Merci patron ! Mode d’emploi

par François Ruffin 02/05/2016 paru dans le Fakir n°(74) 20 février 2016

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On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Avec ce film, je voulais juste raconter une fable, sans grand discours à l’intérieur. N’empêche que, à l’extérieur, on peut quand même en tenir, des grands discours. Sur, soyons pompeux, « les Leçons de Merci patron ! ».
Avec une interrogation, en filigrane, qui traverse cette comédie : comment re-créer un rapport de forces ? Comment y parvenir en rassemblant, avec les gens ?
Donc, je réponds ici, aux questions que vous me posez, et à celles que je me pose.

(Il vous restera à apprendre ça par cœur : dans les centaines de débats à travers la France, pour animer les salles, c’est vous qui allez me remplacer !)

« J’ai fantaisie
De mettre dans ma vie
Un p’tit brin de fantaisie
Youpi, youpi ! »
Les moteurs de la création sont rarement, voire jamais, purement politiques. Mais souvent plus intimes, personnels. A l’automne 2012, je m’ennuie, morose dans une France morose, le moral dans les chaussettes. Selon la méthode Coué, je me passe en boucle cette chanson de Bobby Lapointe.
Plutôt que la dépression, je tente le rebond, la conversion de ma tristesse en humour. Artura, à Fakir, me floque un tee-shirt « I love Bernard », et vogue la fantaisie.
Je vais rencontrer les Klur qui, eux aussi, pour des motifs plus évidents, ont le moral dans les chaussettes. Ensemble, on va lutter, et lutter au passage contre nos déprimes. Dans leurs malheurs, ils vont accepter mon humour comme un premier secours. Et je vais apporter un peu de fantaisie dans leur vie.
Il y a parfois, peut-être, comme ça, au-delà des conditions, une fraternité des désespoirs.

Fondation LVMH

C’est sans doute l’image la plus obscène du film : François Hollande inaugure le musée LVMH main dans la main avec le PDG. Et si on laissait le son, on entendrait le président de la République déclarer, sans lésiner sur l’encensoir : « on assiste à un évènement exceptionnel comme il s’en passe peu dans un siècle », « musée extraordinaire », « nef d’art et d’acier », « nuage de culture », avec des expressions empruntées au dossier de presse de la multinationale.

Pourquoi « obscène » ?
D’après La Tribune, « c’est le groupe LVMH qui détient le plus de filiales dans les paradis fiscaux », même devant les banques, même devant BNP Paribas ! (14/02/14). Certes, finalement, Bernard Arnault n’a pas pris la nationalité belge, mais il a largement délocalisé sa fortune à Bruxelles, afin d’échapper à l’impôt sur les héritages. Lors de son OPA sur Hermès, le PDG a jonglé avec des filiales à Hong-Kong et au Luxembourg, de quoi contourner les taxations sur les plus-values.
Etablir une comptabilité dans le maquis de ces holdings s’avère fort compliquée. Mais au total, d’après nos experts, l’inspecteur des impôts belge Marco Van Hees et l’économiste Benoît Boussemard, ce sont chaque année des centaines de millions, voire des milliards, qui ne sont pas versés au fisc.

Voilà ce que le chef de l’Etat accepte, cautionne.
Mais aussi, les mensonges faits aux salariés. Ou encore, les méga-revenus du PDG.
Au nom de l’art, un blanc-seing est délivré à l’oligarchie.

« Hum hum »

« Mais vous avez quand même supprimé, combien ? Huit mille emplois ?
_- Hum hum. »
A quoi bon la force des mots quand on a pour soi la force des choses ?
Un silence suffit, même.
Un hochement de tête, une approbation.
Et il y a nettement plus de violence contenue dans ce simple « hum hum » que dans des vociférations de « Arnault on aura ta peau », que dans nos mêlées en AG, d’autant plus verbalement excessifs que nous sommes impuissants dans les faits.
La violence, lui (et ses semblables) ne la dit pas, il la pratique. Il l’euphémise, la déguise, derrière tout un charabia de « productivité… efficacité… rentabilité… »

Confiance

« Mais, ça a dû être difficile de convaincre les Klur de tourner dans votre film ? » on me demande souvent.
Non, pas du tout. A vrai dire, je n’ai pas eu à les convaincre, ni même à négocier. On est entrés chez eux, je leur ai énoncé le contrat : « On va tout faire pour vous sortir de la merde, mais attention : derrière, y aura un film ». Ils ont aussitôt accepté, et deux minutes après on tournait.

