À quoi sert votre journal ? - La bataille des idées (1)

par François Ruffin 13/01/2014 paru dans le Fakir n°(62) septembre - octobre 2013

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On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Le journalisme dissident est un sport de combat, parfois. Mais le plus souvent, d’endurance. La bataille des idées se mène moins avec fracas que comme un travail de fourmi, patient, laborieux, souterrain, à coups d’articles et de débats. Et que de chemin parcouru, en une poignée années !

C’était le 25 avril dernier. Jean-Luc Mélenchon passait sur France 2, en prime-time, dans Des paroles et des actes, face à Pujadas : « On parle de protectionnisme solidaire… » Et il insistait : « Un fait nouveau, le protectionnisme solidaire, normalement les intellectuels ça les intéresse… » Ça devenait un credo : « Le protectionnisme solidaire, ça veut dire discuter avec les Chinois, produit par produit, de ce qui sort de chez eux et qui rentre chez nous. » Et après l’Asie, l’Amérique du Sud : « Un jour, Mme Cristina Kirchner a décidé que vous ne vendrez plus de téléphones portables en Argentine s’ils ne sont pas fabriqués ici : ça s’appelle du protectionnisme solidaire. »

En toute franchise, dans mon coin, devant mon écran, ça m’a ému. Je me suis revu, à l’automne 2007, titrant le numéro 35 d’un Fakir encore local « Contre le fatalisme, vive le protectionnisme ! », et reprenant le même titre en juin 2008 pour un débat avec Emmanuel Todd et Jean-Luc Gréau à l’auditorium Henri Dutilleux, à Amiens. Y avait quoi ? Une petite centaine de personnes dans la salle, malgré des milliers de tracts diffusés, malgré la fermeture de Cosserat (velours), malgré les soucis déjà chez Goodyear, et on avait bâché, me semble-t-il, les rangées du fond pour que le public se concentre sur le devant et fasse illusion. Ça avait, pour moi, le parfum mélancolique d’une semi-déroute.

Et surtout, arracher un sans-papiers aux griffes de la préfecture, on sait faire à l’occasion, empêcher une expulsion de HLM pourquoi pas, le cas par cas ça nous va, mais avec notre petit canard picard, sur cette grande question idéologique, devant la déroute industrielle, que pouvions-nous ? Nous nous sentions isolés, encore davantage isolés à gauche.

Cinq années plus tard, tout un pan de la gauche critique partage, en gros, notre ligne. Et le leader du Front de gauche la prône devant trois millions de téléspectateurs. Eh bien, je le dis avec certitude et avec modestie : sans nous, cette réorientation n’aurait pas eu lieu. Nous n’en sommes, bien sûr, pas les seuls acteurs. Mais sans nous, je le maintiens, elle n’aurait pas eu lieu, ou pas maintenant, encore ajournée.

Alors, je voudrais vous raconter comment on passe de ce rien, une idée dans quelques crânes, en Picardie et ailleurs, à ça, à ce basculement, qui n’est pas tout mais qui n’est plus rien. Je voudrais vous raconter le chemin, l’endurance pour le parcourir, cette bataille qui réclame moins de rage que de patience, moins de force que de longueur de temps. Je voudrais vous le raconter, pas pour le protectionnisme, on s’en fout ici, il ne nous sert que d’exemple, mais pour le rôle que nous avons à jouer, que vous avez à jouer, presque individuellement, dans une Histoire en marche.

Combien de fois on se sent zéro, une si petite chose face à l’ampleur de la tâche devant nous, face à un adversaire tentaculaire ? Combien de fois on se répète : « à quoi bon ? », découragés, résignés, les bras ballants ? Et pourtant, c’est faux. On peut. On peut un peu. Et ensemble, on peut beaucoup.

Du temps navrant de mon adolescence, un sentiment d’inutilité me hantait. Il y avait soixante millions de Français. J’étais un de plus, un de moins, moins que rien, infiniment remplaçable.
Je ne le crois plus.
Je proteste, maintenant, devant ce cliché : « On est tous remplaçables. »
Les textes que je n’écris pas pour Fakir, ou pour le Monde diplo, ne seront pas écrits.
Les émissions que je ne tourne pas pour Là-bas si j’y suis ne seront pas tournées.
Les combats que je ne mène pas ne seront pas menés. Et je dirais la même chose, pour chacun, chacune, d’entre vous : les réunions que vous n’organisez pas ne seront pas organisées. Les tracts que vous ne rédigez pas, que vous ne tractez pas, que vous ne diffusez pas, ne seront pas rédigés, pas tractés, pas diffusés. Les affiches que vous ne collez pas ne seront pas collées. La section du parti, l’union locale du syndicat, l’association que vous n’animez plus ne seront plus animés. Les voisins, les cousins, que vous ne convainquez pas ne seront pas convaincus. Les combats que vous ne menez pas ne seront pas menés, perdus sans même une escarmouche.

