Un monde est mort, il court encore... La preuve par le poulet

par François Ruffin 26/09/2012 paru dans le Fakir n°(57 ) septembre - novembre 2012

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Mille « plans sociaux » ont jalonné l’été.
Parmi eux, un m’a marqué : l’affaire Doux.
Aussitôt, j’ai songé : voilà une caricature de l’époque. Qui cette entreprise rendait-elle heureux ? Les ouvriers ? Les poulets ? Les aviculteurs ? Les paysans du Sud ? Elle fabriquait plutôt, me semblait-il, du malheur en série. Sa faillite, c’était l’occasion de tout changer. Et pourtant, syndicats, médias, ministres ne nourrissaient qu’un seul espoir : un plan de continuation, que tout reprenne comme avant. Les dissidents, altermondialistes, anti-productivistes, gauchistes divers, en guise de lutte, ont publié des communiqués sur Internet. Le système s’est donc remis sur pied, à l’identique – avec sans doute quelques milliers d’emplois en moins.


C’était pour moi une métaphore de la crise.
La même histoire qui se répétait. À l’automne 2008, le système financier s’est cassé la figure. Les banquiers eux-mêmes, et leurs porte-voix politiques, se livraient à des autocritiques en place publique : oui, ils s’étaient gavés durant des années. Oui, ils avaient ruiné des ménages, des villes, des pays. C’était l’occasion de tout changer. Et nous avons bien manifesté, à plusieurs millions, aux cris de « Nous ne paierons pas leur crise », mais sans plan de bataille, sans dirigeants de rechange. Le système s’est donc remis sur pied, à l’identique. Et même, autour du cou des peuples, l’argent resserre encore la corde, d’un plan de rigueur à un Traité européen.

Le dossier Doux illustre ça, en raccourci.
L’absurdité d’une agriculture mondialisée, à coup sûr. Mais surtout nos propres faiblesses. Car à quoi bon dénoncer l’ennemi, pleurnicher sur ses ruses, ses coups, sa puissance ? C’est un ennemi, prêt à tout pour maintenir son taux de profit. Mieux vaut s’attaquer à nos propres défaillances. Comment se fait-il que, après la chute de Lehman Brothers, nous n’ayons pas su saisir cette chance, imposer nos réformes, faire mettre un genou à terre à la finance ? Comment se fait-il que, idem, après la chute de Doux, nous n’ayons pas su saisir cette chance, reconvertir cette filière, imposer nos réformes, en faveur de la justice sociale, du progrès environnemental, de la solidarité internationale ?

Nous n’avons même pas perdu la bataille Doux. Elle n’a pas eu lieu.
À peine des escarmouches. Et que dire des « batailles » autour des banques renflouées, du crédit privatisé, du libre-échange intouché ? Ont-elles eu lieu, vraiment ? C’est que nos idées n’étaient pas mûres, ou inadaptées au terrain, ou mal diffusées dans le pays, et que les forces sociales ont manqué pour les porter.

D’autres Doux se produiront.
La crise nous promet encore des soubresauts. Soyons prêts, cette fois, prêts à nous glisser dans la fenêtre d’opportunité que nous ouvrira l’histoire. Voire à en forcer l’ouverture...


« Mais est-ce que vous êtes heureux, ici ? » Des rires répondent. Une hilarité collective, contenue. Qui passe d’un rang à l’autre : « T’as entendu ce qu’il a demandé ? « Est-ce qu’on est heureux, ici ? »
– Il veut rigoler ! On est là pour la paye…
– C’est la chaîne. »

Le moment est mal choisi, c’est vrai, pour les questions existentielles : on piétine à l’entrée de l’usine Doux, à Graincourt, dans le Pas-de-Calais. Clopes au bec, moustaches inquiètes, sacs à main en bandoulière, ouvrières et ouvriers sont rassemblés sur le parking, par petits groupes, en ce matin de juillet. Ils débraient depuis l’aube, espèrent encore. Conservent des lambeaux de foi. Qu’il y aurait des projets de reprise, que « là-haut ils vont sortir un lapin blanc de leur chapeau »
En visite sur le site, d’ailleurs, l’administrateur judiciaire leur a confirmé qu’ « il y aurait, éventuellement, deux acheteurs potentiels », et malgré le conditionnel, et le « éventuellement », et le « potentiels », eux veulent y croire. Malgré les déceptions passées, aussi : « Ils nous ont menti sur un Hollandais, qui devait venir, qui pouvait racheter, mais on l’a jamais vu. Comme ça, on se tient sage. On travaille bien jusqu’au bout. On remplit les commandes. » Et à eux que l’angoisse tenaille, je jette mon interrogation bourgeoise : « Mais est-ce que vous êtes heureux, ici ? » Après la surprise, les remarques fusent, en vrac, de Philippe, Sylvie, Virginie, Jean-Luc, je peine à noter les prénoms au vol, et encore davantage leurs observations sur les salaires, la sécurité, la formation, les souffrances, etc. Je vais classer ça dans l’ordre, maintenant, qu’on entrouvre la porte de ce paradis.