Pourquoi ça s’est passé aussi simplement ?
D’abord, au point où les Klur en étaient, ils n’avaient plus rien à perdre. Quand vous en êtes à remettre votre destin entre les mains d’un bonhomme qui porte un t-shirt « I love Bernard », c’est qu’en effet, ça va vraiment très mal dans votre vie…
Ensuite, je les connaissais un peu, déjà. Je les avais rencontrés, deux trois années plus tôt, alors que je tournais un reportage pour Là-bas si j’y suis sur « Que sont devenus les anciens salariés d’ECCE ? » Jocelyne et Serge crevaient le micro. Dans un coin de ma tête, en lançant ce film, je pariais qu’ils crèveraient l’écran.
Surtout, surtout : s’opère comme une « délégation de confiance ». J’ai la pleine confiance de Marie-Hélène Bourlard, la déléguée CGT d’ECCE : depuis 2007, on se voit deux ou trois fois par an, c’est pas « on se voit » d’ailleurs, c’est on fait des trucs ensemble, un roman-photo pour Le Monde diplo, une intervention à la Nuit des rapaces, etc. On s’aime beaucoup, quoi. Et de son côté, elle a la pleine confiance des Klur, qu’elle a déjà aidés, voire sauvés, du temps de l’usine. Et donc, les Klur m’accordent leur confiance.

C’est pour ça, à la fin des projections, quand je reçois les applaudissements, voire les standing ovations, je ne m’en plains pas, mais je préviens : « Le film est dédié ‘à toutes les Marie-Hélène…’, parce que, dans notre pays, malheureusement, des Klur il y a un des milliers. Des producteurs de livres, de films, y en a un paquet aussi. Mais souvent, ce qu’il manque, ce sont des Marie-Hélène, qui servent de jonction entre deux mondes, qui permettent de rendre visible une France invisible. Et par ailleurs, sans Marie-Hélène, il n’y a pas de victoire. Car que dit le Commissaire ? ‘Vous n’allez pas faire un barbecue dans le jardin avec Fakir et la CGT’. Ce qui effraie LVMH, un peu, c’est l’alliance de l’immense et internationalement reconnu journal Fakir et du mouvement ouvrier, incarné à l’écran par Marie-Hélène. Donc, vous pouvez l’applaudir au moins autant que vous m’avez applaudi. »

Les visages

Après Merci patron !, à Besançon, un monsieur à pull rouge profite du débat pour défendre sa cause : « Y a trente-deux appartements, dans le quartier du Chatou, les gens se font mettre dehors par la mairie ! Alors, samedi, à 11 h, ils font une opération ‘porte ouverte’, vous pouvez les rencontrer chez eux » (je résume son propos, qui fut plus nourri). Une dame à sweat violet prend la parole derrière : « Excusez-moi, mais qu’est-ce que ça va changer qu’on aille les voir, ces gens ? Qu’est-ce que ça va améliorer pour eux ? »
Je ne suis pas d’accord.
Je lui dis : « Ca va tout changer. Pourquoi ? Parce que si vous les voyez, si vous les avez en face de vous, qu’ils vous parlent, avec leurs visages, leurs sentiments, leurs intonations, après ça, vous aurez mille fois plus envie de vous bagarrer pour eux. Il ne s’agira plus seulement d’une cause, en général, mais d’hommes et de femmes.
Qui a envie de se battre contre la ‘précarité’ ? Personne, pas moi en tout cas. Les batailles contre les mots de quatre syllabes, en –tion, en –isme, en –té, ça me fait chier. Par contre, si je vous dis ‘Serge Klur’, maintenant que vous avez vu ce film, je suis sûr que vous êtes tous prêts à vous mouiller pour ‘Serge Klur’, et à travers lui, ensuite, à mener un combat contre la précarité. »
C’est un souci pour la gauche, je pense : elle est truffée d’intellectuels, de diplômés, et du coup, on va tout de suite à la théorie, aux grands concepts, avant d’en passer d’abord par les corps, les sens, les émotions, les passions. Voire, carrément, il ne faudrait pas de ces émotions, contre la raison. Mais la politique, ce sont aussi des sentiments.
Y a quelques temps, j’ai donné une formation à Sud-éducation pour qu’ils refassent leur canard syndical. J’ai lu leur journal, c’était truffé de ‘libéral’, ‘libéralisme’, ‘précarité’, ‘précarisation’, mais dedans, il n’y avait pas un portrait. Je leur ai demandé : ‘Mais plutôt que de conceptualiser, avant, pourquoi vous n’allez pas à la rencontre d’une dame qui, à la cantine de votre lycée, a enchaîné les CUI, CES, etc., et qu’ils vous racontent les conséquences sur leur existence, leur vie de famille ?’ Là, une militante m’a répondu : ‘On n’ose pas aller les rencontrer, leur poser ces questions.’
Donc voilà, on peut commencer par ça : par rencontrer les gens qu’on prétend défendre, avec leur visage, plutôt que de partir d’abstractions. »
(J’en ai causé à Lordon, il m’a dit que j’avais bien raison, que Spinoza avait déjà énoncé ça, qu’il appelait ça « la théorie des affects ».)