Car dans cette mère des bataille, les idées, qui précèdent les autres, les luttes sociales, les affrontements politiques, nous ne sommes – malheureusement – pas des millions, et surtout pas soixante millions. Un de plus, un de moins, c’est déjà une différence. Nous ne pouvons pas fuir d’un : « d’autres le feront ». Ils ne le feront pas. Ou d’un : « je suis remplaçable ».
Nous ne le sommes pas.

C’est ça que je voudrais raconter. En parlant de moi, je veux parler de vous. En causant de Fakir, de votre rôle. Parce que si même un truc minus comme Fakir peut, un peu, changer la face, bon, du monde n’exagérons rien, mais disons de l’univers, alors vous tous, là, en face, avec de la bonne volonté, bien organisés, au minimum vous prenez l’Élysée !

Lutte des classes
« La lutte des classes existe, et c’est ma classe, celle des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la remporter. »
À l’été 2007, Nicolas Sarkozy venait d’être élu, de fêter sa victoire au Fouquet’s, d’embarquer sur le yacht de Vincent Bolloré – et de faire passer le paquet fiscal dans la foulée à l’Assemblée. Nous vivions, en direct, l’évidence d’une lutte des classes. Mais cette expression, bizarrement, avait fui le débat public. Quand, devant des militants du PC ou d’Attac, je la prononçais, la salle riait, gênée par mon archaïsme. Et la candidate communiste à la présidentielle s’interdisait cette formule. C’est en cherchant « Buffet + lutte des classes » sur Google, justement, que je suis tombé sur cette phrase de Buffett.
Pas Marie-Georges, non, Warren.
Deux « t », deux « f ».
Première fortune mondiale avec 62 milliards de dollars, Warren Buffett était passé devant Bill Gates au palmarès 2008. Nous avons fait des articles dans Fakir sur ce thème, un bouquin, une émission de Là-bas si j’y suis, etc. Depuis, cette phrase de Warren Buffett a fait le tour du web, citée régulièrement dans L’Humanité, reprise dans l’hémicycle par des députés cocos, etc. Nous ne fûmes qu’un parmi d’autres, et pas les plus importants – on doit mentionner, notamment, les Pinçon-Charlot et leur Président des riches – mais parfois, il faut regarder en arrière, mesurer le changement de climat : aujourd’hui, les classes et la « lutte de classes » existent, à gauche du moins, à l’évidence.

Le Parti de gauche - La route des 82 %

Comment ça se bouge, des idées, dans un parti ? Depuis une brasserie devant la gare du Nord jusqu’au vote en congrès…

À l’automne 2008, je venais de sortir La Guerre des classes et j’avais assisté, au Sénat, au lancement du Parti de gauche (PG). Jean-Luc Mélenchon m’avait invité à bouffer, une semaine après, dans une brasserie devant la gare du Nord. Il avait sans doute un train pour Bruxelles, moi pour Amiens, ça m’arrangeait bien.
« Alors, d’après vous, jeune homme : quelles doivent être mes idées forces ? »
Ça m’impressionnait, moi. C’était la première fois, je crois, et la dernière jusqu’à aujourd’hui, que je déjeunais avec un politique. En plus, c’était lui, l’élu aguerri, qui demandait conseil à un gamin – l’inverse m’aurait paru plus naturel. Et puis, il a un oeil qui vous juge, qui vous jauge, la parole un peu rude, qui ne perd pas trop de temps en atermoiements chaleureux. Enfin, ça faisait du boucan là-dedans, les cuisines, le service, à moitié sourd de l’oreille gauche, j’entendais mal. Lui aussi. Fallait que je tourne ma tête, que je la colle à moitié à sa bouche. Bref, ma harangue avorta, bâclée en trois phrases. Je me suis connu des jours à l’éloquence plus brillante.
Qu’importe.
J’avais amené deux livres et un courrier avec moi, pour suppléer ma timidité. Comment les riches détruisent la planète, de Hervé Kempf, parce que, euh, la clé pour l’avenir, d’après moi, enfin, euh, vous verrez, c’est l’alliance du rouge et du vert, euh, de l’écologie et du social.
« Bon, bien, et quoi d’autre ? », il bougonnait presque, sceptique. Eh bien, euh, L’Illusion économique, d’Emmanuel Todd, je vous ai indiqué les chapitres à lire absolument, ils traitent du protectionnisme, parce que, euh, c’est impératif pour regagner, euh, les classes populaires. Il semblait réceptif, davantage.
« Et quoi d’autre ?
— Ben c’est tout. »

