L’air du soupçon

Par François Ruffin, 10/09/2013
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Le journal Fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Pierre Carles, Hervé Kempf, Alain Gresh, Étienne Chouard, Jean Bricmont… tous fachos ? Les accusations pleuvent sur les sites des « antifas ».
Et Fakir n’échappe pas à cette suspicion : des « nationaux-staliniens moisis », qui entretiendraient des liens obscurs avec des gens pas clairs.
Alors, amis lecteurs, êtes-vous, sur le site d’un journal d’une officine du Front National ? Marcherez-vous bientôt au pas de l’oie à nos côtés ?

Cet été, à peine le numéro sorti, j’ai reçu ce courriel de Sarah :

De : sarah mac.com
À : francois fakirpresse.info

Objet : Explication

Cher François, 
J’imagine que tu es déjà au feu de la nouvelle polémique qui vous secoue sur le réseau : affiliation véritable avec ce cher Chouard ? 
Je sais ton ignorance des réseaux sociaux, mais j’espère que tu nous feras l’honneur d’une explication de tout ceci. 
Je t’embrasse

Non, je n’étais pas au courant de la « nouvelle polémique » ni de cette « affiliation » avec Étienne Chouard. J’ai donc à mon tour demandé des explications.

De : sarah mac.com
À : francois fakirpresse.info

Objet : Ce qui fait débat

Antifa 75 dit :

5 juillet 2013 à 15:35
De pire en pire Pierre Carles salit la mémoire de Clément Méric. Mais ce n’est pas une première : son film récent « DSK, Hollande, etc. » a été réalisé avec une proche du dieudonniste Olivier Mukuna, la colloniste Aurore Van Opstal (1). On peut y visionner une séquence dans laquelle François Ruffin du journal Fakir fait l’apologie de Cheminade et Dupont-Aignan (2). Rien de surprenant donc à ce que Carles salisse aujourd’hui la mémoire de Clément.
À propos de Ruffin, avez-vous lu le dernier Fakir ? Il y est fait l’apologie de Chouard (dont Ruffin, tout comme Lordon, est un ami) (3) et de la nation et Ruffin y rend hommage à « l’hyper-efficacité » du FN (4) dans une interview assez hallucinante d’Emmanuel Todd. A noter que dans ce journal une rubrique est tenue par les souverainistes de Bastille-République-Nations qui compte parmi ses membres le négationniste Bruno Drewski et le cadre de l’UPR Laurent Dauré (5), ceci sans compter les nombreux autres dérapages passés de Fakir (apologie des « matons humanistes » de la prison d’Amiens (6), des super flics que sont les douaniers (7) ou interview de l’économiste larouchiste Maurice Allais (8). Mais comme dirait Bricmont, c’est sûrement de la « culpabilité par association »… En tout cas tous ces nationaux-staliniens moisis n’ont vraiment aucune leçon d’antifascisme à donner !
Apparemment, ce gloubi-boulga circulait sur Facebook et trois lecteurs m’ont, à leur tour, réclamé des « explications ». Cette salade, touillée par une passionaria de l’antifascisme, Ornella Guyet, m’a paru grotesque. Mais tellement symptomatique, en même temps, d’une littérature qui pollue le Net, qui assimile, en vrac, Frédéric Lordon, Alain Gresh, Étienne Chouard, Jean Bricmont, Hervé Kempf, maintenant Pierre Carles, et j’en passe, à du « rouge-brun ». Du coup, je me suis dit : « Tiens, on va s’arrêter sur ces quelques lignes, on va faire une mise au point », non pas pour Fakir, mais parce que ces petits procureurs qui confondent leur écran avec des miradors, qui flinguent toute idée qui dépasse, non seulement salissent des hommes, mais pourrissent le débat démocratique de leur suspicion généralisée. Et si l’ « antifascisme » c’est ça, cette police de la pensée, ma foi, c’est une publicité vivante pour leurs adversaires.
Je vais donc étudier ce texte, phrase par phrase, comme un cas d’école, pour trier le grain de l’ivraie.

(1) Pierre Carles

Le réalisateur de Pas vu, pas pris a publié, dans Siné Mensuel, une tribune autour de l’affaire Méric : « Méric et ses amis n’ont-ils pas été victimes d’un certain complexe de supériorité sociale ? Ne faut-il pas percevoir dans ce drame l’incapacité de certains membres de la petite bourgeoisie intellectuelle à percevoir à quel point un fils d’immigré espagnol Esteban Murillo peut se sentir profondément humilié par des jeunes perçus comme des nantis ? »
Pierre Carles avait, au préalable, adressé son article à Fakir. Mais Siné l’a accepté avant que nous n’ayons eu le temps de le refuser. Car nous l’aurions refusé : l’enquête nous apparaissait insuffisante, les faits trop maigres pour soutenir sa thèse. N’empêche, dans le martyrologue consacré à ce drame, ça tranchait, ça apportait un autre regard.
Mais il ne suffisait pas, alors, à nos « antifas » de contester ce papier, d’argumenter contre cette lecture de classe d’un fait divers, il fallait encore montrer que cette prise de position n’avait « rien de surprenant » : car Pierre Carles serait, sinon « facho », du moins pas très clair. Et comment le prouver ?

