La France de tout en haut 1/5

par François Ruffin 25/01/2017 paru dans le Fakir n°(49 ) février - mars 2011

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Après les zones industrielles picardes, Megève.
Après les prolos, la France de tout en haut – et son tournoi de polo.
On y allait comme le chrétien part en Terre sainte : dans l’attente d’une révélation. Ici, l’exploitation allait se montrer à nu. Ici, nous allions découvrir leur secret, on titrerait genre « Le mystère des riches enfin résolu ! ». Mais c’est justement l’inverse : Megève fonctionne comme un masque. Cette ville offre un négatif de la vie qu’ils imposent aux autres, ailleurs…

«  Ici, Norbert Dentressangle est en train de se faire construire un énorme chalet. ça doit valoir dans les cinq millions d’euros, même plus… Sur votre droite, on passe devant chez Filipacchi, l’ancien patron d’Hachette… De l’autre côté, vous avez Givenchy… Et dans les parfums toujours, Lindsay Owen-Jones, l’ex-PDG de L’Oréal… Tiens, là, c’est la famille Pollet. Mais si, vous connaissez : La Redoute… De ce côté-ci, les Rotschild installent tout un complexe de grand luxe… »

Sur les hauteurs de Megève, dans sa Panda 4x4, Anne-Catherine (on a changé le prénom, elle tient à sa réputation) nous offre un tour de CAC 40, les résidences d’hiver des grandes fortunes. Elle les connaît bien. Parce qu’elle en est, à moitié : unique héritière d’une boisson gazeuse, cédée à un groupe japonais. Parce qu’elle leur en a vendu, surtout, des villas perdues dans la montagne.
« J’ai tenu une galerie de tableaux. Ils achetaient des tableaux, des tableaux de merde, des tableaux italiens, qui étaient moches… C’est là que j’ai découvert que, vraiment, y avait beaucoup d’argent. Ensuite, j’ai ouvert une agence immobilière, plutôt spécialisée dans le standing. Je m’étais trompé : de l’argent, y en avait pas beaucoup, mais beaucoup beaucoup beaucoup. Je me souviens d’un jour, à midi moins le quart, je vois arriver une voiture de location, avec un mec en imperméable tout crade, une grosse bonne femme : “Est-que nous pourrions voir trois quatre logements ?
– Revenez cet après-midi, je leur dis, je vous montrerai tout ça.” Le soir, une amie, dans la concurrence, m’appelle : “T’as eu des clients vers midi, aujourd’hui. Tu les as mal reçus ? – Oh c’était rien, des fauchés… – Ouais, eh bien, tes fauchés, c’étaient les Mulliez. Ils m’ont acheté un immeuble avec dix appartements.” En dix minutes, ils avaient lâché plus de vingt millions de francs de l’époque… »

