Un peu de tendresse pour l’Assemblée

par L’équipe de Fakir 12/03/2019 paru dans le Fakir n°(87 (en kiosque)) Date de parution : Novembre 2018 - Janvier 2019

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Comment on fait pour rendre visible une France invisible ?
Ça fait maintenant vingt ans qu’on essaie, qu’on s’y efforce.
Et parfois ça marche. Au moins à moitié...

Samedi 16 juin : la rencontre

Fakir : Comment tu t’es mis à bosser sur les AESH, les « accompagnants pour enfants en situation de handicap » ?

François Ruffin : C’est parti d’un truc perso…
Un samedi matin, ce printemps, j’accompagnais ma fille Ambre, elle a six ans, à une petite rencontre d’athlétisme inter‑écoles à Amiens‑Nord. Elle a couru, elle a sauté, elle a lancé un poids, avec une quarantaine de gosses. C’est touchant de les voir, je trouve, avec les instits qui les alignent, qui distribuent les morceaux de brioche, les briquettes de jus d’orange. à la fin, on avait presque terminé, et j’entends un choeur de « Assia ! Assia ! »… Une femme, reubeu, venait de rentrer dans la cour, et les gamins lui tournaient autour, s’accrochaient à son pantalon, lui cabriolaient dessus, comme un chiot qui fait la fête à son maître.

« Ben dites donc, je lui fais remarquer, vous êtes la star ici.
— Oui, on m’aime bien », elle a consenti, modeste.
C’était une AVS, elle, une « auxiliaire de vie scolaire », c’est le même boulot que AESH, mais en encore plus précaire, un contrat aidé. Et justement, elle voulait me contacter : «  En octobre, ça fera deux ans que je fais ce métier, et je ne sais pas si je serai maintenue. Ça me ferait trop mal, parce que je m’occupe d’un petit garçon autiste, et je ne veux pas l’abandonner. La famille aussi voudrait me garder...
— Vous avez d’autres collègues dans le même cas ?
je lui demande.
— Toutes ! Tous ! Juan, qui savait parler la langue des signes, qui a appris exprès, eh bien il n’est pas renouvelé. Alors que c’est une vraie compétence...
De toute façon, à une réunion, une inspectrice de l’Académie nous a prévenus :
“Si vous trouvez un autre travail ailleurs, n’hésitez pas à partir...”
Ça m’a retourné le sang, mais je ne l’ai pas attrapée devant tout le monde, j’ai attendu la fin, dans le couloir : “Je ne comprends pas, pourquoi vous nous dites ça ? Si je fais ce métier, c’est que ça me plait, que je me sens utile, que j’aime les enfants...” Elle m’a répondu  : “Y a pas de budget.”
— T’es payée combien ? je lui demande (je suis passé au tutoiement).
— 600 €. Je fais vingt heures par semaine.
— Et comment vous avez été recrutés ?
— Moi, je travaillais à l’usine, et j’ai entendu qu’ils recherchaient des AVS. Je me suis rendue au rectorat pour un entretien. Comme j’avais déjà travaillé dans une Maison d’accueil spécialisée, comme j’avais fait des colonies avec des handicapés, ils m’ont prise.

— Avant de rentrer à l’école, vous avez reçu une formation ?
— Non, on n’a rien. On ne sait rien du tout, sur le cas de l’enfant, sur ses maladies, sur les postures pour le porter, ou comment le calmer.
Moi, j’ai découvert l’autisme sur le tas, avec Joachim, je me suis renseignée par Internet... »

Assia m’a déballé son sac, comme ça, à l’improviste, dans la cour d’école. J’ai aussitôt pris des notes dans le car, en rentrant, pendant que ma fille jouait à pierre‑feuille‑ciseaux.

Quinze ans plus tôt : un continent invisible

Fakir : C’était nouveau, pour toi ? Tu ne connaissais pas les AESH ?