Malgré mon laborieux brainstorming, il a quand même payé l’addition.

Le silence

Sont arrivées les élections européennes (printemps 2009). Pas un mot du Front de gauche sur le « protectionnisme ». Le programme « L’Humain d’abord » (été 2011). Rien, juste des trucs flous : « La France agira pour l’institution de protections et de normes sociales et environnementales communes aux Européens. » La campagne présidentielle de Mélenchon (printemps 2012), toujours rien, juste des formules du genre : « La France ne peut rester ouverte à tous les vents de la mondialisation ». Ou encore : « Le pays est détruit par cette aberrante ouverture des frontières européennes au monde qui nous expose à un dumping social et environnemental qui tue toute activité », mais évitant le mot tabou.
Quatre ans, on aurait pu s’impatienter.
On a d’ailleurs, constamment, signalé cette lacune.
Mais sans agressivité. Parce qu’on en comprenait les causes, tactiques : le sujet était trop polémique à gauche. Et pour l’heure, la priorité du candidat, c’était de rassembler les forces, de bâtir son Front, de ne surtout pas diviser. Le smic à 1 500 €, à coup sûr, s’avérait plus consensuel…
On mesurait pourtant le coût de ce silence : car qui, durant tout ce temps, parlait le plus clairement ? Qui ramassait la mise auprès des employés, des ouvriers ? Qui servait un discours d’apparence plus réaliste, adapté au ressenti des classes populaires ? Un autre Front. Et les résultats du scrutin l’ont démontré.

Laboratoire

Durant ces années, nous avons poursuivi notre travail, avec Fakir comme laboratoire. Nous avons publié un dossier « Vive les douaniers ». Puis « La Preuve par le poulet », l’analyse d’une filière confrontée au libre-échange, en France comme au Cameroun. Nous avons interviouvé les économistes Jacques Sapir, Maurice Allais, Frédéric Lordon, Jean-Luc Gréau, mais aussi – entre autres – Régis Aubenas, producteur de pêches et syndicaliste à la FDSEA, nous efforçant sans cesse de lier les idées et le réel, la macroéconomie et le social, comme une passerelle entre deux mondes. Mais on le sait bien : pondre des articles ne suffit pas. On ne peut pas nourrir cette illusion, nous. D’autres, qui signent dans Le Monde, dans Le Nouvel Obs, dans L’Express, dont les tirages se chiffrent en centaines de milliers, dont les Unes fleurissent dans les gares, eux peuvent croire ça. Nous pas. Vous êtes trop peu nombreux, en face, franchement. La Fakirie, combien de divisions ? Cinq mille abonnés, sept mille acheteurs en kiosques, mais est-ce qu’on est bien sûrs que vous lisez tout, d’abord ? Est-ce que vous ne survolez pas ? Est-ce que vous n’abandonnez pas notre feuille, dans les chiottes, parmi les prospectus de la MAIF et les promos chez Leclerc ? On aimerait bien être dans votre dos pour contrôler. Donc ça ne suffit pas. On participe à un dossier du Monde diplo sur le sujet, aussi. C’est un verrou qui saute : on peut désormais en parler à gauche. On prend six mois, enfin, pour préparer un livre, Leur grande trouille. À quoi ça sert, un bouquin, alors qu’il compte moins de lecteurs, encore, deux, trois fois moins, que pour notre gazette ? Mais ça sert à l’auteur, d’abord, qui creuse, qui approfondit, qui clarifie sa propre pensée et la prolonge. Avec des retombées indirectes, aussi : Daniel Mermet, pas chaud bouillant au départ, plutôt internationaliste romantique, se convertit, grâce à Lordon surtout, et vous invite pour une heure de Là-bas si j’y suis – la seule jusqu’ici sur le protectionnisme – avec 500 000, 600 000 auditeurs en face, d’un coup. Mais l’opinion ne se renverse pas « d’un coup », faut pas rêver, elle se conquiert, elle s’arrache avec les dents.

