Le miracle des maillots pliés

par François Ruffin 14/06/2016 paru dans le Fakir n°(67) septembre - octobre 2014

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« Les matches à la télé, ça m’intéresse pas. Je regarde jamais. Ils m’ont invité, une fois, à la Licorne, à Amiens, en tribune officielle. Y avait tout le gratin, derrière nous… »

Ils avaient organisé une réception, après, avec du champagne, un traiteur, des petits fours. Ils offraient des trucs à des gens qui s’en foutent. Sur trois cents personnes, y a deux cents assiettes qui sont restées pleines. C’était honteux, honteux. »
On a intérêt de terminer notre assiette de pâté salami macédoine, ce soir. Sinon, Franck Hernat, le Président de l’Olympique eaucourtois, va nous engueuler ferme…
C’est le repas du club, ce samedi.
A la salle des fêtes, les tables sont couvertes de nappes vert fluo, la sono donne de la techno à fond, pendant que les gosses sprintent dans les allées, rampent sur le carrelage, se planquent sous les chaises. Avec Antoine, on s’est réfugiés le plus loin possible des amplis et des mômes, dans la cuisine derrière la buvette, entre deux frigos géants, et je voudrais comprendre ça, moi, dans mon entretien avec le Président : le miracle des maillots pliés.

Depuis tout petit je joue au foot, et depuis tout petit, le samedi, ou le dimanche, dans les vestiaires, avant le match, y a l’entraîneur, ou le capitaine, qui pose une bassine sur un banc, et dans la bassine, tous les shorts, les chaussettes, les maillots, lavés, pliés, rangés dans l’ordre, d’abord le « 1 » du gardien, le « 2 » de l’arrière-droit, jusqu’au « 12 », « 13 », « 14 » des remplaçants, alors qu’on les avait quittés cracra, couverts de boue, puants la sueur, chiffonnés, et le week-end d’après on les retrouve comme j’ai dit, lavés, pliés, rangés dans l’ordre, et ça paraît normal à tous mes coéquipiers qu’ils nous reviennent lavés, pliés, rangés dans l’ordre, même si ça reste pour moi un miracle que, dans l’ombre, invisibles, méconnues, des petites mains se dévouent, chaque semaine, pour nous rendre des maillots lavés, pliés, rangés dans l’ordre.
J’ai essayé d’en causer, une fois, avec mes partenaires, tandis qu’on enfilait les protège-tibias : « C’est quand même miraculeux, non, ces maillots qui nous arrivent lavés, pliés, rangés dans l’ordre ? », ils ont pas bien pigé où, philosophiquement, je voulais en venir, vérifie plutôt si le ballon est gonflé. Grand-mère Christiane non plus, après le match, alors qu’elle me servait une bière, a pas bien compris le sens profond de mes interrogations :
« Alors c’est vous qui lavez ces maillots, qui les pliez, qui les rangez dans l’ordre ?
- Ben oui.
- Mais c’est miraculeux ! Qu’est-ce qui vous pousse à ce dévouement ? »

Elle a écarquillé des yeux, comme si j’étais un extra-terrestre qui aurait chaussé des crampons : « Ben sinon qui c’est qui va le faire ? » J’ai avalé une goulée de Kro, et la controverse métaphysique s’est arrêtée net. Alors peut-être qu’aujourd’hui, derrière ses grosses lunettes et ses grosses moustaches, grâce au Président de l’Olympique eaucourtois, je vais percer le miracle des maillots lavés, pliés, rangés dans l’ordre.