Par une espèce de contagion du soupçon.
Le site La Horde« portail méchamment antifasciste » – a ainsi dégotté une photo de Pierre Carles aux côtés de l’écrivain Marc-Édouard Nabe, et une autre photo de l’écrivain Marc-Édouard Nabe aux côtés de Dieudonné. Pierre Carles était ainsi assimilé à Dieudonné… c’est-à-dire à Le Pen !
La bloggeuse « Antifa 75 » procède de même : Pierre Carles a co-réalisé un documentaire avec une jeune journaliste, Aurore Van Opstal, dont jamais une prise de position n’est citée. Mais elle-même serait proche d’un dénommé Olivier Mukuna, qui lui-même a écrit un livre sur Dieudonné, et voilà Pierre Carles ramené à Dieudonné… c’est-à-dire à Le Pen !
C’est mathématique, non ?
À ce tarif-là, les suspects seront nombreux.

(2) Ma pomme

Circonstance aggravante pour Pierre Carles : il m’a filmé.
J’ai la mémoire courte, parfois : je ne me souvenais pas avoir fait une « apologie de Cheminade et Dupont-Aignan » – moi qui me considère plutôt, en gros, comme un compagnon de route du Front de Gauche.
J’ai donc re-visionné « DSK, Hollande et Cie ».
Durant la dernière campagne présidentielle, sur Canal +, Jacques Cheminade était qualifié de « candidat inutile » par Jean-Michel Apathie. Et Nicolas Dupont-Aignan était traité avec la même condescendance par Michel Denisot, toujours sur Canal + : « Si vous promettez le retour au franc, moi je promets le retour de la télé en noir et blanc ».
Interrogé sur ces séquences, je réagissais comme suit : « Quand on dit “Cheminade est un candidat inutile”, certes, il ne sera pas président de la République, mais est-ce qu’il n’a pas des idées sur la finance, par exemple, qui peuvent être utiles ? De la même manière pour Nathalie Artaud de Lutte Ouvrière. C’est, au contraire, les candidatures les plus utiles sur le terrain démocratique, parce qu’elles portent des idées, qui peuvent être des idées loufoques, mais qui peuvent être aussi des idées de rupture intéressantes. On voit bien le mépris pour Nicolas Dupont-Aignan parce qu’il envisage de rompre avec l’euro, qui est quand même une question qui peut se poser légitimement quand on a 80% des ouvriers qui y sont favorables. Donc ça n’est pas une question qui peut se traiter avec mépris, dédain, arrogance. »
Qui lira dans ces lignes une « apologie » ? Il est évident que je ne partage pas les idées de Cheminade, par exemple, sur la colonisation de la planète Mars, ni davantage celles de Dupont-Aignan sur l’immigration. Mais réclamer que, pour une fois qu’ils passent à la télé, on les écoute sans morgue, on les laisse s’exprimer, cela dépasse-t-il, déjà, le seuil de tolérance de nos « antifas » ?

(3) Étienne Chouard

Suite à ces alertes, j’ai cherché, dans le dernier numéro, une « apologie d’Étienne Chouard ». Je n’ai rien trouvé.
Je l’ai re-parcouru.
Ah, ça y est.
C’était dans l’agenda, page 2, en tout petit : « À Avignon, ne manquez pas “ la dette expliquée à mon banquier ! ”, une pièce d’Étienne Chouard. » Et c’était tout. Un peu court, comme « apologie ». Mais bon, cette pub m’avait échappé, sans doute rajoutée en dernière minute par Eric, notre Monsieur Commerce, ou par Mathilde, notre metteuse en page. Pas trop au courant des controverses gauchistes, eux ignoraient que, depuis quelques semaines, Étienne Chouard était devenu « facho ». Ils avaient manqué un épisode. On m’avait prévenu, moi, que le héraut du « non » en 2005 était passé chez les méchants.

Puisqu’on proclame, comme ça, qu’Étienne Chouard serait mon « ami », je voudrais décrire nos maigres liens – non pas pour prendre mes distances, mais parce que c’est tout simplement la vérité. J’ai rencontré Étienne Chouard une fois, chez lui, à côté de Marseille, en 2009, avant le passage de Fakir en national. Une heure ensemble, une seule : avouez que ça fait un peu court pour des « amis ».
À moins que ce ne soit un coup de foudre. Ce ne le fut pas. Pourquoi ? Mon impression est confuse, mais j’avais le sentiment qu’il raisonnait trop en juriste, prenant les mots – la Constitution, sa marotte – pour les choses, ne partant pas assez du réel, des conditions effectives d’existence. Que du coup, ses propositions, le tirage au sort des élus, par exemple, intéressantes en soi, rouvrant l’imaginaire démocratique, me paraissaient plaquées, utopie voulant recréer un monde idéal en dehors du monde – alors que, à l’inverse, je pars de la gadoue où nous traînons, et de la boue dont nous sommes faits. Et puis, intervenant dans mes débats, ou aux Rencontres Déconnomiques d’Aix-en-Provence, il m’a gentiment gonflé, ramenant tout - le protectionnisme, la crise économique, la guerre des classes - à ses lubies, « tirage au sort… tirage au sort… tirage au sort… », comme une espèce de Géo Trouvetout qui aurait découvert la pierre angulaire.
Pour toutes ces raisons, embrouillées, intuitives, je n’ai pas accroché à sa pensée. Et en quatre années de Fakir, malgré son aura dans les milieux militants, et des réclamations de nos lecteurs, jamais nous n’avons réalisé une interview d’Étienne Chouard.
Voilà pour notre « amitié ».