F.R.  : Pas trop, c’était juste un sigle, pas très clair. En revanche, ce témoignage rejoignait une préoccupation, déjà ancienne, ce que j’appelle « les métiers du tendre ». Avec les auxiliaires de vie sociale, qui s’occupent des vieux, les assistantes maternelles pour les bébés, et même les animateurs périscolaires, ou les Atsem, pour « agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles ». C’est un continent gigantesque, plus de deux millions de salariés, à 85 % des femmes, massivement précaires.

Fakir  : Comment tu l’as découvert ?

F.R. : J’y suis venu, il y a une quinzaine d’années, par la débâcle industrielle. Souvent, pour Fakir, je suivais la fermeture d’une boîte, et un ou deux ans après, j’essayais de faire un « Que sont‑ils devenus ? » Chez Flodor, chez ECCE, chez Parisot, je réclamais un bilan statistique à la cellule de reclassement et, accompagné d’un ou d’une syndicaliste, je repassais chez une poignée d’ouvriers. Côté femmes, souvent, je tombais sur ces boulots‑là. Pour beaucoup, faut le dire, c’était une reconversion plutôt paisible, plus tranquille que l’usine, que la chaîne. Elles ne gagnaient pas lourd, pas un vrai salaire, malgré l’amplitude horaire, mais ça faisait un complément de revenu au mari. L’ennui, justement, c’est lorsqu’il n’y avait pas de mari. Là, pour des femmes isolées, pour des mères célibataires, j’ai vu, j’ai entendu plutôt, l’angoisse, les dettes, les privations, la course pour gratter trois sous, la peur du lendemain, la misère du présent.
Je veux pas mélodramatiser, mais c’est la vérité : certains récits étaient entrecoupés de sanglots, me racontant la faim, les colis alimentaires, le souper réduit à une tartine de pain. à chaque « plan social » dans ma région, je le constatais : c’étaient les mêmes formations qui étaient délivrées, et par dizaines, par centaines. Pour les hommes, des Caces de cariste, le certificat de conduite, dans la logistique, et AVS ou ass‑mat pour les femmes. Voilà, dans mon coin, les nouveaux emplois des classes populaires, et je vois comment, par le biais de l’intérim, ou de contrats bizarres, prestataires, mandataires, s’instaure une hyper‑précarité.
La main d’oeuvre ne manque pas, dans ces métiers, alors, loin de les « structurer », on les « déstructure ». La concurrence permet le dumping. Dans la Somme, par exemple, le Département a supprimé aux AVS les frais kilométriques, le temps de transport, l’ancienneté. C’était une perte immense, pour ces dames, un recul.

Fakir : Comment ça se fait, alors, qu’on n’en entende que rarement causer ?

F.R. : Parce que ça touche les femmes, des campagnes, ou étrangères, peu diplômées, pas organisées, et qui sont donc éloignées des syndicats, des partis, des médias, des villes même souvent. C’est un continent gigantesque, je l’ai dit, mais invisible. Et c’est tout mon souci : comment le rendre visible ?

Fakir  : Comment, alors ?

F.R. : Attends, d’abord, on n’avait pas terminé la phase d’enquête. Unus testis, nullus testis.

Samedi 15 septembre : le labo

Fakir  : En moins pédant ?

F.R. : « Un seul témoin, pas de témoin. » Assia, ça suffisait pas. Elle est revenue à notre permanence, avec ses copines Jessica, Virginie, et deux Isabelle. J’ai pris des notes, dans un petit cahier à spirale. En vrac.
Voilà. C’est le b.a.‑ba, pour moi, d’écouter les gens.

Fakir : Tu importes ton savoir‑faire de reporter chez les députés...

