direction, qui correspond à ce dont la France a besoin. » Qui est Jean-Paul Agon ? C’est le PDG de l’Oréal, le deuxième plus haut salaire de France, avec 3 970 000 € - sans compter les actions gratuites, la retraite complémentaire, la clause de non-concurrence. Et avec l’Oréal, c’est la famille Bettencourt, Liliane, la première fortune de France, la femme la plus riche du monde, soupçonnée d’avoir financé la campagne de Nicolas Sarkozy, ancrée bien à droite depuis Vichy. Voilà qui François Hollande est parvenu à satisfaire. Tandis qu’il plonge les Florange, les Goodyear, etc. dans le dégoût, voire la haine.

Social-démocrate ?

Ça devrait susciter, ce contraste, des inquiétudes à l’Élysée, de la fureur au Parti socialiste, des réflexions chez les intellos. Mais non. Si peu. Pourquoi ?
C’est que tout paraît logique.
Cohérent.
Attendu.
Démentant tout virage, d’ailleurs, dans sa conférence de presse, le Président expliquait : « Quand on tourne, on est obligé de ralentir. Ou alors, c’est dangereux. Pour moi il n’est pas question de tourner, mais d’accélérer sur le même chemin. » Il parlait vrai.

J’allais reprendre, ici, toute la litanie de sa félonie, sa proximité en 1983 avec Jacques Attali, le meneur du virage à droite, son admiration pour la « rigueur » de Bérégovoy ou Mauroy, son livre La Gauche bouge publié en 1985 où il se proclame « libéral de gauche », sa présidence du club Témoins de Jacques Delors, le moins socialiste des socialistes, la note rédigée par la société de courtage Cheuvreux, que nous rendions public avant la présidentielle, et qui annonçait que le futur Président « tromperait le public français » et « libéraliserait le marché du travail », jusqu’à sa petite phrase, l’automne dernier, manière d’enfoncer le clou juste après Florange : « Perdre les ouvriers, ce n’est pas grave », j’allais vous détailler tout ça, mais je suis lassé avant même de commencer, et je vois déjà, à Fakir, les mines accablées des copains devant mon radotage, tant on le sait tout ça, tant on l’a vu et revu, dit et redit, qu’il a signé sans renâcler le pacte d’austérité Sarkozy/Merkel, qu’il a relevé le Smic d’un carambar (même pas un paquet), qu’il a alloué vingt milliards de crédit d’impôts aux entreprises, qu’il a flexibilisé le marché du travail avec l’Accord national interprofessionnel, qu’il a opté pour une « réforme bancaire » si dérisoire que les financiers eux-mêmes n’y ont pas vu la moindre gêne, etc. C’était un joli palmarès, déjà, en quelques mois, et il fallait l’obsession droitière des éditocrates pour l’inviter encore à « choisir sa ligne », comme s’il ne l’avait pas choisie. Ou pire : à «  s’engager sur la voie social-démocrate », comme s’il n’était pas, d’ores et déjà, bien plus à droite que la « social-démocratie », plutôt « social-libéral », ou « libéral » tout court. Pauvre « social-démocratie » !, au passage, quotidiennement calomniée, salie, elle qui a fondé les États-Providence, elle qui a construit en Scandinavie parmi les sociétés les plus égalitaires, et qui sert aujourd’hui de faux-nez à des élites qui oeuvrent à l’inverse, à casser ces États-Providence, à bâtir des sociétés inégalitaires. Cessons là, donc, sur son cas.

“PERDRE LES OUVRIERS ? C’EST PAS GRAVE !”
François Hollande après Florange. Cité par Cécile Amar, dans Jusqu’ici tout va mal, Grasset, 2013.

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Vos commentaires

  • Le 24 octobre 2014 à 20:01, par Tleilaxu En réponse à : François Hollande : « Perdre les ouvriers ? C’est pas grave ! » (1)

    Chapeau monsieur RUFFIN ! Vous avez risqué votre vie pour notre journal préféré !