Franck Hernat, 47 ans, travaille chez Dar, un fabricant de vérandas à Poix-de-Picardie. Il débite les barres, il m’a dit, de fer j’imagine. Des fois, il part livrer en Normandie, comme ce jeudi, avant-hier, à Cherbourg, levé à 4 h du matin, et ça ne l’empêche pas, le soir, de passer au stade, même vite fait, juste une demi-heure, pour assister à l’entraînement des poussins ou des copains. Parfois, ajoute Antoine, il s’y rend en pantoufles, à cause de ses chaussures de sécurité qui, dans la journée, lui font mal aux pieds.
Lui a démarré le foot à six ans, dans la pâture, avec son frère, parce qu’ici, l’été, pendant les vacances, y avait que le ballon et le vélo, pas de jeu électronique ni de judo. Il a marqué plein de buts, avant-centre de l’équipe A, très fier de porter le numéro 9, et puis un dimanche, dans un match à Bouttencourt, son genou a lâché, sa rotule s’est retrouvée de traviole, et alors son employeur, Decayeux, un notable du coin, a voulu le licencier, alors il a fait arbitre, et puis entraîneur des jeunes, et depuis sept ans donc Président.
Et pourquoi ? « Pour les gamins. »
C’est son leitmotiv. « Les gamins. »
C’est sa Cause. « Donner le goût aux gamins. »
Il en a vu, dans un autre club, à Abbeville, « ils barziguent les gamins ». Comment ça ? « Ben ils vont prendre trente gamins, en début de saison, mais ils en feront jouer que vingt, les dix autres ils sont pas convoqués, ou ils regarderont sur le côté. Ils font ça parce que les encadrants, ils voient leur ambition à eux, dès tout petit ils sélectionnent les meilleurs, ils instaurent de la concurrence, laissent les moins bons à part, pour avoir des résultats. » Et les voilà avec un banc de touche aussi surchargé que le PSG. « Ca a détruit beaucoup de gamins, on les a dégoûtés du jeu. » Et ça, Franck ne supporte pas, lui veut que « les gamins soient heureux », à commencer par les siens - Brian, 12 ans, Jonathan, 23 ans (seule Océane, 19 ans, seule, a échappé aux devoirs footballistiques).

Mais ces heures de bonheur, ça se mérite.
Il faut tondre la pelouse. Il faut tracer les lignes. Il faut faire tourner la buvette. Il faut vendre des calendriers. Il faut chercher des sponsors : sa boîte, Dar, est en redressement, alors c’est le kébab de Pont-Rémy, cette année. Il faut organiser des tournois de pétanque, et de jeunes, et de sixte pour équiper en maillots les 140 licenciés.
« Justement, les maillots… » Je m’avance avec prudence, pas envie de le dérouter avec ma mystique miraculeuse. « Vous les lavez comment ?
- Ben, à la machine.
- Nan mais d’accord mais je veux dire moi quand je joue je trouve ça mystérieux toujours ces maillots qui reviennent lavés pliés rangés dans l’ordre alors qu’on les a abandonnés tout dégueus alors je me suis demandé mais c’est quoi la motivation profonde vous voyez des gens qui font ça ?
- Ben, pour qu’ils soient propres.
- Certes, certes. Mais c’est vous qui les lavez tous ? Les 140 ?
- Ben oui.
- Et donc, comment vous vous organisez ?
- Ben on les met dans la machine… »

Ca le déroute, mon obsession du maillot. Je persiste, néanmoins :
« Mais concrètement, vous faites ça quand ?
- Ben, cette après-midi par exemple, après les matches, j’ai mis les vêtements des jeunes et des vétérans dans la machine, Babeth va les récupérer demain midi, elle les plie à la mi-temps, elle les range dans des sacs plastique avec des étiquettes, et lundi il nous restera à faire les deux équipes seniors.
- D’accord d’accord »
, j’opine du chef.
Mon enquête progresse : il y a donc une complice.