F.R. : Ouais, et ça me paraît tellement évident...
Du coup, quand les autres ne le font pas, sautent cette étape, je ne comprends pas, je le traduis en arrogance. Par exemple, quand Jean‑Michel Blanquer annonce, à France Bleu Normandie, que des « contrats d’AESH sont disponibles à 1 350 € par mois », il délire complet. Et il ajoute : « Ce ne sont plus des contrats précaires. »
Mais comment on appelle ça ? Six CDD d’un an, six ans avant de prétendre à un poste de titulaire ! Si c’est pas de la précarité, ça, c’est du poulet ? à mon avis, c’est tout bête, il n’a jamais échangé avec une accompagnante, il ne l’a jamais écoutée, simplement, humainement, d’égal à égale, hors d’une réunion officielle. Mais ce mal est répandu, cette surdité. En ce moment, discrètement, j’essaie d’améliorer le sort des femmes de ménage de l’Assemblée, je négocie avec le questeur, Florian Bachelier, un marcheur. Eh bien, lui, il envisage de pourquoi pas modifier les appels d’offres... mais sans avoir discuté avec les salariées : que souhaitent‑elles ? Quelles sont leurs peines, leurs attentes ? On risque de mettre à côté de la plaque... Et en général, je le sens : à l’Assemblée, je suis entouré de personnes, fort éduquées, bien diplômées, mais qui sont nourries de dossiers, de notes, de rapports, qui vivent dans un univers de papiers. Les gens, les travailleurs, les retraités, les chômeurs, disparaissent derrière des concepts ou des chiffres.

Fakir : C’est sociologique ? Parce que les députés appartiennent à la bourgeoisie ?

F.R. : Ça joue, évidemment. Mais le pouvoir, en plus, enferme là‑dedans, dans un lien abstrait aux choses, distendu du réel. Au mieux, on reçoit des « représentants ».

Mardi 25 septembre : inscription sur la niche

Fakir : Et toi, t’as pas le risque inverse ? D’être enfermé dans les témoignages ?

F.R. : Si, si, peut‑être. La question c’est : qu’est‑ce qu’on en fait, après ?
Ça fait des années que nous affrontons cet obstacle : les contrats aidés en série, la misère de la psychiatrie, un chantier d’insertion qui vire à la tragédie, tout ça, tout ce que nous essayons de porter, de rendre public, ça n’intéresse pas les médias. Eux préfèrent mille fois la vie des grands à la vie des gens.

Fakir : Ta rengaine, là : « L’actualité, c’est le bruit des vagues en surface. Nous préférons la réalité, le mouvement des plaques tectoniques en profondeur. »

F.R. : Oui, mais comment faire surgir cet ordinaire, ce quotidien populaire ? C’est un défi. Souvent, à l’Assemblée comme à la télé, je suis un peu comme un sniper, je guette la fenêtre d’opportunité qui va me permettre, en forçant un peu, en pratiquant le hors‑piste, d’imposer mes sujets, mon ordre du jour.

Fakir  : Là, c’était quoi, la fenêtre ?

F.R. : Dans la niche des Républicains, je découvre une « proposition de loi relative à l’inclusion des élèves en situation de handicap ».

Fakir : Tu peux rappeler ce qu’est une « niche »  ?

F.R. : Eh bien, le gros de l’année, à l’Assemblée, tu étudies des textes qui viennent du gouvernement, des « projets de loi ». Mais une journée par an, chaque groupe dispose d’une « niche », où il peut porter ses propositions. Qui sont évidemment retoquées par la majorité

Fakir : Et donc là, c’est au tour de LR...

F.R.  : Oui. Mais là, je voudrais souligner l’urgence : la course parlementaire. Le mardi 25 septembre, donc, en réunion de groupe France insoumise, je suis retenu, avec Sabine Rubin, comme orateur sur ce dossier. Aussitôt, je demande à Vincent, mon collab en circo, de me caler des rendez‑vous avec des AESH, ou des parents d’enfants handicapés.

Fakir : Pourquoi ? T’en avais pas vu assez...

F.R. : Pour me rafraîchir le cerveau. Je sais qu’il va falloir bastonner, qu’on sera une poignée face à des centaines de marcheurs, face aux ministères, je sais qu’on va nous opposer de la technique, du juridique, du « c’est pas de l’ordre du législatif mais du réglementaire », gnagnagna. Face à ça, il faut que je sois armé, et armé de quoi ? D’humanité. Il me faut des visages, des paroles, des sentiments à l’esprit, savoir pour qui je me bagarre, et que ça m’anime, et que ça me fasse vibrer, de passion, d’espérance, de colère.

Jeudi 27 septembre : Amendements à l’arrache

F.R. : Avec des remords, avec de la honte, mais le jeudi 27, donc, je déserte l’Hémicycle...