Ça ferait plaisir aux caissières d’Auchan, sans doute, de découvrir ce bout de paradis. Même si, au fond, y a pas grand-chose à voir. Juste des portails électriques qui coulissent, des grands murs, des bâtisses de bois.
«  Les grosses familles, elles ont des gros chalets, avec piscine, tout le luxe, donc elles font la fête à l’intérieur. Alors qu’avant, c’étaient des plus petits chalets et ils sortaient, on les croisait au village. Maintenant, ils mènent leur vie entre eux, ils reçoivent à domicile. »
C’est tout le problème, pour un reportage chez les riches : pas facile de les approcher. Y a des digicodes à l’entrée, et quand on sonne, c’est une bonne à la peau brune et à l’accent du sud qui ouvre : « Monsieur n’est pas disponible. » Y a des carrés VIP où on doit montrer pass blanc avant de pénétrer. Y a des « chargés de com  », qui vous tiennent à distance avec courtoisie. Y a, en plus, que votre porte-monnaie ne suit pas : pas question de les accompagner dans leur resto favori (vous mangez sur le parking une tranche de jambon Petit Casino), encore moins dans leur hôtel préféré (vous logez dans un Formule 1 en bas, du côté de Cluses).
« Bienvenue à la douzième édition du Polo Masters de Megève, hurle le commentateur dans sa sono. Les conditions climatiques ne sont pas bonnes, les températures sont très élevées… Voilà pourquoi notre tournoi s’est réfugié sur la patinoire.  » On n’a pas choisi notre week-end au pif, en cette mi-janvier : c’est le polo des neiges, avec ses hautes figures. « M. Laurent Dassault, aux couleurs du Mont d’Arbois, de la famille Rotschild, fait un tour d’honneur en ce moment, poursuit le commentateur. Face à lui, l’équipe JetFly.  » En tant que reporter sportif, fan d’équitation, on compte bien causer de leur passion…
Une passion qui « coûte cher », admet Sébastien.
Au bar, après un coup de crosse (on dit « maillet  ») pendant un match, ce promoteur immobilier, du côté d’Aix, se colle un bout de pansement sur le nez : « Le budget moyen, c’est entre 15 et 25 000 euros par tournoi.  » Comparé à Laurent Dassault (le fiston des avions), ou à Philippe Charriol (le PDG des montres de luxe), lui fait presque figure de prolo du polo. Qu’on aborde la question financière ne le choque donc pas : « Celui de Megève, ça monte minimum à 30 000 euros. Sur trois jours. Pour les autres, ici, vous doublez, vous triplez…
— Combien ça fait la minute de jeu, alors ?
— ça fait beaucoup.
 » Amusé, il sort son portable et tapote : « Trois parties de trente minutes, soit 333 euros la minute de jeu. » Heureusement, il détient une recette pour diminuer les coûts : « On peut défiscaliser à hauteur de 60 % quand on est sponsorisé par sa société. » C’est donc l’état, ouf, nous tous, qui régalons aux deux tiers pour cet amusement. Pardon : cet investissement…
Mais 30 000 euros – Sébastien a aperçu nos yeux ronds – jamais on ne parviendrait à les claquer en trois jours ! Faut en bouffer à la truelle, des kilos de caviar ! Plonger dans des baignoires de Dom Pérignon ! «  Mais 30 000 euros, ça correspond à quoi ?
— Les femmes se rasent assez vite des passions des hommes. Donc aller à Deauville, à Megève, La Baule, à Saint-Tropez, ça fait passer la pilule. Avec une offre de services à côté.
 » Un joli euphémisme, « offre de services  », pour causer des hôtels quatre étoiles et autres boutiques Hermès. Reste que, 30 000 euros, ça en fait des sacs à remplir de fourrures…
« Surtout, poursuit Sébastien, faut payer les chevaux, les joueurs, les petiseros… »
Faut saisir ça, cette différence : sur un terrain de foot, ou de rugby, ou de hand, tous les coéquipiers sont égaux, les barrières sociales tombent le temps d’une rencontre, seules comptent les qualités physiques. Pas au polo. Qui est un sport extrêmement hiérarchisé : la haute ne l’affectionne pas par hasard. Ici, au sommet, se trouve «  le patron » – son vrai nom, je n’invente rien, la sociologie se livre à nu. Amateur, c’est le moins doué, mais il fait office de capitaine. C’est qu’il paie ses coéquipiers, des professionnels, souvent argentins – la patrie du polo – pour galoper à ses côtés. Le dernier échelon, c’est le « petisero » : le palefrenier, le valet d’écurie (mais ça fait plus classe en espagnol), qui ramasse le crottin des canassons et leur apporte les croquettes.
«  Ce qui est bien, conclut Sébastien, c’est que dans ce milieu, on est en contact avec toutes les classes sociales.  » Et ce qui est encore mieux, c’est que chacune d’elles reste à sa place…

Buée, sueur et crottin

« Le Polo Masters s’est réfugié sur la patinoire. Mais même ici, même avec du produit, il a fallu beaucoup d’efforts pour faire geler la neige.  » Tandis que les chevaux tournoient dans la gadoue, le commentateur poursuit sa complainte du climat : « J’espère que la nuit sera fraîche… Pourvu que la température descende de quelques degrés avant la finale demain… J’ai l’impression que malheureusement la surface est en train de s’abîmer un petit peu…  » Autour du terrain, on assiste à une exposition de 4x4 – dont un Honda qui sera offert au gagnant. Et la sono fait entendre ce cri d’effroi de l’organisateur : «  Quand va-t-on retrouver un climat de saison ?  », avant de recommander, dans la phrase d’après, la compagnie « JetFly » - qui sponsorise une équipe.
Le match s’achève.
Laurent Dassault, « fils du sénateur, frère du député et petit-fils du grand avionneur qu’était Marcel Dassault  », sort du terrain. De la buée envahit ses lunettes. De la sueur coule le long de sa tempe.
« Je porte le maillot du Mont d’Arbois, de la famille Rotschild. Ce sont des amis à moi, de longue date, et je suis très fier de porter leurs couleurs. D’autant plus que nous avons un vin en commun en Argentine, qui s’appelle Fecha de los Andes. C’est un lien de plus qui nous unit à la famille Rotschild. » Une imbrication des dynasties capitalistes jusque dans les loisirs. « Je joue à Bagatelle en juin, à La Baule avec mon ami Jean-François Decaux [héritier des sanisettes et des panneaux Decaux], il m’arrive de jouer à Deauville. J’ai joué dans le désert, sur le sable, dans l’émirat d’Abou Dhabi. J’ai joué en Argentine, au Chili, au Brésil. J’ai joué en Arabie saoudite. Chaque fois que je peux jouer, j’emmène mes bottes. C’est un sport à la portée de chacun, tout le monde peut prendre un maillet et taper une balle.  »
Et se payer trois ou quatre chevaux...