Les clopinettes

« On enlève la prime de froid, on est au Smic. Je ne me rappelle plus avoir eu une augmentation depuis 25 ou 30 ans. » « Avec mon mari, on a un deuxième boulot à côté : on passe tout l’été à faire du gardiennage à Paris. Ça fait cinq ans qu’on n’a pas pris de vacances. Ma fille, je ne la vois plus, je la croise. » « On a acheté une maison il y a deux ans, on en a encore pour 23 ans à la rembourser. On voulait aller au Crédit immobilier de France, mais ils ont refusé  : “Nous, on ne prête pas pour les employés de chez Doux. Vous n’êtes pas payés, et le groupe n’est pas solide.” »
« Un directeur, je lui ai dit : “Toi, tu fais tes courses où ?
- À Auchan.
-Moi, à Aldi.” »

Les souffrances

« Ici, ils ne voient que le rendement. À la découpe, on tournait à 2 700 poulets à l’heure, on est passés à 3 200. Ça use. Ça fait des tendinites. Les femmes, la tête baissée, souffrent des cervicales. » « Avec mes cartons de 15 kilos, j’ai calculé : je porte deux tonnes par jour. Depuis quinze ans. Forcément, le dos morfle. » « Après 23 ans ici, ils se sont aperçus qu’on était à 90 décibels. On a perdu des dixièmes au niveau des oreilles, des yeux. » « Ils me font faire un boulot très dur, malgré ma sciatique. Mais on hésite à se mettre en arrêt-maladie, à cause des jours de carence : on est déjà à découvert. »

L’irrespect

« On tourne au ralenti. Du coup, les bêtes abattues vendredi, on ne les a découpées qu’hier, mercredi. Les escalopes avaient une drôle d’odeur. J’ai appelé le chef : “C’est ta bouche, il m’a répondu, elle est trop près de ton nez.” Alors qu’avec cette puanteur, j’étais au bord de dégueuler. »

Pour lire la suite de ce dossier, qui nous emmène en Bretagne à la rencontre de techniciens agricoles, puis dans les bureaux des intellos de la volaille, et enfin sur la voie à suivre qu’est le Cameroun...

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Vos commentaires

  • Le 30 octobre 2012 à 22:19, par Ouatcheko En réponse à : Un monde est mort, il court encore... La preuve par le poulet

    Merci, pour ce très bon journal qui pique comme une planche à clous !

    Par rapport à votre Une, je tiens à vous signaler qu’un poulet sans tête peut gesticuler encore longtemps. Le record est de 18 mois :

    http://www.laboiteverte.fr/mike-le-poulet-sans-tete/

  • Le 10 octobre 2012 à 22:35, par sonamtenzin En réponse à : Un monde est mort, il court encore... La preuve par le poulet

    à quand la grève des achats de ce que produisent de plus ignoble de A à Z les plus odieuses industries du grand capital ?? A quand les justes remèdes sans concessions aux plaies purulentes que chacun lèche et pourlèche à l’envi comme le chien, au lieu de tailler dans le vif et de cautériser au feu salvateur ?? Il semble que toute une activité individualiste et narcissique se développe autour du malheur prétendu de la masse qui geint mais délègue et procrastine, ciselant finalement laborieusement avec constante opiniâtreté les contours de sa désespérance encore trop confortable. A quand les radios et télés éteintes 24 heures sur 24 chez tous les désespérés ? Qui va dire à qui veut entendre une bonne fois que tous cultivent et renforcent quotidiennement leur hypnose collective à se laisser polluer via ondes hertziennes, câble et autres TNT par les prostitués du PAF, piètres bouffons sangsues veules et avides ? A quand la grève totale et illimitée des jeux de hasard, loteries et lotos de gogos volontaires, fébriles à la gratte, hystériques au tirage ? à quand le refus généralisé de payer ces PV iniques pour 3 km/heures de trop ? Dès que vous voulez !!! Le voulez-vous ???? il y a doute...

  • Le 4 octobre 2012 à 10:29, par Sebbah-Le Bras En réponse à : Un monde est mort, il court encore... La preuve par le poulet

    J’ai trouvé ce dossier passionnant. Il y a juste une chose qui m’intrigue : de ce dossier il ressort que l’évolution de l’aviculture industrielle serait en développement eu détriment du bio. Or un article du Monde (http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/10/03/malgre-la-crise-le-bio-continue-de-gagner-du-terrain-en-france_1769359_3244.html#xtor=EPR-32280229-%5BNL_Titresdujour%5D-20121004-%5Btitres%5D) semble démontrer le contraire. Je crois plutôt que les aviculteurs interrogés ne veulent pas voir la vérité en face. Il est dommage que vous n’ayez pas interrogé des éleveurs bio

  • Le 1er octobre 2012 à 16:04, par Incanus En réponse à : Un monde est mort, il court encore... La preuve par le poulet

    C’est facile de dire qu’on a toujours le choix.

    En fait, oui, c’est exactement le discours néo-libéral. « On a toujours le choix ». « Les pauvres ont ce qu’ils méritent », « les gens sont des veaux ». De Gaulle non ?

    C’est toujours facile aussi de dire que c’est l’autre, l’esclave volontaire. Mais allez donc voir de plus près dans la vie de ces gens qui souffrent, parlez avec eux, sortez de votre morgue, et peut être, peut être, si vous n’êtes pas trop crétine, que vous commencerez à comprendre quelque chose.

    En attendant, parlez des gens qui s’en prennent plein la gueule comme ca, ca ne les convaincra pas de se joindre à nos luttes.

    Vous par contre, n’y avez manifestement pas votre place, puisque vous croyez en un modèle de l’existence ou nous sommes de purs êtres de volonté, de raison, sans contraintes, sans accidents, jamais abîmés, jamais forcés. Vous ête grave.

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