Fakir : Pourquoi de la honte ?

F.R.  : Parce qu’on est en plein examen de la loi Pacte, pour « la croissance et la transformation des entreprises », avec entre autres la privatisation des aéroports, de la Française des jeux, et j’en suis avec Adrien le co‑chef de file. Tous les jours, c’est comme ça. Tous les jours, il me faut faire des choix, où je suis et où je ne suis pas.
Et tous les jours, je culpabilise. C’est un des trucs qui me pèse le plus, dans ce mandat.
Bref.
Je fais donc un aller‑retour, à la va‑vite, à la permanence d’Abbeville. Yvonne m’attend, une AESH : «  On découvre le jour de la rentrée de quel enfant on va s’occuper. Il peut être dyslexique ou autiste. Le soir, on s’auto‑forme sur Internet. » Elle ne m’apprend rien de neuf, mais c’est pas le but : c’est comme un échauffement, un réchauffement du coeur.
Arrive Cathy. Son petit garçon de quatre ans souffre d’autisme : « Il a le droit à un accompagnant, c’est pas une aumône, c’est un droit, reconnu par la MDPH. Avec ce soutien, il pourrait assister à l’école. Mais depuis la rentrée, je harcèle le rectorat, rien à faire. Ils ne décrochent même pas, ne répondent plus aux courriels, sans doute parce qu’ils reçoivent trop d’appels... J’ai essayé le numéro vert, aussi, que la ministre a cité à l’Assemblée. C’est pareil. Personne ne répond. Après dix coups de fil dans le vide, ils m’ont fait remplir un nouveau dossier. Mais sans nouvelles depuis...
— Vous avez gardé une trace de vos appels ?
— Je peux regarder sur ma facture. »

Fakir : Mais pourquoi tu veux cette facture ?

F.R. : Parce que, je le devine, ça sera le détail qui tue.
C’est mon sens de la mise en scène, de la mise en forme, et je le revendique. Comment parler, et faire parler, de l’injustice sociale ? Seulement avec des statistiques, des grands principes, des généralités ? Non, mieux vaut un détail, parfois, un détail choquant, ou évocateur, ou comique même. Et je vois la saynète possible avec cette facture.
Entre deux rendez‑vous, j’appelle Mathilde, l’attachée du groupe FI à la commission des affaires culturelles :
« Les amendements sont à déposer avant quand ?
— Demain soir.
— Oulala ! »

Le portable ne passe pas, c’est donc assis sur la devanture de la permanence que je passe ma commande, avec ma liste de courses sur les genoux : « Je voudrais un premier amendement dans la proposition, pour remplacer “aidant” par “accompagnant”. Un deuxième qui rattache les AESH à la fonction publique. Un troisième qui diminue les temps partiels, qui garantit un volume horaire. Un quatrième qui sanctionne l’état, financièrement, lorsqu’il ne fournit pas un accompagnant à un enfant. Un cinquième qui impose une vraie formation, et une information, avant l’entrée en fonction des AESH. Un autre qui permette à l’accompagnant d’échanger avec les parents, d’être présent aux réunions autour du “projet personnalisé”. »

Fakir : C’est comme ça, sur un bout de table, que se fabrique la loi ?

F.R. : C’est exactement la même question que m’a posée Vincent, dans la voiture, en rentrant. Mais en fait, tu sais, c’est en écoutant Yvonne et Cathy que j’ai noté ces idées, je traduisais leurs difficultés en amendements. Charge à Mathilde, ensuite, de trouver les dispositions, la bonne rédaction...

Mardi 2 octobre : Simple comme un coup de fil !

Fakir : C’est de là qu’est partie ta question orale, aussi ?

F.R.  : Oui. Cathy m’a transmis, par courriel, son relevé d’appels. Du coup, le mardi matin, j’ai demandé la qag de l’après‑midi...

Fakir  : La « QAG » ?

F.R. : La question au gouvernement. Le groupe me l’a accordée sans chipoter.

Fakir  : On la mettra en encadré avec l’article...