Pèlerinage

Donc, il faut prendre son bâton de pèlerin. Se rendre à Niort, à Lyon, à Plourin-lès-Morlaix, à Mâcon, à Chambéry, à Annecy, à Libourne, France qu’on parcourt, terrain qu’on laboure. Il faut attendre des trains, bouffer dans des halls de gare, jouer au flipper dans le bistro en face, changer à Montparnasse, à Austerlitz, les bras chargés de cartons, se faire rembourser les billets à l’arrivée, et c’est pas l’enthousiasme permanent, je vous mentirais, je vous cache pas le vague à l’âme à l’occasion, des semaines loin des copains, des enfants, des matches de foot, même si on est accueilli gentiment, comme une petite vedette, les posters avec votre nom dessus, le restau avec la place au milieu, plein d’attentions, les camarades se sont démenés pour vous, enfin on vous conduit à la salle, une Bourse du travail aux néons qui clignotent, qui se remplit doucement, un peu, beaucoup, pas toujours, et le doute parfois, mais qu’est-ce que je fous là ? Clown sans talent, répétant chaque soir les mêmes blagues, ma vie est-elle pathétique ? Puis c’est à moi, une adrénaline qui monte, une conviction qui m’anime, non j’ai pas besoin de micro, ma voix se chauffe, comme si vous étiez mille. Vous n’êtes que cinquante, tant pis, vous êtes là, et vous êtes à Attac, au PG, au PC, à la CGT, à SUD, ou nulle part, et un à un il faut vous convaincre, et vous convaincre de convaincre, et que demain mon argumentaire vous serve, travail de fourmi.
Elles avancent comme ça, les idées, « bataille » pas franchement héroïque, à coups de TER, de TGV, d’Intercités, la carte Grand Voyageur pleine de S’Miles, le coeur parfois plein de spleen – et les poches pleines d’euros, parce qu’on a vendu, quand même, des journaux et des bouquins.

Des jeunes

Il y a des débats, disons, plus décisifs.
François Delapierre, du Parti de gauche, vous invite au Remue-méninges 2011, leur université d’été. « Quel thème tu voudrais traiter ?
— Vous avez déjà quelque chose sur le protectionnisme ?
— Non »
.
Et avec Laurence Sauvage (du Front des luttes), avec Morvan Burel (de Solidaires-Douanes), on monte un atelier, et la salle est blindée, et on pousse le bouchon assez loin : « taxe aux frontières », « barrières douanières », « quotas d’importation ». On remet le couvert pour l’édition suivante, et à la Fête de l’Huma, et aux Assises de l’éco-socialisme, comme une obsession. Et puis bientôt, on n’a plus besoin de vous, et tant mieux, d’autres s’en emparent : au Remue-méninges de cette année, vous n’avez rien à organiser, rien à imposer, mais deux réunions, deux, désormais, traitent du protectionnisme.
C’est qu’au fil de ces rencontres, on prend la température militante, et on sent le vent qui tourne, qui tourne dans notre dos. Du procès en xénophobie des premiers temps : « protectionnisme = racisme », on passe à : « comment on peut faire ? ». De la morale, on en vient à la technique. Intéressant, les esprits se libèrent.
Je repère autre chose, ça m’a frappé à Carcassonne d’abord, à Nanterre ensuite, des jeunes, pas forcément beaucoup, mais bien formés, l’esprit au carré, dont la question va au-delà de mes propos, de mes pensées, nettement moins cons que moi à leur âge, nettement plus lucides qu’il y a trois, quatre, cinq ans, causant de « souveraineté » sans crainte : le niveau politique qui monte. Du coup, on est à peine surpris quand, à la manif « coup de balai » du 6 mai 2013, un jeune jubile autour de vous : « T’as vu, on a réussi ! On l’a emporté sur le protectionnisme ! Grâce à Fakir aussi ! » Brassard rouge à l’épaule, il encadre le cortège, mais on ne le remet pas. C’est Boris, de la commission éco du PG : lui a conduit, en interne, pas tout seul évidemment, la lutte que nous avions lancée du dehors.