Dans la même lignée, d’après des militants, je ferais de l’ « éducation populaire ».
Bon, peut-être.
En même temps, je me méfie. Y a tellement de trucs, à gauche, où on met « populaire », des « universités populaires », des « mouvements populaires », et qui le sont tellement peu, « populaires », et qui parfois même ont perdu tout sens du « populaire ».
Peut-être que je fais l’inverse, même, au fond.
Peut-être que, via mon film, ce sont les Klur qui éduquent les spectateurs, qui informent sur une manière de vivre de penser de lutter, sur la violence qu’ils subissent, sur la souffrance qu’ils endurent sans baisser les bras. Et si ça se trouve je fais l’éducation de la petite bourgeoisie, qui en a bien besoin aussi.

Lénine disait : « Une situation pré-révolutionnaire éclate lorsque ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas ne veulent plus, et ceux du milieu basculent avec ceux d’en bas. » Merci patron ! peut aider, qui sait, à faire basculer quelques fractions du milieu avec ceux d’en bas…

Etincelle

Dans les salles, des spectateurs saluent mon « courage ». A tort, je pense, je suis un vrai pétochard, mais bon, on va pas bouder les flatteries.
Surtout, les Klur montrent davantage de courage que moi : il faut imaginer les épreuves qu’ils traversent, le froid, la faim, no future, et tout ça, sans sombrer dans la dépression, sans se bourrer d’anxiolytiques, sans raccrocher les gants. Ils incarnent, sobrement, un héroïsme ordinaire.

Ca, dès nos premiers échanges, je l’ai perçu : leur combativité n’était pas éteinte. Certes, leurs efforts tournaient en rond, CV qu’on envoie par la Poste, qu’on dépose dans les mairies, dans les magasins, pour décrocher un petit contrat, mais ils essayaient encore. Leur vitalité demeurait. Il restait à lui trouver une issue.

C’est un charme discret du film, je crois : au-delà du sauvetage matériel, on assiste à une renaissance.
Les visages se détendent.
Ils redeviennent acteurs de leur vie, et du film.
Jocelyne, notamment, se prend au jeu, fait montre devant la caméra cachée de facétie et de sang-froid, se révèle au fil des scènes comme comédienne (je lui décernerais un Oscar). Qui aurait parié sur ça, au départ ?

Il faut parier là-dessus, néanmoins, toujours (et au risque de perdre souvent) : sur l’étincelle qui subsiste au fond des malheurs, ou de l’indifférence, et que nous parviendrons à ranimer, par l’humour, par la colère, par la compassion, par la lutte, par les autres.

Zéros

Je viens de mettre mes données à jour.
D’après Challenges, la fortune de Bernard Arnault s’est, en 2015, accrue de 9,27 milliards d’euros.
9 270 000 000.
Ca fait tellement de zéros qu’on s’y perd.
Pour s’y retrouver, il faut traduire.
Son revenu annuel équivaut à 463 000 années de salaire, cotisations comprises, d’une ouvrière de ECCE (l’entreprise qui fabriquait des costumes Kenzo à Poix-du-Nord). Mais 463 000, ça fait encore beaucoup de zéros. Il faut donc, à nouveau, pour rendre ça sensible, traduire.