F.R.  : Le lendemain, Cathy nous adressait ce message : « Merci, un très grand merci à vous tous !! J’ai reçu un appel tout à l’heure de la cellule scolarité et handicap [le fameux 0800730123]  : Nils bénéficiera d’une AVS dès lundi... s’il y avait un problème que je n’hésite pas à rappeler le 0800... en urgence...
Bon, je ne suis pas dupe : sans l’intervention de monsieur Ruffin, je serais très certainement toujours dans le brouillard...
J’espère très sincèrement que d’autres familles dans la même situation verront les solutions arriver rapidement également...
Le fait d’avoir été écoutée, entendue, qu’en plus une solution en découle me donne envie de me battre encore plus... pour cela aussi : MERCI. »

Fakir : La semaine suivante, Jean‑Michel Blanquer, le ministre de l’éducation nationale, allait pourtant assurer sans rougir : «  Le cas présenté par M. Ruffin la semaine dernière a d’ailleurs été résolu le jour même, indépendamment de la question. »

F.R.  : Simple coïncidence, sans doute !
Maintenant, si je veux être juste...

Fakir : Rien qu’une minute, alors !

F.R.  : Si je veux être juste : l’attention portée aux personnes handicapées a, me semble‑t‑il, grandement progressé ces dernières décennies.
Ça ne va pas assez vite, ça ne va pas assez loin, mais ça va dans le bon sens. Chez les Français, chez moi également, une sensibilité s’est développée. Et je dirais, chez le gouvernement, chez le Président également. Avec des limites, toutefois : l’impératif budgétaire.

Fakir : L’humanité, pourquoi pas, mais il faudrait pas que ça creuse le déficit, quand même !

F.R. : Voilà. Surtout : on s’occupe des enfants handicapés, et tant mieux. En revanche, dans la Macronie, on se fiche du volet salarié : quel statut pour les accompagnants ? Quel salaire ? Quelles qualifs ? Ça n’est pas en débat, ça.

Mercredi 3 octobre construction en commission

F.R.  : En commission, le rapporteur, Aurélien Pradié, un LR, se montre très conciliant. Il accepte de revenir sur le terme d’“aidant” (qui fait bénévole), mais les Marcheurs votent contre.
De toute façon, ils votent contre tout, contre la formation, contre l’information, contre les sanctions, etc., et ils l’emportent bien sûr à chaque fois. Ils ne discutent même pas, alors qu’on a de beaux échanges avec Pradié, avec la coco Elsa Faucillon, avec Béatrice Descamps de l’UDI, sur comment on voit ce métier, vers quoi on le ferait aller. C’est plutôt agréable, on tâtonne ensemble, parce que c’est pas simple, pas simple du tout, de sortir cette profession de la précarité.

Fakir : Et que disent les En Marche ?

F.R. : Mais rien ! Rien du tout ! Seulement une marée de mains qui s’élèvent contre. Y a des moments marrants : des fois, quand même, le rapporteur et moi sommes en désaccord. Et alors, les Marcheurs sont perdus ! Comment faire ? Alors qu’ils doivent s’opposer à lui et à moi ? On sent du flottement !
Du coup, à la fin, je conclus un peu sèchement : « Chers collègues de la majorité, je ne puis que vous dire ma déception devant votre attitude de refus systématique et pavlovien… Vous avez tout balayé sans même chercher à discuter. Vous avez interdit tout dialogue. J’espère ne pas être le seul à être blessé par ce comportement. » Et je les préviens : « Je pressens qu’une motion de rejet sera déposée dans l’Hémicycle, ce qui me choquerait profondément, et je pense que je ne serais pas le seul. »

Fakir : Tu avais donc préparé ton coup ?

F.R.  : Mais bien sûr. La commission, c’est comme une prise de température. Cette attitude, arrogante, méprisante, m’avait énervé, et j’en faisais le pari : le même comportement, dans l’Hémicycle, choquerait les Français. Avec une « motion de rejet préalable », c’est‑à‑dire empêchant le débat, sur un sujet aussi sensible, les Marcheurs allaient commettre une faute politique.
Ils ouvraient tout grand leur flanc à la critique. Il restait à l’éclairer, à le mettre en lumière, avec des mots forts et justes.