Le lobby

J’ai pris rendez-vous avec lui, pour comprendre ça, moi qui n’ai jamais milité dans un appareil : comment ça se bouge, ces grosses machines ? Et je vous le raconte, parce que c’est lui, là, Boris Bilia, 28 ans, statisticien, pas économiste, mais ça pourrait être vous, ailleurs, sur une autre cause. « J’étais un peu anti-parti, avant, et même quand j’y suis rentré, à reculons, c’était avec scepticisme. Mais il y avait une urgence, j’estimais, il fallait mettre les mains dans le cambouis.
— Tu étais déjà protectionniste en entrant ?
— Je lisais beaucoup les Lordon et Sapir, mais je ne m’étais pas posé la question sur le mot. En 2010, quand j’entre au PG, il n’y pas de discussion autour de ça. Je lis le petit livre du
Diplo sur le sujet, Qui a peur du protectionnisme ?, je lis Leur grande trouille, je lis Fakir, et là, d’économique, le problème devient idéologique : assumer le mot m’apparaît important. Mais très vite, en 2011, on est happés par la campagne, on est tenus par le programme – qui se tait là-dessus – et on ne veut pas paraître désunis.
« Moi qui ne connaissais personne, on me propose de rejoindre le pôle Argumentaire, et notamment d’entamer le travail pharaonique de chiffrage des mesures. Là, je sonde autour de moi. Je questionne Laurent Mafféïs (dir’cab de Mélenchon)
 : “Oui oui, c’est crucial”. Je me rends compte que Mathieu Agostini, chargé de l’écologie, est d’accord aussi. Et surtout Guillaume Etiévant, aujourd’hui secrétaire national à l’économie. Entre nous, on se surnomme alors le “lobby protectionniste”.
« Je me retrouve, en plus, chargé de faire la liaison avec les économistes du Front de gauche – Pierre Khalfa, un farouche adversaire du protectionnisme, Michel Husson, c’est pas sa tasse de thé non plus, Paul Boccara, du Parti communiste, etc. Et là, je mets les pieds dans le plat : “Parlons des mots qui fâchent : le protectionnisme, vous en pensez quoi ?”
« Mais publiquement, par Mélenchon, ça n’est pas dit, le combat contre le libre-échange n’est pas central dans son propos. Et d’après moi, on le paie dans les urnes : si tu regardes les cartes, il y a tout un “non” de gauche au référendum de 2005 que l’on n’a pas capté.
« Alors là, dans l’après-campagne, avec quelques-uns, on se dit : “Là-dessus, il faut pas lâcher”. On envoie des mails. On intervient dans les commissions. On profite des Assises de l’éco-socialisme pour une prise de parole commune. Et très vite arrive la préparation du congrès. »

82 %

Car protectionnisme ou pas, c’est le congrès qui tranchera.
« C’est compliqué, la préparation d’un congrès. Y a une phase de contributions, comme c’est immense, énorme, il y a une tentative de synthèse, c’est envoyé aux adhérents, qui proposent des amendements, une commission procède à une nouvelle synthèse, etc. En conseil national, on a senti des réticences sur la question, mais on pouvait avancer.
« On a rédigé un paragraphe titré : “Instaurer un protectionnisme solidaire”, et une contre-proposition nous est revenue : “Coopérer pour stopper la logique destructrice du libre-échange”, parce que, on nous a dit, “protectionnisme, quand même, ça ferait un peu Marine Le Pen”. Donc, au congrès, s’est déroulé un débat, qui a duré plus d’une heure, un très beau moment. Martine Billard a défendu notre texte, on a pris la parole à plusieurs derrière, c’était la première fois que j’intervenais en public, y avait des caméras, tu te vois toi-même sur grand écran, c’est impressionnant. Et j’ai conclu comme ça :

Aujourd’hui camarades, qui est contre le protectionnisme ? L’UE est contre le protectionnisme, Pascal Lamy (OMC) est contre le protectionnisme, Christine Lagarde (FMI) est contre le protectionnisme, Laurence Parisot (Médef) est contre le protectionnisme, Carlos Ghosn (Renault) est aussi contre. Et qui est pour, camarades ? François Ruffin (Fakir), Jacques Généreux, Frédéric Lordon, Jaques Sapir, les syndicalistes, les ouvriers. Alors, camarades, j’ai choisi mon camp. J’ai choisi ma classe. Camarades, n’ayons pas peur des mots ! Arrêtons les formules alambiquées ! N’avançons pas cachés ! Osons le protectionnisme !