Malgré ces réserves, je l’ai toujours considéré, de loin, comme un homme sincère, un profond démocrate. Alors, quand Fabien – un copain de Lyon – m’a prévenu par courriel : « J’ai rencontré Chouard, et quand un mec te dit (ce qu’il m’a dit à moi, en face) que « quand même on peut pas nier que Soral est un patriote et qu’il est tout sauf d’extrême droite », ça a de quoi te scotcher », quand Sarah et Arthur m’ont raconté le même genre d’anecdotes, ça m’a troublé.
Parce que, pour moi, on ne blague pas avec Alain Soral : c’est un mec d’autant plus dangereux que talentueux. Son site, Égalité et Réconciliation, fait un carton. Son influence dans les quartiers populaires est réelle. Et j’entends combien, jusque dans mon entourage, des jeunes se politisent par Soral, adoptent son discours.
Et quel discours ?
« Quand avec un Français, Juif sioniste, déclare Alain Soral, en 2004, sur France 2, tu commences à dire “y a peut-être des problèmes qui viennent de chez vous. Vous avez peut-être fait quelques erreurs. Ce n’est pas systématiquement la faute de l’autre, totalement, si personne ne peut vous blairer partout où vous mettez les pieds.” Parce qu’en gros c’est à peu près ça leur histoire, tu vois. Ça fait quand même 2 500 ans, où chaque fois où ils mettent les pieds quelque part, au bout de cinquante ans ils se font dérouiller. Il faut se dire, c’est bizarre ! C’est que tout le monde a toujours tort, sauf eux. Le mec, il se met à aboyer, à hurler, à devenir dingue, tu vois. Tu ne peux pas dialoguer. C’est-à-dire, je pense, c’est qu’il y a une psychopathologie, tu vois, du judaïsme sionisme qui confine à la maladie mentale. » Bref, la Shoah, c’est quand même un peu parce qu’ils l’ont cherchée.
Son chemin le conduit, naturellement, au Front National : « Le Pen méritait la France mais je ne suis pas sûr que la France méritait Le Pen », déclare-t-il au lendemain de la présidentielle 2007. Il est alors nommé, à l’automne, au Comité central du FN. Un parti qu’il quitte, deux années plus tard – mais non pas pour des divergences idéologiques : parce qu’il n’obtient pas la tête de liste FN en Île-de-France.
Profondément dandy, avant tout opportuniste, en quête de renommée, Alain Soral avait démarré bien à gauche, au Parti communiste, avant de basculer à l’extrême-droite. Il se prétend aujourd’hui « transcourants », réconciliant « la gauche du travail et de la droite des valeurs », affiche Hugo Chavez en une de son site – mais tout en rejoignant Dieudonné sur « l’antisionisme et le lobby juif ».

De voir que, en effet, Étienne Chouard donne des entretiens à Égalité et Réconciliation, participe à des débats publics avec les membres de ce groupe, et défend Alain Soral - « un type bien » - au nom de la liberté d’expression, voilà une ambiguïté qui, pour moi, devenait rédhibitoire.
Il fallait rendre cette position publique.
Sans pour autant blesser un homme isolé, et déjà largement attaqué.

Mardi 23 juillet, Trets.

Au milieu de ces réflexions, je voyageais justement dans le Sud, pour le « Fakir Provença Tour ». J’ai envoyé un SMS à Étienne Chouard, l’avertissant que je souhaitais l’interroger sur « les antifascistes », et je me suis pointé chez lui, en plein cagnard, entre la piscine et la table de jardin.

Sur Soral

Étienne Chouard : Je ne supporte pas quand il parle des féministes et des “pédés”. Ça me hérisse. Mais il m’a rendu sensible à un point qui, pour moi, n’existait pas auparavant : c’est le sionisme, le poids du sionisme au niveau mondial.
Fakir : Mais tu pouvais y parvenir par Mermet, par Gresh, par des lectures beaucoup plus nettes, sans trace d’antisémitisme !
Étienne Chouard : C’est vrai. Mais je suis rentré par là.
Fakir : Et quand il parle du « lobby juif »
Étienne Chouard : Il évoque davantage les sionistes. Mais si certains Juifs disent : « Nous, on est élus, et on va dominer le monde », c’est grave. C’est grave aussi quand ce sont des musulmans ou des chrétiens.

Sur les complots

Fakir : Tu crois qu’il y a un complot, alors, pour dominer le monde ?
Étienne Chouard : Mais il y en a plein, des complots. C’est normal. Les gens conspirent, ils complotent pour maintenir leur pouvoir.
Fakir : Mais par exemple, le MEDEF : est-ce qu’il s’organise ou est-ce qu’il complote ?
Étienne Chouard : Bien sûr qu’ils se réunissent en secret…
Fakir : Quand j’entends Pierre Gattaz à la radio, à peine élu à la tête du Medef, et qu’il assène ses objectifs avec clarté, j’ai pas tellement l’impression qu’il garde ses buts secrets… Pour moi, toutes les forces sociales s’organisent pour défendre leurs intérêts – et avec, à l’intérieur de cette organisation, une part de secret, mais qui est une part minoritaire.

Sur le FN

Fakir : Et que Soral ait appartenu au FN, qu’il ait déclaré que « la France ne méritait pas Jean-Marie Le Pen » ?
Étienne Chouard : Mais alors, on va faire quoi ? On va trier selon les appartenances politiques : « Toi tu votes mal, je ne discute pas avec toi », ça n’est pas ça la démocratie. Quand tu dis à un raciste, « t’es un sale raciste », il va rester raciste. Mais si tu parles avec lui, il peut évoluer.
Fakir : Qu’on cherche à convaincre les électeurs du Front National, qu’on change les conditions économiques et sociales qui produisent ce vote, c’est une priorité politique. Mais là, il ne s’agit pas du mécontent de base, mais bien d’un idéologue, d’un cadre du FN.
Étienne Chouard : Moi, je suis le défenseur de toutes les paroles. Il faut débattre avec tout le monde, là où le régime des partis nous enferme dans une guerre électorale.
Fakir : Je ne suis pas d’accord. Je suis partisan d’un cordon sanitaire autour du FN.
Étienne Chouard : Et qu’est-ce que je devrais faire, alors ? Insulter leurs dirigeants ?
Fakir : Je ne te demande pas d’insulter quiconque, juste de ne plus te répandre dans leurs médias, ne plus te compromettre dans des débats avec eux. Et, éventuellement, une fois que tu l’aurais mûrie, de rédiger un texte qui explique ta nouvelle position.