« - Ben on les met dans la machine… »

Je la convoque illico.
Malheureusement, ladite « Babeth » est assignée à la buvette, et seule elle en connaît les tarifs. On doit se contenter de bribes, entre deux portes, tandis qu’elle vient se réapprovisionner en Fanta ou en mousseux. « C’est mi qui l’ai apprind avec eul machine !, moque-t-elle son homme. A 41 ans, il savait pas se servir d’une machine, il a fallu qu’il devienne présideint pour ça. »
Elle s’y connaît en machine à laver : elle est blanchisseuse de son état. Debout à 4 h du matin, coucher à 9 h du soir, juste après Plus belle la vie. Et aussitôt sortie du boulot, le lundi, elle s’en va peser les « feuilles de match » à La Poste, les envoyer au plus vite – sans quoi l’Olympique eaucourtois risque une amende du District.
« Mais le foot, ça vous intéresse ?
- Ben non, pourquoi ?
- Je sais pas, vous devez en avoir marre des dimanches au stade ?
- Ben non, j’aime bien être avec les gens. Et puis les jeunes m’aiment bien.
- Et jamais vous avez piqué une crise contre votre mari ?
- Ben non, pourquoi ?
- Bah avec tout le temps qu’il passe au club ?
- Quand je l’ai choisi, je le savais que le mien c’était un footeux.
- Et même sa moustache, à force, ça vous lasse pas ?
- Y a vingt-six ans, il la portait déjà. Il l’a rasée qu’une fois, quand le club est monté en division 2, c’était un pari, ici, devant tout le monde, il avait amené sa mousse et son rasoir… On aurait cru un bébé ! »

Le maire paie son kir.
« Non merci, refuse Antoine, pas d’alcool pour moi. J’ai de la cortisone. »
Le premier magistrat d’Eaucourt, c’est Henri Sannier, le présentateur de France 3, qui a succédé à son père, et il se souvient pour nous des « temps héroïques » où, avec ses frères, il a fondé le club, où « les vestiaires, c’étaient un ancien wagon, peint en vert, aux couleurs de l’équipe », où « on achetait nos maillots, nos chaussettes », où « on amenait notre tondeuse avant le match », où avec ses jambes de vingt ans on le surnommait « le renard des surfaces ».
Maintenant, y a des douches.
Maintenant, y a une tondeuse.
Maintenant, y a une tribune.
Maintenant, la commune paie l’eau, le gaz, l’électricité, et verse 1 500 € de subventions en sus.
« Raconte-leur bien, hein, qu’on vous aide, sourit le maire.
- Ouais ouais, je leur ai dit »
, lui assure Franck.
Et en effet, il nous l’avait dit.
Mais quand même, y a comme un truc qui coince, j’ai l’impression, chez Franck, un genre de distance avec le maire, je sais pas, je sonde, lui grommelle un peu, « ouais ben euh mais non », avant de se lancer :
« Bon, je vais le dire. On s’est un peu accrochés ce matin. Parce que Antoine, toi tu connais Jean-Luc… Ce soir, il est pas là, tu sais pourquoi, il est à l’hôpital avec sa maladie… Mais depuis combien de temps il est au club ? Quarante ans ! Et ça fait des années et des années qu’il s’occupe des gamins, le soir, après son travail chez EDF. Encore maintenant, malgré sa canne et qu’il boite, il monte sur le terrain poser les plots pour les gamins… Et donc, moi je voudrais que le stade il porte son nom, ‘Stade Jean-Luc Louart’ , mais le maire il dit qu’il est pas connu, lui il préfèrerait un joueur professionnel, un copain de la télé qui viendrait inaugurer. Je lui ai répondu que si, Jean-Luc il est connu, la preuve tout le monde le connaît ici, et que lui c’est nous quoi, on défend ça quoi. »
Franck est Président, mais pas de la République, sans quoi, là, un conseiller aurait prolongé son discours sur les Valeurs, l’Engagement, la-Morale-qu’Incarne-Si-Bien-Jean-Luc, avec des majuscules partout et qui, au fond, se justifieraient davantage à la salle municipale d’Eaucourt-sur-Somme que dans bien des discours officiels.