Fakir : Ton coup de gueule n’était donc pas spontané ?

F.R. : Non, pas du tout. C’est plutôt une fureur contenue, qui a mûri, que j’ai travaillée, que j’ai modelée. Mais tu sais, c’est comme si seule la spontanéité garantissait la sincérité. Je ne le crois pas. Dans mon cas, tout est relu avec des coups » : « coup de gueule », « coup de sang », « coup de colère », « coup de rage », etc., comme si je m’arrêtais à la moelle épinière, un réflexe. Comme si la passion était de gauche, les tripes, le coeur, tout ça un peu animal, tandis que la raison serait de droite, ou du centre, modérée, civilisée.

Fakir : Ça te vexe ?

F.R.  : Non. Enfin, ça dépend. Mais je me méfie de mes élans, je les tempère, je les contiens, je les dirige, ils peuvent me mener droit dans des pièges. être sincère, ça n’interdit pas d’être malin. Il vaut mieux, même. Si David n’est pas rusé, il se fait écraser direct par Goliath. Nous devons affronter les Goliaths de l’Hémicycle, et il faudrait y aller la fleur au fusil ?

Avant la séance : Pression au diplôme

Fakir : Donc, ensuite, ça arrive en séance ?

F.R. : Attends, je voudrais te faire part de discussions entre‑temps. On reçoit des courriels, ou des appels, notamment d’AESH parisiens, des groupes d’Ile‑de‑France, qui nous disent : il faut passer d’« accompagnant » à « éducateur », il faut instaurer un véritable diplôme, il faut au minimum le niveau bac... Les collègues de la FI relaient plutôt ces demandes, et je ressens une pression.
Face à tout ça, je freine. Je ne dépose pas ces amendements. Je ne prends pas ces revendications à mon compte.

Fakir : Pourquoi ?

F.R.  : D’abord, je n’aime pas qu’on me dicte ma conduite, je me butte. Sur le fond, je nourris une inquiétude : en relevant à niveau bac, voire bac+2, à mon avis, ce sont les Assia, les Isabelle, les Yvonne, les Jessica qui seront éliminées. Je vois le truc, gros comme une maison : on va structurer le métier, à terme, j’espère, mais en même temps, on va en exclure les classes populaires.
Je refuse ce biais.
Il faut structurer le métier, mais avec les Assia, les Isabelle, les Yvonne, les Jessica, et avec les futures Assia, Isabelle, Yvonne, Jessica, qu’il reste accessible à toutes, à tous. à des femmes pas forcément à l’aise dans leur scolarité, sans doute, mais pleines de bonne volonté, d’affection, de tendresse, et c’est pas rien, tout de même, pour nouer des relations avec l’enfant.

Fakir  : Ça veut dire que, d’après toi, il ne faut pas professionnaliser ?

F.R. : Si, si, mais autrement. Pas forcément par des critères scolaires : les lois, les règles, les normes, sont pondues par des éduqués, qui ont réussi à l’école, qui l’ont aimée, et qui en font un alpha et un oméga de l’intelligence, de la compétence. Même à gauche, voire surtout à gauche, qui est truffée de profs. à coup sûr, il faut une formation préalable, c’est impératif, mais pas trop longue : une, deux ou trois semaines. Je prônerais plutôt une formation continue, avec
par exemple une tutrice, qui suit l’AESH sur place, qui connaît un peu l’enfant, ses troubles, son diagnostic, qui recadre ou recale les accompagnantes.

Fakir : Donc, aucun diplôme exigé ?

F.R. : Il faut distinguer, évidemment, la maternelle, le primaire, le collège, le lycée, l’Université. On ne va pas imposer, comme un dogme, le bac pour tous les échelons ! Peut‑être que je me trompe, hein, peut‑être que j’évoluerai, mais aujourd’hui, je vois la pente sociologique. Et derrière ça, pour moi, il se cachait une lutte des classes interne à la profession.

Fakir : Comment ça ?