J’étais pressé.
J’ai dû partir à la va-vite pour un débat à Aubagne. En roulant, j’ai réfléchi à cet échange, et mon intuition se confirmait : Étienne Chouard est un homme de bonne foi. Mais en même temps, sa construction idéologique me paraissait bien récente, bien fragile, bien confuse : avant 2005, la politique ne l’intéressait pas trop, et d’un coup, voilà que le référendum sur le TCE l’a porté au pinacle, mis sous le feu des projecteurs, transformé lui-même en modeste guide. Et c’est ensuite, seulement après, qu’il s’est formé politiquement. En accéléré. De bric et de broc, comme tout le monde. Sauf que chacune de ses réflexions, chacun de ses errements, sont publics, consultés par vingt mille lecteurs, twittés et facebookés. Alors que ce mûrissement aurait réclamé, peut-être, un temps de retrait, de silence et de solitude.

Mercredi 24 mars, Marseille.

Étienne Chouard m’a adressé un long texte, déjà préparé d’avance, pour répondre aux détracteurs qui lui reprochent ses « mauvaises fréquentations ». Je le lis, et bien des choses m’horripilent. Cette opposition, déjà, entre un « faux suffrage universel » et une « vraie démocratie » :

« La scène politique actuelle est, de mon point de vue un théâtre trompeur qui permet de tout décider sans nous. Et ce n’est pas nouveau, c’est structurel : depuis deux cents ans, on nous donne le spectacle (et on nous invite à lutter dans) une fausse confrontation, un jeu de dupes… Je rappelle que nous ne pouvons rien gagner politiquement dans la cage du faux « suffrage universel »… Si on en cherche la cause des causes, c’est l’élection de maîtres parmi des candidats, le faux « suffrage universel »…

Ensuite, ce consensus nécessaire à la rédaction d’un nouveau contrat social :

« Mais pour arriver à un tel résultat (notre mutation en très grand nombre en citoyens constituants), il faut que je touche tout le monde, de gauche à droite et même les abstentionnistes (qui se méfient souvent de tous les partis), et pas seulement « le peuple de gauche » ! Je ne peux évidemment pas dire, même diplomatiquement : « non, pas vous : vous êtes « fascistes », ni vous car vous êtes nationalistes, ou racistes, ou machistes, ou nucléophiles, ou bourgeois, ou banquiers, ou publicitaires, etc. donc on ne vous parle pas »… Impossible de faire société en tenant à l’écart de l’écriture du contrat social des pans entiers de la société. Ces gens dont tu hais l’idéal de société (je le redoute moi aussi), ce sont bien des êtres humains, n’est-ce pas, on ne va pas les tuer ? Alors ? On va bien (être obligés de) vivre ensemble dans le même pays avec le même contrat social, non ? »

Et plein d’autres désaccords.
Du coup, je reprends rendez-vous avec Étienne, à Marseille cette fois, l’après-midi, accompagné de mon copain Kamel, un gars de la cité, camionneur et intello.
Et cette fois, j’ai décidé de mettre la gomme – quitte à démarrer mollo :

Sur la démocratie

Fakir : Tu essentialises le suffrage universel, comme s’il n’était, pour toujours et depuis toujours, qu’une gigantesque tromperie, comme s’il n’y avait pas des étapes. Comme si, surtout, toutes les conquêtes sociales du XXème siècle n’étaient pas liées, pour partie, à ce suffrage universel, avec des élus qui même à droite ne doivent pas complètement se brouiller avec le peuple.
Étienne Chouard : C’est possible. Mais tu considères que, aujourd’hui, on vit dans une vraie démocratie ? Étymologiquement, « le pouvoir au peuple » ?
Fakir : Mais cette expression de « vraie démocratie », moi, je ne peux pas l’endosser. Je considère qu’on est dans un système imparfait mais que, de toute façon, on sera toujours dans un système imparfait, que l’imperfection de l’homme, de la société, ça fait partie du monde, qu’on est juste dans des dégradés de gris. Et qu’à défaut d’un idéal, je me bagarre juste pour que ce soit un peu mieux ou un peu moins pire. Donc la « vraie démocratie », la république pure et parfaite, je n’y crois pas, moi, ni hier à Athènes ni demain en France.
Et le risque, c’est que tu invites à balayer la « fausse démocratie » – dans laquelle, tout de même, et je ne le compte pas pour rien, nous pouvons exprimer nos opinions – et ton message contre cette « fausse démocratie » est entendue, répandue, même à l’extrême-droite, mais qui garantit que, derrière, nous n’aurons pas une vraie tyrannie ?
Étienne Chouard : Mais parce qu’il y a tout le travail des citoyens constituants, avec l’instauration du tirage au sort. Je parie sur une prise de conscience, sur une contagion.