Le Président paie son kir, à son tour, déplie un billet de dix de son porte-monnaie, trinque avec la compagnie.
« Vous devez vous faire un paquet de pognon… je lui glisse.
- Hein ? Comment ça ?
- Me faites pas croire que si vous servez à la buvette, si vous préparez des paëllas, si vous tondez la pelouse, si vous tracez des lignes à la craie, si vous lavez, pliez, rangez les maillots, etc. etc. c’est pas un peu pour l’argent…
- Nan mais t’entends Babeth, il dit qu’on gagne des sous avec le club !
- Oh ! On en perd, oui !
, elle se révolte.
- Dis-lui combien qu’on y laisse tous les mois, Babeth…
- Trois cents euros peut-être que ça nous coûte, elle réplique. Avec l’essence pour conduire les équipes… avec les coups qu’on paie aux joueurs… rien que ce soir, on avait oublié les sacs poubelle, la macédoine, eh bien on l’a acheté de notre poche…
- Mais les déplacements
, j’insiste, sceptique, vous les faites pas rembourser ?
- Non, et personne ici, dans tous ceux que vous voyez, dans la dizaine de dirigeants, y a pas un éducateur, y en pas un, qui a reçu un centime. »

Vous commencez à la comprendre, mon histoire de « miracle » ? Dans cette société où tout se marchande, où les services se vendent et s’achètent, où le businessman fait figure d’Homme nouveau, où le profit guide le monde tel un aveugle conduit vers l’abîme, ils sont là, une dizaine à Eaucourt, mais autant à Ribemont, autant au Hamel, autant à Lahoussoye, des dizaines de milliers à travers le pays, à servir à la buvette, à préparer des paëllas, à tracer des lignes à la craie, à laver, plier, ranger les maillots, et tous ces efforts pour pas un kopek. Pour quoi, d’ailleurs ? Pour des raisons assez floues, pas calculables, « pour les gamins », pour être ensemble aussi, pour tenir à bout de bras des petits clubs et que le village, ou le quartier, existe à travers lui, une résistance à l’argent-roi peut-être plus massive, plus quotidienne, plus souterraine que les manifs avec banderoles.

« Pour les gamins »

Avec Antoine, on fait la queue devant le buffet, pour des tranches de rosette et des cornichons. Il salue « Ben », Benoît ou Benjamin je sais pas, un paysan, mais qui travaille dans une laiterie et nous cause un peu des procédés de stérilisation. On s’assied à côté de « Merguez », me demandez pas son vrai nom, titulaire d’un B.T.S en Génie Quelque Chose et intérimaire chez Unither. On sert de la flotte à Rémi, un monteur en station d’épuration, en déplacement toute la semaine, et avec les gosses le samedi.
Il aime bien ça, Antoine, fréquenter le Peuple (dans sa bouche, rien qu’à l’oreille, t’entends qu’il met une majuscule). Il dit que, socialement, il a le cul entre deux chaises, son papa expert-comptable mais le reste de sa famille, ses tontons ses tatas ses cousins tous prolos de chez prolos, et lui qui s’en arrache, à ce monde, qui fréquente la bourgeoisie, inscrit en lycée privé, qui passe un bac classique, s’inscrit à la fac, devient prof lui-même, publie dans Fakir, signe même dans Le Monde diplo, chez les intellos désormais. Dans ce déchirement qu’il décrit (des fois, je le soupçonne d’en rajouter un peu), un truc lui maintenait les pieds dans le Peuple, le ramenait à ses origines : le foot, avec tous partenaires en section techno, et qui dissertaient durant des plombes pas sur Keynes contre Hayek, mais pour ou contre les Vapor (de Nike) ou les Predator (d’Adidas).
C’est pour Antoine que je suis venu ici, ce samedi, au repas de « son » club.
Les guillemets à « son », vous allez voir pourquoi.
L’imparfait à « maintenait », « ramenait », « dissertaient » aussi, vous allez savoir pourquoi.