F.R.  : Eh bien, à l’intuition, vraiment au doigt mouillé : à Paris, et sans doute dans les grandes métropoles, les AESH présentent un profil mieux éduqué, plus diplômé, je parierais même sur plus masculin, ils ont peut‑être tenté une école d’éducateurs, et ils aspirent à ça, à cette reconnaissance. Ça contraste avec les femmes qui oeuvrent dans les campagnes, je crois, par chez moi, à Airaines, à Longpré, à Abbeville, à Picquigny. Mais ce sont les premiers, les mieux éduqués, qui vont s’organiser, former des groupes, se mettre dans un syndicat, être invités dans les médias, et donner une voix, une expression, à cette profession.

Fakir  : Tant mieux, non ?

F.R.  : Tant mieux, oui, mais il faut que les Assia, les Isabelle, les Jessica, les Yvonne ne soient pas effacées. C’est mon rôle, de défendre cette France‑là.

Jeudi 2 octobre : Un monde bas de gamme

Fakir : Arrive donc la séance...

F.R. : à la tribune, je dresse le portrait d’Assia, et à la fin, j’insère du Raj Patel...

Fakir : Qui ça ?

F.R. : Un économiste américain, qui a écrit Comment le monde est devenu cheap. Il consacre un chapitre, entre autres, au « care », aux soins, devenus « cheap », peu coûteux, bas de gamme. Et même, je fais le lien avec l’écologie, y a du Dominique Bourg.
C’est pour mentionner, juste, que le terrain, pour moi, ça ne suffit pas. Il faut le lier, absolument, aux idées, qui offrent une lecture du monde, qui ouvrent une perspective. L’un sans l’autre, c’est une hémiplégie : nous n’avancerons pas.

Fakir : Concrètement, tu racontes quoi ?

F.R.  : Je m’interroge : «  Comment on en fait un métier reconnu ? Voilà des gens qui se dévouent, qui sont prêts à soigner les plus fragiles, les plus malades, pour un salaire de pacotille, et on les prend, et on les jette ? “Au suivant ! Au suivant !”, “à la suivante !”, plus exactement, parce que ce sont très largement des femmes. Ce sont des femmes, tout comme les assistantes maternelles pour nos bébés, tout comme les Atsem dans les écoles, tout comme les auxiliaires de vie sociale pour les personnes âgées. Et toutes sont sous‑payées, précarisées, parce que ce sont des femmes, parce que, durant des siècles, c’était leur travail, leur travail domestique, leur travail gratuit, de s’occuper des enfants, des malades, des vieux.
Voilà qu’elles sortent de la maison. Voilà qu’elles exercent cette activité ailleurs. On ne va pas, tout de même, en faire de vrais emplois, avec de vrais horaires, de vrais salaires ! Eh bien si, et c’est une urgence, même : une urgence de justice, une urgence sociale, mais aussi une urgence écologique. Ce sont ces métiers du tendre, du lien, de la relation, que nous devons placer au coeur de la cité. Il est là, pour notre société, le chemin du progrès : dans les Assia plutôt que dans les téléphones 4G. »

Fakir  : C’est plutôt consensuel ?

F.R. : Oui, plutôt. Le tonnerre, je le réserve pour après, au cas où En Marche ! soutiendrait une « motion de rejet préalable ».

Fakir : C’est ce qu’ils font…

F.R.  : Oui, comme tristement prévu.

Fakir  : Et là, t’as sorti la grosse caisse.

F.R.  : Souvent, la colère isole, elle repousse, pour mieux en faire de l’ironie. Il me semblait que, cette fois, elle serait comprise, partagée. Je pouvais me permettre de leur jeter des grands mots : « infamie », « déshonneur »...

Fakir : On mettra ton texte en encadré, t’inquiète. Tu as ressenti quoi, après ?

F.R  : à vrai dire, j’ai espéré.
J’ai espéré que mes mots soient assez forts, assez clairs, assez convaincants, pour en faire basculer, pour qu’ils se disent en leur âme et conscience : « Nous ne pouvons pas voter un rejet préalable là‑ dessus. » C’est comme ça, les écrivains nourrissent des illusions sur la puissance de leur verbe. Ça m’a donc déprimé, quand l’écran a affiché « 70 pour », « 54 contre ». Je suis retourné à mon bureau, j’ai rédigé une poignée de lignes, et Sylvain, derrière, mon monsieur Com’, a balancé la vidéo avec les 70 noms. 69, en fait : une élue LR s’était plantée de bouton.