Sur le contrat social

Fakir : Tu écris, par ailleurs, qu’il faut discuter avec le Front National – et y compris, semble-t-il, avec leurs dirigeants – parce que, pour rédiger le nouveau contrat social, il faudrait que tout le monde, le peuple entier, soit d’accord…
Étienne Chouard : C’est bien ça.
Fakir : Mais quand est-ce que ça a fonctionné avec cet unanimisme ? Le contrat de 1789 se fait très largement contre l’aristocratie, contre le clergé, et contre des fractions importantes des classes populaires qui se solidarisent avec leurs anciens maîtres. En 1944, le Conseil National de la Résistance n’a pas demandé l’avis des collabos – et encore moins de Pétain et de ses ministres – pour rédiger son programme !
Étienne Chouard : Mais s’il n’y a pas un consensus, allez, des 99 % contre les 1 %, ça signifie que, derrière, il y aura des violences.
Fakir : D’abord, je ne suis pas d’accord du tout sur cette structure de classes : 99% contre 1%. Ça serait trop facile pour nous. Et ensuite, si tu souhaites vraiment une redistribution des cartes – des richesses, des statuts, des lois –, ça se fera de toute façon avec une immense tension. D’autant plus si, d’après toi, ça ne peut pas passer par les élections.

Sur Soral (fin)

Fakir : Vas-y, Kamel, raconte-lui ta rencontre avec Alain Soral.
Kamel : L’an dernier, tu sais, Soral est venu à Marseille. Comme il attire vachement de jeunes dans les quartiers, comme mon petit frère était sous son charme, je suis allé l’écouter. Y avait plein de mecs avec des djellabas, des barbes, les filles avec le voile, et là Soral leur dit en gros : « Si vous êtes dans la merde, c’est à cause d’un banquier sioniste à New-York. » Moi j’ai pris la parole, après, et je lui ai demandé pourquoi il indique « sioniste » ? pourquoi il dit pas un « capitaliste », un « oligarque » ? Et là, il m’a répondu qu’il fallait appeler un chat un chat.
Étienne Chouard : C’est pas raciste. Il ne dit pas « Juif », il dit « sioniste ».
Fakir : Est-ce qu’il a précisé, dans son exposé, qu’il ne fallait surtout surtout surtout pas confondre « juif » et « sioniste » ?
Kamel : Non, il n’a rien précisé.
Fakir : Mais Étienne, comment tu penses que c’est reçu, dans la salle ? Tu penses qu’ils donnent dans la nuance, les mecs ? Moi, pendant que je faisais mon bouquin Quartier nord, à Amiens, y a plein de gars qui me prenaient pour un juif à cause de mon gros pif, et c’était pas amical crois-moi.
Étienne Chouard se tait, frappé.
Kamel : C’est dangereux ce jeu-là. Là, pour moi, Soral déplace la question de la lutte des classes à la lutte des races.

Sur l’adolescence

Fakir : Mon sentiment profond, c’est que tu es comme un adolescent en politique. Tu voles d’émerveillements en indignations. C’est beau, en un sens, ça apporte de la naïveté, de la fraîcheur, de la hardiesse aussi. Mais ça comporte une part d’errance.
Moi, avant de lancer Fakir, je me suis tapé une traversée du désert : durant sept années, j’ai écrit écrit écrit, sans que rien ne soit publié. « Malheureusement », je pensais à l’époque. « Heureusement », je me dis aujourd’hui. Parce que c’était complètement immature : en gros, il fallait flinguer l’humanité (à commencer par les présentateurs du jité).
Tu es loin de ces sommets du ridicule, mais je vois là un danger, avec des prises de position un peu sur tout. D’autant plus que tu aimes flirter avec la ligne jaune.

Ça tournait à la leçon.
Et je devais filer à mon débat.
Il m’a remercié.
J’ai reçu un SMS, encore : « Je te remercie pour ta gentillesse et ta patience. » Et c’est là que Chouard est un mec pas banal. Parce que c’est lui, l’aîné, vingt ans de plus que moi, c’est lui le prof, c’est lui la star, « Don Quichotte du non », etc., et moi un gamin m’aurait avoiné comme ça, je n’aurais pas apprécié. Mais lui, plus tu lui rentres dans la gueule, plus il te remercie ! C’est soit un masochiste, soit un démocrate !

On a repassé une heure, ensemble, le jeudi, à Aix cette fois.
Et j’ignore ce que va donner, politiquement, tout ce baratin, s’il va rompre avec ces machins de Soral et de complots. Je crains que non. Je sais, en revanche, qu’au fil de ces trois jours, j’ai mesuré le fossé qui, politiquement, nous sépare. Mais aussi que, personnellement, je me sens davantage son « ami », un peu, pas trop mais un peu, après ces échanges.

(4) Le Front National

Dans le dernier numéro de Fakir, Emmanuel Todd déclarait : « Au Front de Gauche, sur le protectionnisme, ça avance, mais avec quel retard sur les classes populaires ! »
J’ajoutais : « Et quel retard sur le Front National, aussi, qui est devenu hyper-efficace sur ces questions. Vous voyez le FN comme le parti des dominés, le refuge pour le refus du libre-échange, pour le refus de l’euro…
- Le parti des dominés, il n’y a qu’à regarder les statistiques, il n’y a qu’à regarder les cartes. Le vote FN se déplace des marges anti-maghrébines, situées à l’est, pour aller se loger dans le vieil espace révolutionnaire égalitaire français. »

Je ne rends pas hommage, ni ici ni dans mon esprit, à l’efficacité du FN : elle m’inquiète. Le virage idéologique pris avec Marine Le Pen – fût-il superficiel, traversé par des contradictions –, le tranchant des prises de position – notamment par la voix du vice-président à la stratégie, Florian Philippot – marquent des points, je le crains, j’en ai l’impression quand je bois un coup au bistro. Ce que vérifient les législatives partielles.
Je ne m’en réjouis pas, bien au contraire. Mais jamais je ne méprise l’adversaire – qu’il soit patronal, eurocrate, libéral, président de la Banque centrale européenne, ou en l’occurrence d’extrême-droite : oui, il peut être « hyper-efficace » et « talentueux ». Non, nous ne sommes pas forcément les plus intelligents, complexe de supériorité culturelle qui habite, bien souvent, une gauche truffée d’étudiants, d’universitaires, de surdiplômés. Oui, « l’ennemi de classe » est parfois plus stratège, plus organisé, plus malin que nous ne le sommes. Sans quoi, nous n’en serions pas là.