Quand je me rendais à ECCE, j’emmenais avec moi une longue frise chronologique que je déroulais, au sol, dans le local syndical. Alors, voyons. Est-ce que c’est comme si vous travailliez depuis la deuxième guerre mondiale ? Non. (On se décalait d’un pas.) Depuis la Révolution française ? Non. (Encore un pas.) Jeanne d’Arc ? Non. Vercingétorix ? Non. Les Égyptiens ? Non.
463 000 ans, en fait, ce sont les débuts de l’homo erectus. L’homme commence à se redresser. C’est l’âge du feu, aussi. Donc, il faut imaginer une couturière de ECCE qui, depuis les cavernes, coud des costumes Kenzo ! Pour égaler une année de salaire du PDG.

C’est à la fois drôle et indécent.
Mais là où ça devient doublement drôle, et doublement indécent, c’est que : qui coûte trop cher ? Les ouvrières de ECCE, et pas Bernard Arnault ! Ce sont leurs emplois qui partent en Pologne, puis en Bulgarie. C’est à elles, à nous tous, qu’il faut rogner les assurances chômage, les retraites, la Sécu, pour nous rendre plus compétitifs !
Et cet argument nous est asséné tous les jours, et sans le moindre humour, à longueur de journaux et de radios. Tous les matins, France Inter nous le répète avec Dominique Ceux, salarié des Echos et de Bernard Arnault…

Classes

C’est une chose qui était belle à vivre, et qui je pense est belle à voir dans Merci patron ! : ma rencontre avec les Klur et moi, la rencontre entre deux manières d’être. Et cette rencontre constitue presque un programme politique.
Je m’explique.
Dans ma fable, les Klur et Marie-Hélène incarnent les classes populaires, moi la classe intermédiaire. Isolée, chacun est défait, impuissant face à Bernard Arnault, la figure de l’oligarchie. Seule l’alliance des Klur et de Fakir permet de contester la toute-puissance des riches.
C’est ça qu’il faut réussir à grande échelle.

Tous les grands moments progressistes sont, d’après moi, le fruit de cette « jonction de classes », qui ne se fait jamais sans tension, sans friction.
Qu’est-ce que la Révolution française ? C’est la bourgeoisie, intellectuelle notamment, qui siège sur les bancs du tiers état, avec un paquet d’avocaillons. Mais ce sont aussi les classes populaires, qui donnent la prise de la Bastille à Paris, et la grande peur dans les campagnes. L’alliance de ces deux classes, avec plein d’explosions, de contradictions, vont donner ces six années inouïes, à la fois sublimes et terribles.
Qu‘est-ce que le Front populaire ? Ce sont les intellos, qui s’opposent au fascisme. Et le peuple, qui obtient les quarante heures et les congés payés.
Et qu’est-ce que le mai 68 français ? Ce fut à la fois une révolte étudiante et une révolte ouvrière, parallèles sans doute, mais néanmoins simultanées. (Le principal souci, à mon sens, c’est qu’on a eu la rue mais pas les urnes.)
Et même mai 1981, qu’est-ce donc ? Les profs barbus et socialistes, et 74 % des ouvriers qui votent François. (Là, souci inverse : les urnes mais pas la rue.)

Le problème des temps présents, à mon sens, c’est la disjonction de ces deux classes, la fracture des destins sociaux. Qui produit un divorce politique.
(Là, je renvoie au dossier Betteraves, je radote assez comme ça.)
Je doute qu’un film, une œuvre, résorbe cette fracture. Elle peut aider, s’il existe déjà des facteurs objectifs, matériels. Serge Halimi mise là-dessus, à la fin du Grand Bond en arrière : la mondialisation s’est d’abord attaquée aux prolétaires. Elle s’en prend désormais aux informaticiens, aux universitaires. Et pourrait donc entraîner de nouvelles solidarités.
C’est pas forcément gagné.
Je feuilletais des bouquins à la librairie du Labyrinthe, quand un prof au comptoir se plaignait des suppressions de postes, et de la population indifférente, qu’ils étaient seuls dans les manifs. Un type écoutait, comme moi, dans les rayonnages, et il est intervenu : « Nous dans les usines, ça fait trente ans qu’on s’en prend des suppressions de postes, des boîtes qui ferment, et est-ce que les profs se sont bougés ? On les a pas souvent vus à nos côtés. Alors maintenant, à votre tour. »
C’était raide.
Mais réaliste.
La jonction de classes est un combat en soi…

Action

« Mais est-ce que vous n’instrumentalisez pas les Klur ? »
Ce sont les gens du cinéma, parfois, qui me taquinent avec ça.