Et après : à moitié visible

Fakir : T’en tires quoi, a posteriori ?

F.R.  : De la fierté. J’ai servi de porte‑voix aux Assia. Après ça, des kilomètres de témoignages ont circulé sur les réseaux, c’est le « MeToo » des AESH ! Je l’écrivais, dans un précédent dossier : «  Tel est mon rôle, ma petite utilité, à ma mesure, ma pierre à l’édifice, je crois : libérer ma parole pour libérer la vôtre. » Cette France invisible, j’ai trouvé le chemin, le moyen, de la rendre un peu visible. Enfin, à moitié...

Fakir : Pourquoi, à moitié ?

F.R. : Parce que, est‑ce qu’on les a vraiment rendues visibles, elles, les Assia, les Jessica, les Isabelle, les Yvonne ? Durant le week‑end, les médias m’ont appelé de partout, je me suis tu...

Fakir  : Pour quelle raison ?

F.R. : D’abord, ça me fatigue, et c’est une stratégie : rendre ma parole rare. Mais je voyais le truc, gros comme une maison : on parlera d’elles, certes, elles seront parlées, mais elles ne parleront pas. Ça n’a pas loupé : les médias en ont causé comme s’il s’agissait d’une querelle entre grands, entre les dieux d’un Olympe politique : Blanquer, Cluzel, Pradié, Ruffin. Et alors, on polémique sur le « coup de com’ », le « coup politique », etc. Le Monde a voulu m’interroger, et LCI, et France 2, mais pas sur les AESH, seulement sur le « name and shame » : est‑ce que c’est du jeu, vraiment, d’afficher comment vote un député ? J’ai tout refusé. Je leur ai dit : « Les Assia ! Les Assia ! Les Assia ! » Ce traitement efface la réalité : comment, par exemple, on vit avec 700 € ? J’aurais préféré qu’Assia soit invitée chez Bourdin, ou sur Inter au 8 h 20.

Fakir : Elle vient de passer, ce matin, sur France Bleu Picardie.

F.R.  : Oui, et on a vu un paquet de portraits fleurir, comme ça, dans la presse régionale. Mais il faut en mettre, de la vigueur, un sacré coup d’épaule, pour briser le plafond de verre et faire entrer le peuple dans les médias. Et encore faut‑il que le peuple se sente légitime ! Vendredi, en vue du passage à France Bleu, Vincent a donné toute une séance de « média‑training » à Assia et ses collègues. Parce qu’elles stressaient, elles ne se sentaient pas à leur place, pas rassurées. Ça dit tout le boulot qu’on a devant nous, de confiance, de conscience, pour faire monter une élite populaire...

Fakir  : Et maintenant ?

F.R. : On a fait une rencontre, à l’Assemblée, mercredi midi, avec quelques groupes d’AESH, et ça me fait réfléchir, progresser, pour de futurs amendements. Sur le périscolaire, par exemple. Mais j’ai observé le même clivage.

Fakir : C’est‑à‑dire ?

F.R. : Eh bien, ceux qui ont accédé à ce rendez‑vous, les « représentants », étaient plus diplômés, plus masculins aussi, plus des grandes métropoles (Paris, Toulouse, Bordeaux) que la moyenne. Et ils réclamaient tous un « niveau bac », que je tempérais, que je contestais. Assia et ses copines regardaient ça, devant leur écran, et elles se demandaient : « Et nous, on va devenir quoi alors ? On vaut rien ? » Elles ont perçu, du coup, la nécessité d’être représentées au sein de leur profession. Là, le ministre, lui, dans sa « grande concertation » a carrément « oublié » les AESH : les parents d’enfants handicapés, oui, les associations, oui, les enseignants, oui, mais les accompagnantes, toujours pas sur la photo !
Mais ça se voit, maintenant. Leur absence se voit.

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