(5) BRN

Il y a deux ans, déjà, en juin 2011, Ornella Guyet nous sommait de « supprimer le partenariat qui vous lie à BRN ». Et pour quelles raisons, déjà ?

« Dans son comité de rédaction figure Laurent Dauré, membre de l’UPR - un groupuscule souverainiste situé très à droite sur l’échiquier politique. Vous ne pouvez donc pas, en toute décence, travailler en confiance avec une revue animée par un tel personnage.
Par ailleurs, je vous signale qu’on trouve aussi dans l’équipe de cette revue Bruno Drewsky, un ami du négationniste Claude Karnoouh, qu’il publie régulièrement dans sa revue La Pensée libre (la plus récente remonte à janvier 2011) : http://lapenseelibre.fr/contenudesnumeros.aspx
Le même Drewsky a donné en 2009 une interview à Rebellion, organe d’un groupuscule d’extrême droite toulousain qui est une émanation du Parti national-bolchevique russe en France et est distribué par la maison d’édition d’Alain Soral : http://rebellion.hautetfort.com/archive/2009/10/28/entretien-avec-bruno-drweski.html
Je demande donc à ce qu’une mesure de rétorsion immédiate soit prise par Fakir à l’encontre de BRN et le partenariat qui vous lie à cette revue supprimé.
O. »

Nous avions repoussé cette mise à l’index :

« Chère Ornella,
La citation est notre arme préférée, à Fakir - comme dans bien d’autres publications de médias-critique et de critiques des médias qui nous ont précédés.
Pour me convaincre de ne pas publier quelques brèves de BRN, un argument primera donc : qu’à partir de citations, tu démontres leur appartenance ou leur proximité avec l’extrême droite. Pour l’instant, sans adhérer à tout leur contenu, ce qui m’intéresse dans BRN – et ce qui, je pense, peut intéresser les lecteurs de Fakir – ce sont leurs citations, justement, des commissaires européens, des parlementaires, de Business Europe, etc.
Pour me convaincre, là, tu me dis que Bruno Drewski (que je n’ai jamais rencontré) collabore à BRN – ce qui suffirait à disqualifier la revue. Mais qu’a donc dit ou écrit Bruno Drewski de si scandaleux ? Tu ne m’apportes, sur ce point, aucune citation. A la place, tu me dis qu’il a accordé une interviou à Rebellion (que je ne connais pas). J’ai lu l’interview : sans être, encore une fois, en accord avec tout, je ne vois absolument pas dans ses propos de quoi discréditer un homme. Ça me paraît même de plutôt bonne tenue. Tout comme son Que sais-je, sur la Biélorussie (que j’ai lu).
Pour me convaincre encore, tu me dis que Bruno Drewski publie avec le négationniste Claude Karnouh sur le site La Pensée libre. J’ai circulé sur ce site et, à première vue, très rapidement, je n’ai rien aperçu de cette nature. Bien que, en toute sincérité, ce compagnonnage me trouble.
De même, pour dénoncer l’UPR et François Asselineau (mouvement que je méconnais : je ne suis franchement pas un spécialiste de toute cette mouvance), dans ton article, tu ne fais pas une seule citation, démontrant qu’ils seraient bel et bien « ultra-nationalistes », « fascistes », etc.
Pour me convaincre, et pour convaincre tous les hommes de bonne volonté (qui existent), mieux vaudrait, à mon sens, en revenir à cette arme majeure : la citation. L’analyse. Les preuves, comme disait Jaurès.
Quant à un futur éventuel oukase sur Fakir, j’aimerais qu’il s’établisse sur des bases claires : qu’avons-nous publié qui le mérite ? »

Cette réponse, je l’avais également transmise à Pierre Lévy, le directeur de BRN. Pour l’avertir que, bien sûr, nous romprions notre partenariat au moindre propos en faveur, par exemple, du Front National. Mais notre vigilante « antifasciste » ne nous a, en retour, pas adressés la moindre citation – et n’en continue pas moins de récidiver, usant sans la moindre preuve de l’accusation – extrêmement grave – de « négationniste ».

(6) Le maton sympa

Dans un dossier consacré à la maison d’arrêt d’Amiens, en 2003, nous avons, en effet, consacré un portrait à Luc Rody, gardien de prison, habitant juste derrière, et délégué CGT : « À la réunion d’arrivants, témoignait-il, on leur raconte des histoires : “ Avec la Mission locale, on va vous aider à trouver du boulot, un logement, une formation… ”, mais c’est faux. On promet, on promet énormément, mais on ne fait rien. Alors, le gars a la haine. La nuit, j’en surprends beaucoup qui pleurent, même si ça joue aux hommes…
- La prison compte combien de travailleurs sociaux ?
- Six. Six pour plus de six cents prisonniers. Comment ils peuvent faire ? comment ils régleraient des difficultés de santé, de famille ? Certains détenus, ils ne les voient qu’une fois en deux ans ! Pour la sortie, ils ne peuvent même plus payer un billet de train, même pas donner un ticket repas, on grignote sur tous les budgets. Alors, dehors, les gars retournent à la rue, limite clochards… J’en croise, souvent : “Alors, tu as décroché un job ? – Non. – Qu’est-ce que tu vas faire ? – Je vais remonter bientôt.” La vérité, c’est qu’on fait de la répression, mais à côté, rien n’existe. Le vide. On n’a même pas le plaisir de se dire ‘on fait un métier utile’, même pas, parce que derrière, la réinsertion, c’est du bidon… »

Voilà qui, apparemment, ne mérite pas d’être entendu. Et constitue un grave « dérapage », une « apologie des matons humanistes ».