« Mon intuition, c’est que ça n’était vraiment pas gagné. Mais on n’a pas seulement vaincu, on a convaincu. La feuille de vote est la suivante :
« Amendement 8 (ligne 716 : changement du titre) : 77 pour, 575 contre, 45 abstention, 2 NPPV. »
Soit 82 % des suffrages pour le protectionnisme.
88 % des suffrages exprimés.
Et dans la salle, il y avait des dizaines, des centaines de délégués peut-être, que j’avais croisés à Niort, à Lyon, à Plourin-lès-Morlaix, à Mâcon, à Chambéry, à Annecy, à Libourne, aux Remue-méninges, à la Fête de l’Huma, et ces occasions sont trop rares pour ne pas l’avouer, pour ne pas s’en féliciter : ces 82 %, c’étaient un peu les miens, aussi. Et Boris, lui aussi, en demeurait tout heureux, des mois après encore, pas heureux seulement pour les 82 %, pas heureux pour le protectionnisme, mais joyeusement surpris de l’impact, même modeste, qu’il avait pu avoir, lui ce frais engagé, réjoui d’avoir changé, pas tout seul, et rien qu’un brin, le cours des choses, encouragé à mener d’autres assauts.

Marathon

Avec ces 82 %, le consensus était assuré. Mélenchon ne risquait plus un schisme dans son parti, et pouvait proclamer la nouvelle doctrine devant David Pujadas : « protectionnisme solidaire ». Tout n’est pas réglé. La partie n’est pas achevée. Il ne s’agit, pour l’instant, que du Parti de gauche – et d’autres forces au sein du Front de gauche, le Parti communiste en premier lieu, restent à persuader. Surtout, cette ambiguïté majeure à lever : dans sa « plateforme d’orientation politique », le PG n’énonce rien quant au cadre de ce protectionnisme. S’agirait-il, alors, d’un « protectionnisme européen » ? Fumisterie qu’il nous faudra combattre, encore. Et puis, si demain le Front de gauche dispose, contre le libre-échange, d’un programme cohérent (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui), il restera le plus dur : regagner les classes populaires, alors qu’on a quelques trains de retard sur le Front national.
Enfin, et le plus important : tout cela ne demeure que des mots. Demain, si le Front de gauche – ou, et c’est plus vraisemblable, une coalition comprenant le Front de gauche – arrive au pouvoir, il faudra passer des mots aux actes. Ce sera le début de l’histoire, et non sa fin. Et nous devrons être là, plus que jamais. On aime bien cette anecdote, à Fakir : dans les années 1930, une délégation ouvrière était reçue à la Maison Blanche, et le président Roosevelt de leur répondre : « D’accord, vous m’avez convaincu, maintenant continuez votre action parmi les gens et faites pression sur moi. » Bref, le marathon n’est pas fini…

La banqueroute
Vive la banqueroute  !, nous titrions notre petit ouvrage, ce printemps, et c’était un peu provocateur. Avec audace, dans l’entretien de conclusion, l’économiste Frédéric Lordon confirmait cette piste : « Plus pertinente que jamais ! Dénoncer la dette c’est l’événement épouvantable par excellence, le grand impensable. » Mais la roue des idées tourne vite, ces temps-ci.

En juin, le FMI qui énonçait « le grand impensable », « admet des erreurs » : « Bien sûr, il aurait fallu être prêt à renégocier la dette au départ, à donner un peu plus d’air à la Grèce de manière à ce qu’elle puisse s’en sortir plus facilement. » La Grèce aurait mieux fait de se déclarer en banqueroute, quatre ans plus tôt.

Cet été, ce sont les commentateurs économiques qui reprennent (presque) notre mot d’ordre. Le mardi 23 juillet, dans le quotidien patronal Les Échos, Jean-Marc Vittori écrivait : « Réfléchir à l’effacement des dettes publiques.
« C’est intenable. En un an, la dette publique a augmenté de 450 milliards d’euros dans les pays de l’euro. [... ] La deuxième manière est sans nul doute plus violente, mais elle va sans doute finir par s’imposer : c’est l’effacement d’une partie de la dette. En jargon, on parle de restructuration pour ne pas effrayer l’épargnant qui détient cette dette d’une manière ou d’une autre. La Grèce y est passée l’an dernier. Le Portugal, qui aura beaucoup de mal à lever les 15 milliards d’euros prévus sur les marchés l’an prochain, risque d’y aller. […] La sortie de la crise européenne dépendra de notre capacité collective à gérer un effacement de dettes, puis ses conséquences économiques et sociales. Il est urgent d’y réfléchir. »