Si j’étais venu chez eux, que je les avais filmés dans leur désarroi, qu’ils m’avaient raconté leur misère, et que j’avais monté là-dessus des images de friches industrielles, là, je ne les aurais pas instrumentalisés du tout.
Ca aurait donné, sans doute, un joli truc esthétique, avec une démarche artistique, pleine de pureté. Même si, à l’arrivée, ils se seraient retrouvés dans le même caca qu’au départ.

Sauf que je viens, en effet, pour de l’action.
Pour leur rendre l’envie d’essayer.
Pour qu’on gagne ensemble.
Et c’est plein d’impuretés, cette bataille.

Minorités

« Fakir… Fakir… Fakir… »
C’est le Monsieur Sécurité de LVMH, un ancien commissaire divisionnaire des Renseignements Généraux, qui le répète en boucle, comme une obsession. Et c’est une joie immense, évidemment, pour moi, que de donner quelques sueurs froides à l’adversaire.
Jusqu’à sa conclusion : « Ce sont les minorités agissantes qui font tout. »
Il a lu Bourdieu, on dirait.

Maintenant, franchement, je le trouve un peu trop gauchiste, mon Commissaire.
Car énoncé ainsi, ça pourrait se lire comme un encouragement pour les minorités à être encore plus minoritaires, à agir seules et un peu en vrac, voire à tirer une fierté de leur solitude.
Y a déjà de ça, dans la gauche, et je ne voudrais pas l’attiser.

Je dirais plutôt : « Les minorités agissantes peuvent beaucoup, à condition de trouver le chemin du peuple, des masses, des gens (appelez ça comme vous voulez). » Dans le film lui-même, ce n’est pas Fakir tout seul qui effraie, mais la capacité à être (ou non) un catalyseur, avec la CGT, les anciennes d’ECCE, des élus locaux, des dirigeants politiques, des médias éventuellement.

Lénine disait : « Un pas en avant, mais pas deux. »

Syndicat

« Dans votre film, vous montrez que, finalement, les actions d’un petit groupe, c’est parfois plus efficace que les syndicats, les manifestations, les banderoles, les rassemblements plus traditionnels… »
Hier, au Mans, un monsieur faisait cette remarque.
Ca m’attriste, ce contresens.
« Si c’est pour aboutir à cette conclusion, alors, j’estimais, Merci patron ! aurait un effet contre-productif.
D’abord, le film lui-même raconte l’inverse.
C’est l’alliance possible avec la CGT, le spectre des Goodyear, qui effraie un peu LVMH.
Et aussi, on rappelle brièvement comment, en 2007, une lutte collective chez ECCE a payé.
A l’époque, Marie-Hélène s’en prend au patron de ECCE, Lucien Devaux, ‘mais qui connaît Lucien Devaux ?’ je lui demande. ‘Personne. Regarde au-dessus, le donneur d’ordre c’est Bernard Arnault, le patron de LVMH, et si tu prends une action tu peux le rencontrer et intervenir en AG des actionnaires.’ C’est ce qu’elle fait. Avec les 147 salariés dehors, au Carrousel du Louvre, leurs familles, des élus du nord avec leur écharpe tricolore, des banderoles, des slogans, bref, une forme ‘plus traditionnelle’. Mais dès l’après-midi, LVMH appelle la fédération textile de la CGT : ‘Qu‘est-ce que c’est que ce bordel ? Il faut qu’on se voit pour régler ça.’ Et alors que les ouvrières devaient partir en sous-tif, sans indemnité, que LVMH s’en lavait les mains parce qu’il s’agissait d’un sous-traitant, là, très vite, ils obtiennent le maintien d’une quarantaine d’emplois sur le site logistique de Prouvy, près de Valenciennes, des préretraites, une enveloppe entre 20 et 30 000 € par personne, une cellule de reclassement… C’est pas le paradis, mais mieux que rien.
Donc, cette lutte collective a payé, et je dirais payé 147 fois plus que l’action directe, mais plus marrante, plus cinématographique du film.