(7) Les douaniers

Notre antifasciste qualifie de « dérapage », à nouveau, notre « apologie » des « superflics que sont les douaniers ». C’est en-deçà de la vérité, pour une fois : car c’est avec constance que nous dérapons !
« Vive les douaniers ! » proclamions-nous en Une de notre numéro 57. Un titre que je reprenais pour un chapitre de mon ouvrage, Leur grande Trouille. Et la même déclaration nous sert encore, cet été, pour notre T’chio Rouge et Vert : « Contre le libre-échange, vive les douaniers ! »
Réclamer une transformation de la douane, exiger qu’elle s’occupe moins des clandestins – à vrai dire plus du tout – mais davantage d’entraver la circulation des capitaux et des marchandises, voilà qui, bizarrement, est douteux. Tend vers le fascisme.

(8) Maurice Allais

Depuis son virage protectionniste, au début des années 90, Maurice Allais était privé de médias. Au printemps 2009, Fakir sera le seul journal à avoir publié un entretien avec le seul prix Nobel d’Économie – ou plus exactement : le prix de la banque de Suède d’économie. Doit-on tenir cela, franchement, pour une honte ?
Et pourquoi le qualifier de « larouchiste » ? Parce que, après la chute de Lehman Brother, Maurice Allais a signé une lettre soutenant l’appel de Lyndon Larouche – le Cheminade américain – pour le « sauvetage de l’économie mondiale ».
Mais signer une lettre, une fois, sur un thème précis, suffit-il à faire de vous un « larouchiste » dans l’âme ? Et à discréditer tout propos qui sort de votre bouche, ou de votre plume ? Fût-il de bon sens : « L’histoire n’est pas écrite, concluait pour nous Maurice Allais, et je ne vois dans ce processus mondialiste aucune fatalité. C’est en fait de l’évolution des opinions publiques, c’est du poids relatif des forces politiques, que dépendent les changements de politique réalistes qui nous sauveront du désastre et détermineront notre avenir.
Et si j’insiste sur le “-isme”, c’est que je dresse un parallèle. Les perversions du socialisme ont entraîné l’effondrement des sociétés de l’Est. Mais les perversions laissez-fairistes mènent à l’effondrement des sociétés occidentales.
En réalité, l’économie mondialiste qu’on nous présente comme une panacée ne connaît qu’un seul critère, “l’argent”. Elle n’a qu’un seul culte, “l’argent”. Dépourvue de toute considération éthique, elle ne peut que se détruire elle-même. »

Mise au point : Pour un cordon sanitaire

Je le disais à Étienne Chouard, je le répète ici : je suis partisan d’un cordon sanitaire avec l’extrême-droite. On ne joue pas avec le feu, on ne fait pas mumuse avec les héritiers de Doriot et Déat, même relookés et souriants.
C’est d’autant plus impératif pour Fakir – et pour d’autres intellectuels de gauche, Lordon, Todd, Sapir, etc. – que, avouons-le, nous partageons des analyses avec le Front National : sur l’Europe et la mondialisation.
Circonstance aggravante, nous sommes prêts à recourir à quelques outils communs : protectionnisme, sortie de l’euro, cadre national.
Raison de plus, alors, pour ne pas se mélanger, et pour rappeler que les fins poursuivies sont aux antipodes : à nous l’émancipation sociale (avec, notamment, une réduction et un partage du temps de travail), la justice fiscale (relèvement des impôts sur les sociétés, ainsi que des taxes sur les hauts revenus), la transformation environnementale (tout est à revoir, ici, des transports à la production). Autant de thématiques qui ne figurent pas dans le fonds de commerce des Le Pen and co.

Le combat contre le FN n’est clairement pas la raison d’être de Fakir.
Ou alors, indirectement.
Notre ADN, depuis la naissance du journal en 1999, c’est une attention portée aux classes populaires, à leurs conditions d’existence, et en particulier à ce fléau qui les lamine depuis trois décennies : le chômage. Rédigeant ce journal depuis Amiens, nous avons assisté à des délocalisations en série, des lave-linge (Whirlpool), des canapés (Parisot), des pneus (Goodyear), et même des chips (Flodor) ! Voilà le meilleur carburant pour un vote de désespoir – et nous voyons lentement la Picardie, « première région ouvrière de France » (d’après le Figaro), terre jacobine durant la Révolution, à la tradition rouge dans bien des coins, nous la voyons glisser lentement au Front National. Alors, rouvrir l’espoir, rassurer un peu sur l’avenir, nous paraît plus utile que de dessiner des moustaches d’Hitler à la Marine, que de crier « F comme fasciste, N comme nazi ». L’un, il est vrai, n’empêchant pas l’autre.

Mais comme nous y sommes peu attentifs, justement, nous avons besoin de vigies. Des guetteurs, qui examinent la nouvelle rhétorique du FN, qui veillent sur ses clubs de pensée, qui informent sur ses stratégies de récupération. Et qui nous avertissent, à l’occasion : « Attention, là, faites gaffe ! Terrain miné ! »
Les antifascistes que nous citons ici, largement repris sur le web, qui nous fustigent, ne remplissent pas ce rôle.
Ou fort mal.
Ils s’avèrent même, de notre point de vue, contre-productifs.