Tout môme, Antoine jouait avec son père dans le jardin, quatre arbres plantés exprès derrière le pavillon, bien face à face, pour faire deux buts, mais des pousses encore fragiles, alors le ballon en cuir était interdit, seulement le plastique autorisé, et il frappait, et il frappait, Antoine, et logiquement, il s’est retrouvé inscrit au S.C.A., le Sporting Club d’Abbeville, le gros club du coin. Il a brillé, plutôt, comme milieu défensif, finale de la Coupe de la Somme, finale de la Coupe de Picardie, son père qui le suit dans ses équipées, ses semaines rythmées par les entraînements, par les matches du week-end. On le surnommait « Trois Poumons ».
Un vendredi soir, après une séance « contrôles de la poitrine », il a rejoint les copains copines dans un bar, et y a comme une boule qui lui est sortie du thorax. Il ne s’est pas inquiété. Le médecin non plus, qui lui a juste prescrit une pommade. Mais la boule n’est pas partie. Il a passé une radio, où on a découvert la Saloperie, scientifiquement nommée « lymphome ». Il avait 19 ans, c’est l’âge de sa première chimio.
« J’ai dit à mes parents, y a pas de souci, y a pas besoin de m’accompagner. Je prenais ça comme un match de foot à remporter. Quand je suis rentré à la gare, mon père m’a dit : ‘T’es tout jaune.’ Deux semaines plus tard, j’ai essayé de courir. J’ai fait cinq mètres et j’étais essoufflé comme jamais. Là, j’ai compris : va falloir lutter. »
Le voilà privé de fac et de foot, sans ses potes, enfermé chez ses parents. Il s’exprime pas comme ça, Antoine, il ne veut pas geindre, tout en retenue, la pudeur d’abord, alors je vais le dire pour lui si vous permettez : il déprimait salement, elle prenait une tournure vache, sa vie.
Et dans ce marasme, pas la moindre nouvelle du club. Pendant dix ans, il avait assisté à tous les entraînements, discipliné, il avait participé à tous les matches, rigolé avec eux, bu des coups, vendu des billets de tombola pour gagner une hypothétique bouteille de pastis, et voilà qu’on l’oubliait, d’un coup, qu’il ne recevait pas une lettre, pas un coup de fil. Rien. Le silence. Hors jeu.
« A Eaucourt, on cherche des joueurs. » Franck avait appris la Saloperie, et il a débarqué un soir : « Si ça te dit, dès que ça va mieux, on t’accueille. » Au milieu de sa solitude, qu’un homme lui dise : « Y a un après, t’as de la valeur, on aimerait bien t’avoir », ça l’a ému, Antoine.

Sa Saloperie s’est tassée.
Elle est comme ça, sa Saloperie : sournoise. A des moments, les toubibs croient que ça y est, que le dernier traitement te l’a explosée, anéantie, réduite en poussières, mieux que Rambo Bruce Willis et Schwarzi réunis, regardez, elle a disparu des radars, hourrah.
Il a téléphoné à Franck, et dès son premier match à Eaucourt il a planté deux buts, sur deux passes en profondeur de Mamagne.
Et puis un mal de dos lui revient, à Antoine, et on le balade encore d’un hosto à l’autre, de Amiens à Villejuif, de Reims à Lille, il teste tout, les chimios les rayons les cachetons les scanners les tepscans, et on le retrouve sans tif, à coordonner ce bouquin au « service hématologie » du C.H.U., chambre 106, avec lui des tuyaux dans le pif et des perfs dans les bras.
Dans cette bataille contre la Saloperie, ses copains du club ne l’ont jamais lâché. Des appels de Jean-Luc, son entraîneur, ou de Pierrot l’agriculteur. Des messages sur Facebook de Jérôme, Mamagne ou Guigui. Cette chaleur, virile, et donc discrète, presque muette, qui s’éprouve dans une poignée de main un peu plus ferme, un rien plus longue, dans un coup payé à la buvette à causer des vaches et des femmes.
« Y a trois ans, ici même, se souvient-il, au repas du club, devant cent vingt personnes, Franck a pris le micro après l’apéro. ‘Je voulais vous parler d’un joueur, Antoine Dumini, ça fait tant d’années qu’il se bat contre le cancer. Alors, je voudrais qu’on l’applaudisse et je vais lui offrir le survêtement du club.’  »
Il restait des leurs, « son » club. Malgré les guillemets, la pelouse qu’il ne foule plus, la Saloperie qui lui coupe le souffle et les pattes.