Le même matin, dans La Tribune, Patrick Artus (économiste chez Natixis) annonce : « Un défaut est inévitable pour les pays les plus vulnérables de la zone euro. » Et deux jours plus tard, le rédac’chef adjoint du journal, Romaric Godin, d’écrire : « L’automne sera placé sous le signe de la restructuration des dettes publiques dans les pays périphériques de la zone euro. Même si officiellement, il ne saurait en être question, l’idée fait en effet son chemin. Mais comment restructurer une dette ? L’histoire donne un certain nombre de pistes. Et permet également d’évaluer les conséquences de ces défauts. »

Eux choisiront les pistes les moins douloureuses pour le Capital. À nous de défricher les autres…

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Vos commentaires

  • Le 6 juin 2014 à 15:13, par Alméras Jean En réponse à : À quoi sert votre journal ? - La bataille des idées (1)

    Et oui, c’est difficile et long pour diffuser, convaincre, faire avancer des propositions pourtant élémentaires

    Et dans le meilleur des cas lorsque des propositions sont portées par un plus grand nombre, combien de temps avant un début d’application ? et quelle application ?

    Un exemple : La notion de « pic pétrolier »

    On peut encore et toujours faire des études, puis d’autres études.

    On peut parler de « pic pétrolier », de gaz ou de pétrole de schiste avant de finir par comprendre que le problème n’est pas là car en fait il ne faut plus rechercher ni pétrole, ni gaz, ni charbon, parce que la combustion de la moitié de ce qui est déjà extractible suffirait à provoquer à coup sur un changement catastrophique du climat.

    EN FAIT , ON NE SAIT PAS si on n’a pas déjà atteint le seuil où une rétroaction « naturelle » est déjà enclenchée et si le réchauffement ne va pas s’amplifier même si nous cessions instantanément d’émettre du dioxyde de carbone.

    C’est tout le problème des rétroactions ...

    http://www.la-sociale.org/ecologie/réchauffement-climatique/rétroaction/

    Sur le « pic Pétrolier » un gros travail reste à faire pour qu’il soit clair que LE PROBLÈME DE FOND N’EST PAS UN RISQUE DE MANQUE DES COMBUSTIBLES FOSSILES MAIS UN RISQUE D’UTILISATION DES COMBUSTIBLES DÉJÀ ACCESSIBLES.

    Combien d’années faudra-t-il pour que ce constat de base se traduise dans les fait ?

    Trop, beaucoup trop. Il est déjà bien tard !

    Oui ce n’est pas facile d’être optimiste.

  • Le 17 janvier 2014 à 13:12, par marc renton En réponse à : À quoi sert votre journal ? - La bataille des idées (1/2)

    Que pensez vous de l’UPR, j’ai l’impression que ces gens sont sincères et ils ont un programme claire (CNR) qui se rapproche de nos idéaux. Et ils ont le mérite d’apporter une réponse irrefutable face au FN grandissant.
    http://www.alterinfo.net/Pourquoi-l-UPR-refuse-de-se-joindre-au-Jour-de-colere--operation-sous-faux-drapeau-du-Front-National-et-peut-etre-de-l_a98673.html

  • Le 14 janvier 2014 à 14:45, par Alain Huard En réponse à : À quoi sert votre journal ? - La bataille des idées (1/2)

    J’aime beaucoup cet article, qui redonne un peu de courage, et j’aime bien ce récit d’une idée qui fait son chemin dans les têtes des partis politiques.
    Je vais visiter l’onglet « s’abonner », j’en ai envie, mais pas trop les moyens.
    Les prolos n’ont accès qu’aux médias dits gratuits, c’est un sacré choix que de s’abonner. Sacré problème !

    A 40€ par an je suis abonné à @si, j’achète aussi Siné Mensuel, et pour l’instant je m’en tiens là, quand on démarre le mois « dans le rouge » (!) ça rend hésitant.
    Et il faut bien se rendre compte que faire bouger les lignes sur l’idée du protectionnisme solidaire c’est une préoccupation, non pas de riche ou de nanti, mais franchement secondaire pour beaucoup d’entre nous.

    J’écoute Smooth - le morceau The March est formidable sur le sujet :
    http://www.youtube.com/watch?v=ue4GF1oZe5w