Maintenant, je vais compléter : même dans cette lutte de 2007, une place a été donnée à l’imagination.
Des fois, on me demande : ‘Mais pourquoi vous avez choisi ECCE ? Et Marie-Hélène ?’ Mais parce qu’elle m’a accepté ! Parce que, quand je lui dis, ‘Regarde au-dessus, y a Bernard Arnault, tu peux prendre une action, etc.’, elle ne m’a pas regardé de haut : ‘Mais t’es qui, toi, pour me conseiller ? De où tu le connais, le mouvement ouvrier ?’, tout de suite, j’ai senti qu’à nous deux, en associant nos savoirs faire, on pouvait s’amuser, inventer. Et il faut le dire : les syndicats ne réservent pas toujours cet accueil à l’étranger, à l’étrangeté.
Souvent, on a le sentiment d’un truc qui ronronne, un peu encroûté, qui n’invente plus tellement. Je vais prendre un exemple con : le 1er mai de l’année dernière, à Paris. La place de la République, au départ, est animée par les Kurdes, des danses folkloriques, je sais pas quoi, ils invitent les passants à entrer dans la ronde. C’est sympa. Mais je me dis : ‘C’est pas possible, on est en France, y a quand des centaines de milliers de syndiqués, un paquet avec des envies, des idées, de l’imagination, et finalement y a que les Kurdes pour animer ça ? On pourrait avoir, je sais pas, un chamboule-tout avec des têtes de patrons, un karaoké avec Sheila ‘Moi qui ne suis rien qu’une petite fille de Français moyens’, un quizz sur les conquêtes sociales avec des casquettes à gagner, etc.’ Là, on va défiler, plus ou moins tristement, dans un cortège sage, ça donne pas forcément envie aux nouveaux de venir, ou de revenir. On a le droit de militer sans se faire chier, et sans faire chier.

Tiens, je vais faire très long, comme réponse.
Dans son bouquin, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Richard Wilkinson cause à un moment d’un rat à qui, quotidiennement, on envoie des décharges électriques. Eh bien, l’adrénaline, les glandes, tout ça ne fonctionne plus pareil, il déprime, s’isole, se replie sur lui-même.
Ce chercheur montre que c’est pareil pour les hommes, un individu qui subit le chômage, la pauvreté, cette souffrance, il y a des modifications endocrinologiques, les idées ne lui viennent, et à son tour il déprime, s’isole, se replie sur lui-même.
Je dirais que, pour le mouvement ouvrier, c’est la même chose. Ca fait trente ans qu’il se prend des coups sur la tête, les fermetures de boîtes, les contre-réformes, et donc il est dans le même état que notre rat : il déprime, s’isole, se replie sur lui-même, comme une citadelle assiégée.
Mon rôle, et le rôle de ce film, c’est un peu ça : ramener des petites idées, comme des bulles de champagne, dans la tête des militants et des gens, l’enthousiasme, une joie à créer et lutter les deux à la fois.

Culture

Le titre, Merci patron !, c’est Marie-Hélène qui l’a trouvé. On assiste à cette invention, ou plutôt ce recyclage, en direct dans le film, lors du barbecue, lorsqu’elle détourne la chanson des Charlots et entonne un :
« Merci Bernard, merci Bernard !
Quel bonheur de t’avoir carotté ! »
J’avais le désir, comme ça, dès le début, d’intégrer le maximum de culture populaire : La petite Maison dans la prairie (dont Serge nous révèle le substrat marxiste), Robin des Bois, Superman, les codes du polar détourné, le poker façon western (je voulais ajouter Rambo aussi). Tout ça, afin de casser les barrières entre le cinéma d’auteur et le grand public, afin d’offrir des repères à tous, des éléments d’identification, pour ne larguer personne, une anti-distinction.
Que la « jonction de classes » soit visible, esthétiquement sensible, à l’intérieur du film lui-même.

Police du capital

« Police du capital » : cette expression se résume ici en une image. Avec les CRS déployés lors de l’AG de LVMH, payés par les impôts, pour affronter des « révolutionnaires » qui ne viennent pas.

