Affaire Bernard Arnault : de l’or sur les ruines du Nord

par L’équipe de Fakir 23/05/2019 paru dans le Fakir n°(58) novembre - décembre 2012

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Première fortune de France, quatrième fortune mondiale, Bernard Arnault a bâti son empire sur un mensonge.
Qui a fait des victimes. Et qu’il s’efforce de cacher.
Tandis que la misère reste ici, lui exporte son pactole.
Du Val de Nièvre jusqu’à Bruxelles, notre Section Spéciale a mené l’enquête pour traîner ce grand patron devant le Tribunal Moral International.

« Excusez-moi, on recherche cet individu. » Au Café du Centre, à Flixecourt, notre Section Spéciale tend à la serveuse un portrait-robot : « Est-ce que vous l’auriez aperçu ? » Elle scrute le dessin, et nos mines à nous, dans nos parkas de détective : « Non, ça ne me dit rien. » Et de s’adresser à sa collègue, plus ancienne : « Tu le connais, toi, ce bonhomme-là ? » L’autre fait la moue, secoue la tête en tirant une Pelforth à la pompe : « Nan, je vois pas. » On les met sur la voie :
« Arnault, Bernard, il s’appelle. Né le 5 mars 1949 à Roubaix, département du Nord. » Toujours rien.
« Il est passé par ici, il y a une trentaine d’années… »
Non, rien de rien, elle ne se souvient de rien.
Notre filature piétinait.
Au Café des Sports, à L’étoile, le bled à côté, un Paris-Match en main (titré « Pour le bonheur de sa fille, Bernard Arnault reçoit au château d’Yquem princes, stars et barons de la finance »), on avait déjà sondé les âmes :
« Qui c’est celui-là ? demandait Gilette.
— Je l’ai jamais vu, appuyait sa voisine.
— Il a un beau costume. »

Autour de la table, pourtant, notre SSACP – Section Spéciale Anti-Crimes Patronaux – avait réuni des témoins de ce massacre industriel. Des anciennes ouvrières du coin, des filatures, de la velveterie, du tissage, qui avaient traversé la débâcle du textile d’un repreneur au suivant. « Vous ne savez pas qui c’est, ce Arnault Bernard ? on insistait.
— Non.
— Mais vous avez travaillé chez Saint ?
— Oui. J’ai travaillé de 72 à 83 à Harondel. Et puisque ça a fermé, j’ai été mutée à Flixecourt. Comme Flixecourt a fermé aussi, on m’a remutée à Sièges de France. À Sièges de France, ça n’a pas marché : j’étais couturière, je me faisais insulter, on m’en a fait voir de toutes les couleurs.
J’ai fait de la dépression, et enfin j’ai été licenciée. Mon mari aussi a été licencié, de chez Peaudouce. On a perdu notre maison neuve, et puis après ç’a été l’enfer.
L’enfer. »

Tandis qu’elle tombait en « enfer », son bourreau de l’emploi grimpait au paradis. Se hissait sur les plus hautes marches au palmarès des superriches : première fortune de France, première d’Europe maintenant, quatrième du monde. Mais trente ans plus tard, les victimes elles-mêmes avaient tout oublié. Jusqu’à son visage, même son nom. De quels pouvoirs disposait-il pour ainsi effacer les mémoires ?

C’était à désespérer de notre Section.
Dehors, la pluie tombait dru, dégoulinait sur les trottoirs, débordait des caniveaux. Allait-on abandonner ? Fallait-il, encore, balader les photos trempés de ce PDG d’une porte à la suivante, à travers ces corons aux briques rouges, dans l’attente d’une langue qui se délie ?
Sous l’enseigne du Kéno, la mélancolie nous gagnait. Est-ce que la justice, et pire que tout, le sentiment d’injustice, avait déserté cette terre ? Estce que la révolte s’était éteinte dans les coeurs des hommes, est-ce que la résignation s’était installée, à force de gratter des tickets de Tac-O-Tac ? Estce qu’on était les seuls, encore, des étrangers, des étrangetés, à trouver ça indécent, que le plus grand groupe de luxe mondial soit bâti sur la détresse de ce Val-de Nièvre hier industrieux et aujourd’hui sinistré ?