  • Le 4 septembre 2014 à 22:46, par Andre En réponse à : François Hollande : « Perdre les ouvriers ? C’est pas grave ! » (1)

    Vous autre ouvriers vous etes vraiment qu’une bande de naïfs. Vous croyez que le gouvernement ne fait rien pour vous. Oui bien sur, on doit vous tenir la main tout le temps. Il y a des opportunités partout autour de vous de créer vous même de l’emplois ! Aujourd’hui notre monde est tellement facilité par les moyens de communication moderne que vous ne devez pas avoir de difficulter pour trouver des financements à des projets de nouvelles entreprises mais vous êtes tellement ariéré, c’est incroyable. Vous avez tellement peu d’ambitions qu’au lieu de perdre tout votre temps comme vous l’avez toujours fait, vous préférez vous plaindre. Entrepreunez vous meme ! Soyez futez, merde !Ayez de l’amour propre !

  • Le 16 juin 2014 à 13:58, par Mathieu En réponse à : François Hollande : « Perdre les ouvriers ? C’est pas grave ! » (1)

    Tu te trompe sur Chouard camarade. Tu te laisse endormir par les faiseur d’opinion près mâché. Chouard soutient personne mais parle avec tout le monde et sa fait chier les sectaires qui ne comprennent pas que les partis divisent plus qu’ils n’apportent de solutions. La Démocratie Réelle est la solution, vas sur le blog du « plan C » regarde des videos sur youtube et tu comprendra que Chouard comme tout les militants pour ce projet sont au dessus de ces problèmes de parti et cherchent le rassemblement pour UNE idée, la cause des causes. Je suis militant PG et pourtant je fais politique avec tout le monde même des gens qui votent FN alors que je ne suis pas d’accord avec eux sur plein de sujets, on se retrouve en bon citoyen respectueux sur au moins UNE idée, une constitution citoyenne car ce n’est pas aux hommes de pouvoir d’écrire les règles qu’ils doivent craindre donc entrainons nous à écrire la constitution nous-mêmes et réclamons une constituante comme le fait le FdG mais cette fois çi pas de professionnel de la politique, des citoyens. .

  • Le 16 juin 2014 à 11:23, par adrien En réponse à : François Hollande : « Perdre les ouvriers ? C’est pas grave ! » (1)

    Si tu penses que Chouard parle d’un plan soralien d’extrême droite, c’est que tu n’as jamais pris le temps de le lire.
    Demande à Friot, Lepage, Lordon pourquoi ils apprécient tant Chouard si celui-ci est soralien.
    Reste que Chouard défend (à tord ou à raison) l’iségoria, la VRAI liberté d’expression. Veut-on d’une police de la pensée ? Des antifas qui portent bien à tord leur nom puisqu’eux mêmes ont des pratiques bien contestables ? Ou pense-t-on que la démocratie (la vraie) se passe avec tout le monde, et que dans un système bien pensé, l’extrême droite n’aurait plus de terreau duquel se nourrir ?

    L’accusation par association est gerbante. François Ruffin en a fait l’amère expérience. (http://www.fakirpresse.info/L-air-du-soupcon.html) Alors plutôt que de juger a priori parce qu’un homme daigne parler à quelqu’un jugé « infréquentable » par d’autres, essayez de vous pencher sur ce qu’il dit. Et si alors, vous estimez que c’est un fasciste en puissance, et bien, c’est que vous avez besoin d’une sacré thérapie en esprit critique.

  • Le 14 juin 2014 à 23:59, par guille En réponse à : François Hollande : « Perdre les ouvriers ? C’est pas grave ! » (1)

    du coup, camarade, tu ne racontes pas comment tu t’es sorti de ce mauvais pas... tu leur a montré un numéro du Fakir ?

    Bon sinon, je dois m’ériger un peu en faux par rapport à Chouard, son plan C soralien et d’extrême droite, je ne suis pas sûr que ce soit de ça dont ont besoin la classe ouvrière, les chômeurs, les galériens et galériennes en tous genre... C’est bien plutôt de foutre en l’air le Capital et de le remplacer par une société autogestionnaire, communiste, libertaire et communarde. Et surtout, surtout, de ne pas conserver ce « pouvoir » qui corrompt et détruit !
    J’entends bien qu’un certain nombre d’idéologies soient discréditées par celles et ceux qui les portent (au pif... le PCF et le FDG) mais, quand même, faux pas jeter le bébé socialiste (libertaire) avec l’eau du bain socialiste (libérale/démocrate).

    fraternellement

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