Lors de la projection à Marseille, Olivier Leberquier, des Fralibs, rappelait cette anecdote : « Au cœur du conflit, on avait gagné au tribunal, obtenu l’annulation du plan, et donc on occupait l’usine, à tour de rôle. Juste avant l’appel, le lundi 7 novembre 2011 au matin, les sept ou huit copains se retrouvent face à trente vigiles, des colosses, qui nous interdisent l’accès. Qui venaient pour les machines.
On appelle un huissier, pour qu’il constate, qu’il assiste à tout. Et on appelle la police. Mais là, les gendarmes sont restés sur la bordure, ils ont refusé d’intervenir, même quand ça se fritait avec les vigiles. ‘Propriété privée’, ils nous disaient.
En revanche, quand on faisait une manif devant un événement Unilever, là, c’était la marée bleue. On les avait en face de nous. Et ils hésitaient pas à se mettre à l’intérieur du siège, pas seulement à l’extérieur, pour mieux nous rembarrer. »

Les Klur 

« Mais qu’est-ce qu’ils deviennent, les Klur ? Est-ce que vous ne craignez pas pour eux, à la sortie du film ? »
La question, dans les salles, lors des avant-premières, revient tous les soirs : « Est-ce que Serge ne risque pas de perdre son boulot chez Carrefour ? »
J’y réponds de façon provocante :
« C’est que vous n’avez rien compris à mon film ! Parce que, l’une des morales qu’on peut tirer de cette fable, c’est : on est parfois plus forts qu’on ne le croit, ils sont plus fragiles qu’on ne le pense.
Pour finir Merci patron !, vous le savez, nous avons lancé, auprès de nos lecteurs, un appel de fonds, et nous avons reçu près de 60 000 € en un mois. Si, demain, Serge devait perdre son boulot, au vu de sa popularité naissante, nous trouverions sans peine 30 000 € pour qu’il parte à la retraite tranquillement, sans avoir à se lever à 4 heures du matin pour porter des packs d’eau dans sa supérette. Je parie qu’on trouverait cette somme en moins d’une semaine.
Ensuite, il existe un truc, dans ce pays, qui s’appelle le droit du travail. A Fakir, nous sommes entourés de spécialistes de ça, d’avocats, de syndicalistes-juristes, notre trésorière est une conseillère prudhommale, et justement on porterait plainte devant les prudhommes, on prouverait la rupture abusive du contrat de travail.
Enfin, je n’ai jamais soupçonné Bernard Arnault d’être bête. Et quelle bêtise se serait, quelle catastrophe pour son image, que de se venger sur Serge Klur ! Vous imaginez les manifestations devant tous les Carrefour Market de France ! Devant chez Dior et LVMH !
Aussi, au final, l’emploi de Serge Klur me paraît l’un des mieux sécurisés du pays ! Et ça, grâce au rapport de force que vous constituez, dans cette salle ! »
Après « Merci patron ! » ? (image à Jolie Môme)

Après « Merci patron ! » ?

« Mais alors, les 145 autres licenciés de ECCE, ça ne leur donne pas des idées ? » Tous les soirs, la question revient, diversement : « Ils ne se sentent pas jaloux ? », « Ils n’ont pas envie de reprendre la lutte ? », « Eux vous les avez laissés tomber ? »

Il faut étudier les luttes dans leur terrain, leur concrétude.
Le drame des Klur, c’est que les deux salaires étaient liés à ECCE. Pour les autres familles, c’était souvent un deuxième salaire, celui de la femme, et la chute de revenus s’est donc avérée moins brutale, pas forcément un basculement dans la pauvreté.
Par ailleurs, depuis la fermeture, huit années se sont écoulées. La plupart des salariées sont, heureusement pour elles, passées à une autre étape de leur existence, devenues assistantes maternelles, auxiliaire de vie, pas la panacée pour les salaires, pour la précarité, mais autre chose. Elles ne vont pas faire machine arrière, se confronter encore à LVMH, pour rouvrir la plaie de leur licenciement.
En plus, elles habitent à la campagne, dans un habitat éclaté, distantes de dix, quinze, vingt kilomètres. Et Marie-Hélène, qui les fédérait, a des journées bien occupées comme ambulancière, ne va pas réinventer un collectif dissolu, éclaté. Tout juste peut-elle servir d’assistante sociale en dernier recours.