« Et tu chantes, chantes, chantes ce refrain qui te plaît
Et tu tapes, tapes, tapes, c’est ta façon d’aimer
Ce rythme qui t’entraîne jusqu’au bout de la nuit
Réveille en toi le tourbillon d’un vent de folie. »

Il est une heure du mat’, et Madame la Présidente guinche devant l’estrade. Du coup, fromage et dessert accusent du retard, toujours pas servis.
Je voudrais rentrer.
J’ai match demain, un derby même : l’Association Sportive du Foyer Rural de Ribemont-sur-Ancre, équipe B, affronte le Football Club de Méaulte, équipe C. Du haut niveau, cinquième division départementale, impossible de descendre plus bas, mais je veux tenir mon poste, mériter ma place, et donc : garder une hygiène de champion.
On pisse un coup sous la lune, et je médite sur ça, à la lueur des phares, et du récit d’Antoine : et moi, qu’est-ce que je vais foutre au foot, tous les dimanches, à 38 ans, qu’il pleuve qu’il neige qu’il vente, sans femme et avec deux enfants ?
L’enfance, justement, je dirais. Que je songe au « vert paradis des amours enfantines », et comme Antoine, je vois du gazon et un ballon. Des plongeons dans la gadoue, le mercredi après-midi, les matches dans le jardin avec le copain Gwenaël : « On dirait que tu serais Joël Bats et moi Platini. » Car je rêvais de devenir Platini. A vrai dire, toute autre ambition – médecin, pompier, mécano – me paraissait vaine : je serais Platini ou rien. Sans doute rien, donc. Cet échec en vue me rendait mélancolique. J’avais le poster de mon idole au-dessus de mon lit. Et l’affiche, en grand, de toute l’équipe de France 1984, les vainqueurs du Portugal. Qui a oublié ce France-Portugal ? J’avais huit ans et…
« Merde ! je m’exclame. Il fallait pas que je tourne à gauche vers Coquerel, là ?
- Nan, tu peux continuer tout droit vers Longpré. »

Y a ça aussi, dans le football : mon père.
« Mes moments les plus forts avec lui, m’a confié Antoine, c’est grâce au foot. »
Le mien, je le déçois souvent, gamin. Je ne brille pas à l’école, et c’est une douleur pour lui, qui lui doit tout, à l’école. Le foot, au moins, nous rapproche. On apporte une balle aux mariages, aux baptêmes, aux communions, toujours prêts à filer ensemble loin des cérémonies. On regarde les matches côte à côte, blotti contre ses épaules, mes pieds glissés sous ses cuisses. On tape dans le ballon à la mi-temps. On vit des drames ensemble, Séville, France-Allemagne 82, Battiston terrassé, l’apprentissage de l’injustice. On connaît des joies immenses, France-Portugal 84, la revanche, Tigana qui déborde dans les dernières secondes, qui passe en retrait à Platini, qui contrôle, qui feinte, quatre défenseurs portugais s’écroulent, épuisés. Alors, Platini place sa frappe. Buuuut ! et nous on saute sur le canapé, comme sur un trampoline, on le bousille, on le massacre, on le met en pièces et on s’en fout, on pleure, on rit, on s’étreint.
A cause de la nostalgie, donc, un peu, si je me retrouve, tous les week-ends, sur les routes de cambrousse avec un sac qui pue dans le coffre, mes chaussettes qui fermentent. Comme une fidélité : rarement la littérature, le cinéma, la vie, m’ont offert les mêmes émotions, aussi charnellement intimement profondément ancrées.
Et je m’interroge, maintenant, comment mettre le mien, de gamin, au foot, pas trop tôt, pas à cinq ans, pour pas le dégoûter, que l’envie vienne de lui, bien conditionné, lui montrer des matches à la télé, l’amener au stade voir papa, et je l’accompagnerai à mon tour sur les terrains, et je me ferai entraîneur pour ses copains, et la vie vaudra…
« Attention ! Y a un stop ! »
Tout à ma psychanalyse footballistique, dans la nuit, à Picquigny, j’ai loupé le panneau, et j’ai failli emboutir la seule voiture qu’on ait croisée.