À force de crier « au loup », qui croira qu’il existe encore un loup ? Comment puis-je lire avec sérieux, maintenant, un auteur qui trace un trait d’union entre Pierre Carles et Dieudonné ? des sites qui font un petit paquet avec Frédéric Lordon, Hervé Kempf ou moi-même, et vous classent tout ça allègrement dans le « rouge-vert-brun » ? Et pourtant, en ces temps politiquement troublés, brouillés, ce serait une nécessité : des lanceurs d’alerte en qui, sur ce terrain, nous ayons confiance. Mais il y a, chez ces « antifas », une telle joie de la calomnie, un tel bonheur d’avoir découvert une tâche – quitte à l’inventer, avec malhonnêteté.
À la moindre incartade, avérée ou fantasmée, les voilà qui traitent des camarades d’hier en quasi-ennemis. Un vague courriel privé fut-il, par exemple, adressé à Hervé Kempf, avant que ne soit publiquement pointé le « confusionnisme » de son site Reporterre, parce que le communiqué d’un « micro-parti fascisant » - la Dissidence française - se serait égaré dessus ?

Le risque, aussi, c’est de créer des Dieudonné en série. Car qu’était cet humoriste ? Une outre politiquement vide et qui, prétendant s’engager, pouvait se remplir de n’importe quoi. Je me souviens de son passage, au journal télévisé de France 2 en 1997, alors qu’il se présentait aux élections législatives à Dreux. C’était gentiment démago de gauche, il se voulait l’héritier de Coluche, il rouvrirait les casernes pour les SDF. Et puis il y eut ce sketch chez Fogiel, pas drôle, mais non, pas antisémite, et le lendemain, le voilà lapidé en place publique, banni des peoples, et sans grand monde pour le défendre, sans personne pour lui ouvrir une porte de sortie. Il est resté avec ceux qui lui restaient, les pires. Et empirant chaque jour avec eux.
Voilà ce que produisent des mises à l’index hâtives.

J’ai gardé le plus grave pour la fin : la paresse de ces raisonnements, qui prolifèrent désormais à gauche. Il n’y a plus à argumenter et contre argumenter, à comprendre les forces à l’œuvre dans le peuple, à imaginer les chemins tortueux de la transformation, non : il suffit de vous amalgamer à des noms propres, supposés sales, « dieudonniste », « colloniste », « larouchiste », « Dupont-Aignan », « Cheminade », pour que la vilénie vous couvre à votre tour. Il suffit d’annoncer qu’Untel a débattu avec Machin qui a publié une préface pour Truc qui connaît bien Bidule, lui-même proche de l’extrême droite, pour qu’Untel soit compromis. Et il devient dès lors inutile d’écouter ses propos, de contester son point de vue avec des chiffres, des concepts, des comparaisons historiques.
C’est à un terrorisme de la pensée – et des fréquentations – qu’aspirent ces inquisiteurs : songer à un nouveau rôle pour les douaniers, réfléchir au cadre national, et même discuter avec un surveillant de prison, voilà qui relève de l’interdit. Et vous vaut, sans débat, d’ajouter votre patronyme à une liste noire, publiquement tenue.

Pareille malhonnêteté intellectuelle, même juste 10 %, vous vaudrait, à la fac, dans un parti, même dans la presse, un discrédit immédiat. Sauf qu’Internet bénéficie, en la matière, d’un régime d’exception.

Mais regardons ces anathèmes comme un signe, aussi.
Presque encourageant.
Pourquoi ces salves d’injures qui s’intensifient, sur Lordon, Todd, Sapir, etc., voire Mélenchon ? C’est qu’une controverse s’ouvre, à gauche, comme un clivage. Il a vécu, le consensus altermondialiste, ou alter-européiste, le temps où l’on se laissait bercer par un internationalisme angélique et impuissant. Face à la débâcle de l’Euro, aux dommages du libre-échange, l’offensive est lancée, et nous en sommes des artilleurs : « frontières », « souveraineté », ces mots ne nous sont plus tabous. Une réponse politique, concrète, réaliste, de masse, ne pourra plus demain, pensons-nous, se priver d’eux, s’interdire de les prononcer et de les repenser.
Cette bataille des idées, interne à notre camp, peut être, doit être menée en douceur, autant que possible, sans désir de heurter, de déchirer, de perdre des camarades en route : à quoi bon se brouiller, quand on se retrouvera côte à côte dans les grèves et les manifs ? Mais on comprend que ces avancées – de notre point de vue, ces reculades du leur – hérissent le poil de militants, libertaires par exemple, que ces vocables à eux seuls font gerber, et qu’ils nous renvoient, comme par réflexe, sans trop s’embarrasser de fioritures, à la guerre de 14 ou au fascisme.

No pasaran !
Nous ne cèderons pas à ces autoproclamés « antifas », sectaires, paranos, minoritaires, qui dénaturent l’antifascisme, le trahissent, qui en font la chose d’un clan, recroquevillé sur lui-même, excluant les hérétiques, gardiens d’une nouvelle pensée unique. Quand le véritable antifascisme, historique, généreux, né en 1934 avec les syndicats ouvriers et les partis de gauche, existant toujours mais avec moins de tumultes, doit retrouver les profondeurs du pays et embrasser tout le mouvement social.
Dont nous sommes.

PS : Fakir est si manifestement fasciste que, dans le dernier numéro en kiosques, nous consacrons quatre pages à une usine tunisienne (contre une relocalisation en France !), autant à un portrait de Kamel, deux pages et un livre au Résistant – et antifasciste de la première heure – Maurice Kriegel-Valrimont.

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Désolé, mais les petites mains de Fakir n’ont pas envie de sacrifier une semaine, ou deux, pour polémique virtuelle qui trouvera sans doute des refuges ailleurs.
Merci de votre compréhension.)
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