ça sent le crottin sous la tente.
«  Je m’occupe de la diversification du groupe, l’immobilier, le vin, les participations à l’étranger. Et je m’amuse beaucoup. Si vous ne vous amusez pas dans votre métier, ça ne sert à rien…  » Il me traitait gentiment, sans arrogance, me guidait vers le salon VIP : comment le dépeindre en exploiteur ?

C’est la vérité, pourtant.
La froide observation des faits.
Il suffit de lire la presse du 20 mai 2008 : «  La crise semble épargner l’aviation d’affaires. Après un excellent cru 2007 et malgré un pétrole cher, elle continue de bien se porter. » C’est Le Figaro, le quotidien du groupe Dassault, qui nous en informe dans ses pages saumon : « Ces quatre mois, Dassault Aviation a connu une activité commerciale assez bonne… 2007 avait été une année record avec 212 commandes de jets… “40 % des commandes sont passées par des entreprises et des particuliers qui ne possédaient pas d’avion”, explique Alain Aubry, directeur des ventes de Dassault Aviation.  » Mais Le Figaro omet un détail de l’actualité aéronautique. Il faut lire Les échos, alors, toujours ce 20 mai : cette «  production qui va augmenter de 50 % d’ici trois ans » chez Dassault s’accompagne d’une « seule ombre au tableau  », « une amplification des délocalisations ». Que confirme le PDG, Charles Edelstenne : « Les délocalisations constituent une arme décisive et nous allons être contraints d’y avoir de plus en plus recours… La démarche naturelle va être la délocalisation dans des zones dollar ou à bas coût, comme cela a été fait par l’industrie automobile…  »
Ils construisent ce monde où la délocalisation, la quête planétaire des plus bas salaires, est présentée comme « naturelle » – même lorsque « Dassault Aviation enregistre une forte progression de son bénéfice net de 46 % au premier semestre  ». Derrière ce « naturel  », masqué, sans cesse, il faut révéler tout le « social  » au contraire, tous les rapports (lointains) de domination – qui font de Laurent Dassault, gentil ou pas, arrogant ou pas, un exploiteur, avec son père, ses frères, ses pairs. Avec les camions Dentressangle, avec les hypermarchés Auchan, qui tous s’enrichissent sur le travail en miettes, sur les dimanches ouvrés, sur les temps partiels contraints, sur les salaires rognés, sur les pauses décomptées, sur la Pologne la Chine l’Inde moins chères, sur les exonérations fiscales, et les spéculateurs autour qui s’enrichissent sur l’enrichissement, sur l’art en hausse, l’immobilier en hausse, le luxe en hausse, tous les marchés de l’inutile qui prospèrent sur l’inégalité.
Mais il faut se forcer pour rétablir ce lien.
On va se forcer… .

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Vos commentaires

  • Le 13 février à 16:55, par genge En réponse à : La France de tout en haut 1/5

    Et il y a des ploucs pour les défendre. ...

  • Le 30 janvier à 11:44, par Dominique Gagnot En réponse à : La France de tout en haut 1/3

    Fabrice Moras,

    D’Entressangle a détruit plus d’emplois, (chez ses concurrents), qu’il en a créé (chez lui).
    Dans ce stupide système de compétition économique, c’est indispensable pour << réussir >>
    Vous êtes vous posé la question de savoir ou on va comme ça ?... Car c’est surtout ça l’important.

  • Le 27 janvier à 11:31, par fabrice moras En réponse à : La France de tout en haut 1/3

    je cherchais des actualités sur Norbert DENTRESSANGLE
    et je tombe sur cet article..

    Vous me dégouté, Vous pué la jalousie,

    grace a vous toute les entreprise fleuron de la france (qui ont réussi dans les années 30, 40, 50,60...) lorsqu’elles sont vendues, partent a des étrangers, parsque les patrons francais en ont plein le cul de lire vos conneries.

    ils ont crées des miliers d’emplois, et le remerciement c’est vos torchons...

    demain vous irez écrire de la merde sur les patrons de chines, d’USA.... qui dirigeront toutes les entreprises françaises , et vous savez quoi ? : ils en auront rien a foutres....

    Norbert à été un exemple : sa mère a travaillé jusque 82ans, pas comme vous hein....?
    et lui même malade (probleme de rein) il s’oblige pour ses salariés.

    pauvre type aigris que vous êtes.

  • Le 26 janvier à 18:31, par LANVIN En réponse à : La France de tout en haut 1/3

    Pourqoui on apprend pas ça à l’école, à votre avis ?
    Pas de peuple trop critique, on leur transmet des connaissances pour être utile, ça suffit comme ça .

  • Le 25 janvier à 16:41, par isa En réponse à : La France de tout en haut 1/3

    Bon mais avec Hamon dont la compagne est cadre chez LVMH tout cela va changer ? Non ? Merci patron !