On redressait nos cols, s’apprêtant à affronter l’averse. « Attendez, attendez, nous lance la serveuse.
Y a peut-être quelqu’un qui pourra vous renseigner…
Monsieur Paris !
elle hèle à travers le bistro. Monsieur Paris ! » À l’autre bout du comptoir, un Papy passe à la caisse Loto. Il se rapproche : « Monsieur Bernard Arnault, vous connaissez ?
— Faut l’abattre cet homme-là. »
Manifestement, lui a conservé quelques souvenirs : « Quand il est arrivé en 84, il nous a bien liquidé. Y a que le Bon Marché, Peaudouce, Conforama qui l’intéressaient. Nous, on n’était que de la merde. »
Monsieur Paris retourne à son silence, à sa méfiance de taiseux. « Mais vous sauriez où on peut le trouver ?
— En Belgique, non ? Maintenant qu’il nous a bien balayés, il peut partir avec le pognon… »

C’était déjà une piste.
« Mais arrête, il t’a prolongé Bernard Arnault ! » Une grosse voix tonne derrière nous, qui s’avance vers le zinc, en colère : « Il assure 100 000 emplois en France, Bernard Arnault ! 100 000 ! » Le PDG a donc un avocat dans ce bistro : Petit, Alain. Profession : ferrailleur à la retraite. Et l’on note sa déposition, fût-elle à décharge : « Mon père était tisserand chez Saint-Frères, mais un jour, y a eu du feu. Plutôt que de l’éteindre, lui s’est échappé. Alors, on l’a sanctionné, mis dehors. Qu’est-ce qu’il pouvait faire, dans un village où il n’y avait que Saint-Frères ? Il a ramassé des bouts de fer, à pied d’abord, avec un âne ensuite, et puis avec un camion. Après la guerre, avec les boîtes de métallurgie dans le Vimeu, ça a commencé à très bien tourner. Mais notre plus belle époque, c’est dans les années 80. Avec toutes les usines qui fermaient, on avait du travail. Grâce à Bernard Arnault, entre autres. J’ai eu un rendez-vous avec lui, à Marquette, près de Lille, et j’ai négocié un contrat d’exclusivité. Je le suivais partout, après. J’ai vidé plus de trois cents usines !
— Ouais, l’interrompt une serveuse, t’as vidé la mienne !
— Et alors ?
— C’est là que j’ai perdu mon emploi.
— C’est là aussi que t’as perdu tes seins ? »

L’homme a le sens de la répartie.
« On sortait les machines, on les faisait fondre…
Ah, on a vécu des très belles années ! »
Dans la famille des rapaces, il y a les grands vautours.
Et les petites buses, qui s’engraissent des restes.
Avec assez de gras pour se bâtir « une maison de 11 800 m2 », pour acheter « des étangs », pour collectionner les « grosses cylindrées »...
« Mais alors, grâce à Bernard Arnault, vous êtes riche, en fait ? on lui lance.
— Oh… Pas vraiment…
— Si si »,
opine la serveuse, en essuyant un bock.
On ne l’aurait pas parié, comme ça, dans son parka Quechua de chez Décathlon, ses mocassins usés, son pantalon de toile serrés en bas par des élastiques. Il a conservé la même vie de prolo, en gros, habite la vallée, sirote son jus à 1,10 € au PMU plutôt qu’au Ritz.
Nos soupçons s’étoffent, certes, mais que valent des soupçons devant des juges ? Ça reste des mots. Des informations floues, incertaines. On manque de preuves : sans traces matérielles, concrètes, l’inculpé sera relaxé devant le Tribunal moral international. Autant dire un désaveu, un soufflet pour notre toute récente Section Spéciale.
« Au revoir… » On salue les clients, soulevant nos chapeaux. Sur le seuil et sous un ciel picard, des gouttes coulent dans nos cous, et le désarroi s’infiltre dans nos veines. La serveuse nous hèle, une dernière fois :
« Est-ce que vous avez rencontré Catherine ?
— Qui ça ?
— Catherine Thierry. C’est une religieuse. Elle connaît tout ça. »

Voilà le tuyau qui nous manquait.
Notre enquête allait basculer…

Retrouvez tous les épisodes de l’enquête menée par notre Section spéciale sur Bernard Arnault !

1. Bernard Arnault : le mensonge originel de Boussac Saint-Frères

2. La fortune de Bernard Arnault : le suspect se tait...

3. Européanisation : le socle de la puissance de Bernard Arnault

4. LVMH : Deux mondes en un !

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