Entre Fernand Raynaud et Spike Lee

par Cyril Pocréaux 14/01/2020 paru dans le Fakir n°(90) Date de parution :

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Ça commence comme un sketch, et ça manque de tourner à la baston...

« Monsieur, s’il vous plaît, je la connais, elle est infirmière, son ticket est juste dépassé mais elle va arriver d’une minute à l’autre…
- C’est pas mon problème. Elle a dépassé. »

De loin, ça ressemble à une sérénade, avenue de Breteuil, dans les beaux quartiers de Paris, en ce jour de canicule : l’un au balcon, l’autre en bas.
De près, c’est moins glamour : en bas, un agent de la mairie de Paris, chargé de distribuer les prunes. En haut, un voisin qui négocie.
« Mais vous pourriez comprendre, un peu d’humanité, quand même, elle s’occupe de personnes âgées… Elle est sans doute bloquée avec l’une d’elles », implore le gars sur le balcon.
« Et je fais quoi, moi, alors ? Je me balade dans Paris, comme ça, et je mets rien à personne ?
- Vous pourriez mettre un peu d’humain, c’est tout ce que je vous dis. Vous vous plaignez que tout est robotisé, déshumanisé…
- Je me plains pas, moi.
- Mais mettez un peu de sourire, d’humain, dans la vie…
- Si un flic vous met une amende, vous croyez qu’il la retirera si vous souriez ?
- On pourrait peut-être essayer ! Remettre du sourire, c’est déjà ça… Elle est infirmière, elle soigne trois personnes en même temps. Elle est à son compte, en plus.
- Ben, je lui mets une amende. »

On dirait un des sketches, géniaux, de Fernand Raynaud : un gars borné et un autre plein de bonnes intentions.
Et il la met, d’ailleurs, la prune, l’agent. Et commence à verbaliser une autre bagnole.
C’est là qu’une dame bien apprêtée pousse la lourde porte cochère toute proche.
« Monsieur, désolée, mais c’est ma voiture… vous ne pouvez pas me verbaliser.
- Et pourquoi ?
- Parce que j’ai un disque bleu, là : zéro émission.
- Et alors ? Vous n’avez pas de ticket, je verbalise.
- Non mais… Vous êtes vraiment un agent de la mairie de Paris ? C’est vraiment votre métier ?
- Oui, qu’est-ce que vous croyez ? Vous n’avez pas de ticket, je mets une amende.
- C’est que vous ne connaissez pas la loi, alors, c’est dingue ! quand on a une voiture zéro émission, le stationnement est gratuit. »

C’est une rébellion, dans le quartier ! Le gars passe son chemin en grommelant, lâche quelques jurons à l’encontre de la dame... Du coup un troisième larron sort de sa boutique, un salon de coiffure. Un monsieur assez âgé.
« Mais vous pourriez être poli, plutôt que dire des conneries comme ça…
- Occupe-toi de ton cul, toi »
, répond l’agent – véritable modèle de self-control.
« Vous pouvez pas me parler comme ça ! Vous voulez que je porte plainte pour insultes ?
- Ouais, appelle mon chef, vas-y !
- Donne-moi son nom !
- Mais casse-toi, tu pourrais être mon grand-père ! »

Les voilà tous les deux nez à nez, front contre front, un monsieur de 75 ans peut-être, et un costaud de trente piges !
C’est pas du Fernand Raynaud, en fait : sous cette chaleur étouffante, c’est Spike Lee avec son film Do the right thing, quand la chaleur accablante pèse sur les habitants du quartier, fait mijoter la violence et finit par embraser un coin de Brooklyn pour une broutille. Heureusement, ça s’est fini plus calmement qu’au cinoche…

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