Elles se sont réunies, cependant, de nouveau, la moitié des salariées à peu près, pour regarder Merci patron !, et c’était à la médiathèque d’Aulnoye-Aymeries, à l’invitation de la section du Parti communiste français (dont Marie-Hélène est membre, au passage). Elles ont ri, comme toutes les salles, sans soupçon de jalousie, juste heureuses de la farce, me semble-t-il, contentes que leurs anciens collègues se soient tirés de la mouise par un tour de passe-passe.

Enfin, surtout, d’après moi, on ne doit pas réserver notre attention à ces 145.
Mais sur les milliers.
Sur les millions.
Sur autres, tous les autres, les Abélia, Goodyear, Conti, etc.
La suite, donc.
Quelle suite ?

Vers la fin du film, se déroule à la Belle étoile, une scène tout à fait réjouissante, et en même temps ambiguë. Avec les comédiens de la Compagnie Jolie Môme et avec des copains, on joue les délégués de Goodyear, de Caterpillar, des zadistes en colère, prêts à s’attaquer à l’empire de Bernard.
C’est drôle.
Le public se marre.
Et en même, c’est dommage que ça ne soit qu’une fiction. C’est regrettable que les Goodyear, les Caterpillar, les zadistes, ne soient pas alliés, pour de bon. Et je crois que c’est l’enjeu de notre prochaine aventure : que cette scène devienne une réalité, qu’on puisse la vivre et non la jouer. La collusion, en gros, de Goodyear Notre-Dame-des-Landes et Lordon, des rouges des verts et des intellos. Et de vous ?

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Vos commentaires

  • Le 9 août à 22:58, par Noblet Yan En réponse à : Merci patron ! Mode d’emploi

    Quid de l’ancien commissaire divisio ?
    Qu’est il advenu de cet acteur d’exception ?

    (Merci à vous !)

  • Le 25 juin à 23:32, par Véronique En réponse à : Merci patron ! Mode d’emploi

    Bonjour on a vu le film qui nous a bien plu. Savez vous si le ’’ commissaire ’’ s’est fait viré ? C’est quand même une bonne fée malgré lui !
    Bravo pour ce film !
    Véronique

  • Le 30 mai à 15:57, par DANGERIO En réponse à : Merci patron ! Mode d’emploi

    Belle leçon pour mettre les paroles en acte, bravo ! Et chapeau aux Klur, beaucoup de dignité, de courage.
    Juste une petite difficulté pour moi, c’est l’accent du Nord, il faut que je l’écoute une 2ème fois pour tout comprendre....
    Merci pour cette réalisation et pour votre implication.

  • Le 20 mai à 12:36, par Bénédicte En réponse à : Merci patron ! Mode d’emploi

    Merci pour ce film qui nous rappelle que nous sommes avant tout des êtres humains, que ce qui devrait compter ce n’est pas l’accumulation de la richesse pour la richesse mais ce qui se passe pour nous, être vivant, ce à quoi nous sommes confrontés, ce que nous vivons...
    J’ai beaucoup aimé ce moment où lorsqu’il était question de ce qu’il cherche à obtenir M. KLUR formule la demande de pouvoir travailler. Ce qui compte pour lui ce n’est pas l’argent qu’il aurait pu obtenir mais de pouvoir travailler. Surtout lorsqu’on le met en opposition à ce qui compte pour M. Arnaud (mis en lumière par son responsable sécurité), à savoir ce n’est pas ce qui arrive à une personne, ce qui compte pour lui c’est l’image.

    Sinon sympa le scénario, le montage tout ça, j’ai beaucoup ri.

  • Le 17 mai à 21:40, par reyne En réponse à : Merci patron ! Mode d’emploi

    Je viens de voir le film........
    a meythet.....................car a Annecy c’est pas tres glorieux de secouer les patrons.
    Bravo au courage de M Ruffin.............
    et cette MMe Bourlard qui est formidable....!!!!!
    Comme il est dit ............un film généreux et indecent.....
    C’est un peu comme si le film s’apparentait a une farce, un pamplhet... le fou du roi Ruffin qui par couardise confond le seigneur ( et met les larbins au pilori....) lol lol
    Comment peut on faire pour acheter une casquette « merci Bernard »
    je vous soutiens. Ce « Bernard » a meilleur estime d’avoir aider ces pauvres gens ...je boirai du champagne MOET avec moins de rancoeur maintenant....
    B R A V O

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