Psychanalyse footballstique

Y a le peuple, pour moi aussi, si je réfléchis.
Tout en minuscule, le peuple, pour ma part. Franchement, à Ribemont, des jours, il picole trop, le peuple, pour conserver la majesté de sa majuscule. Le week-end dernier, sur le parking, Kevin était plié en deux. « Ca va pas ? je le sondais.
_ – Si si. Je vomis ma tartiflette d’hier. Tu verrais ça la mine que je me suis mise ! »
Dans le froid des vestiaires, serrant les fesses, on enlève les caleçons au coude à coude. La voilà, la classe ouvrière, en partie. Le dimanche ici, mais la semaine à l’usine Airbus de Méaulte, chez Friskies à Blangy, chez Goodyear sur la Zone, ou routier pour Intermarché. Les pieds nus sur le béton, je prends le pouls de la France : « Moi qu’y ait marqué Airbus ou Aérolia en bas de ma fiche de paie, je m’en fous. Tant qu’on me paie…
– Ouais,
je tempère, sauf qu’ils commencent comme ça : ils changent de nom, ils filialisent, et après ils revendent à on ne sait pas trop qui. »
Je passe mon coupe-vent, et on foule les graviers. Durant quatre-vingt dix minutes, on va se bagarrer, ensemble, à ne penser qu’au ballon, aux tacles, au marquage. Le cerveau qui arrête de mouliner, plus de sociologie, plus de psychanalyse, plus de politique, mais la combativité qui s’aiguise.

« Je te dépose au Lys d’or, ça te va ?
- Pas de souci. »

Le combat, je disais. Parce qu’au fond, est-ce que je ne pratique pas le journalisme comme le football ? Crampons dehors, me bagarrant jusque dans les tribunaux ? Est-ce que mon tempérament politique, « la lutte des classes », « désigner l’adversaire », « porter des coups », ne doit pas plus à une hargne forgée sur les pelouses qu’aux lectures de Roland Barthes ou Pierre Bourdieu ?
« Moi aussi, me livre Antoine, je me bats au quotidien. Rien que pour manger le midi avec Caroline, pour aller à la bibliothèque, pour me rendre en cours, je me bats. J’ai les jambes qui pèsent des tonnes, le ventre retourné, ou mal au crâne… Mais je veux garder ma combativité. »
Ce match-là dure depuis plus de quatre-vingt-dix minutes.
Et il n’est pas terminé.

Voir en ligne : Comment ils nous ont volé le football - Prix lycéen du livre éco 2015

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Vos commentaires

  • Le 18 juin à 09:24, par Le roy En réponse à : Le miracle des maillots pliés

    Remarquable de justesse, le ressenti...
    Émouvant et bien écrit
    Mais comment changer tout ce qui ne va pas ? Y’a tant de choses à faire !
    Heureusement il y a encore beaucoup de personnes qui se donnent dans des asso sportives ou culturelles sans rien demander en retour , que le plaisir de donner .
    Mais à force on se lasse devant le spectacle de ceux qui monayent tout ...et cher