La metteuse debout

par François Ruffin 09/03/2015

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Elle a été la présidente de notre association durant plusieurs années : Thérèse Couraud est décédée cette semaine après une sacrée vie.
On ressort ici le portrait publié en 2001, de son vivant.


« J’ai bouffé de tout, de la tortue, du boa, du caméléon... les fourmis, vivantes, on leur arrachait les ailes et les antennes, on les faisait griller et on avalait ça comme des cacahuètes.
 » Sous ses cheveux blancs et son tablier de grand’mère gâteau, Thérèse Damay-Couraud, 67 ans, a bourlingué du Santerre jusqu’au Brésil. Promené sa révolte des couvents amiénois aux villages amazoniens.

Une défroquée

« Quand je croisais Suzanne, c’était une prostituée, elle me courait droit dessus et elle m’embrassait... Les autres nonnes, ma supérieure aussi, elles me sermonnaient, qu’il fallait pas fréquenter ces femmes-là... » De quoi douter de sa vocation. Car dans son enfance, à Framerville, près de Péronne, toutes les bonniches du village venaient bécoter sa mère après la messe. Au grand dam des grosses fermières, qui criaient au scandale... «  Et si je devenais religieuse, c’était pour ressembler à Maman, pas à ces bourgeoises.  » Du coup, changement de voie : dans la nuit du 15 octobre 1963, après sept années de couvent, elle choisit la fuite. Loin de la Picardie. « Rester dans la région, c’était impossible. Les bonnes sœurs faisaient courir des rumeurs. Comme quoi j’étais l’amante d’un médecin, ou que je tapais sur les vieux, n’importe quoi pour me salir... Mes parents, ils me soutenaient, mais ils n’en dormaient plus. »

Avant son départ en catimini, la mère supérieure l’avait d’ailleurs prévenue : « vous ne réussirez plus rien dans votre vie  ». Une malédiction qui la poursuit jusque Lyon : elle traverse, « comme un zombie », une autoroute à six voies et notre infirmière se retrouve à l’hôpital, fracture du crâne.

Régime crevettes

« Ma vie marchait pas trop. Mieux valait repartir à zéro ». En août 1968, avec deux amies, Thérèse Damay part alors en mission. Dans le nord-est du Brésil, en pré-Amazonie, une région accessible seulement par bateau. Plus de 70.000 habitants sans médecin ni hôpital. Juste un vague dispensaire, construit par un prêtre : « Monseigneur Bacelar concentrait tous les pouvoirs. Religieux, bien sûr. Culturel, c’était le seul qui savait lire. Politique, c’était lui qui avait nommé le maire. Et surtout financier, puisqu’il possédait toutes les terres. Grâce à ses complicités, dans la capitale, dans les ministères, il expropriait des paysans qui cultivaient ce sol depuis des siècles. C’est lui aussi qui recevait les aides de l’Etat, pour les pauvres, et il les gardait pour lui. » Avec ces trois infirmières, il espérait donc s’assurer un nouveau pouvoir : le médical, celui de guérir ses fidèles et de laisser crever les autres. Mais pas de ça, avec nos comparses. Pas de passe-droits pour les protégés du padre. Chacun son numéro, tout le monde fait la queue, et les riches paient pour les autres. « On nous traitait de communistes. Le curé nous a coupé notre salaire, nous a expulsées de notre logement et les gens nous ont logées chez eux. Ils nous ont nourries, aussi. » Six mois à n’avaler que des crevettes...

Épopée natale

« Il régnait une fatalité terrible. Dans les premiers jours, on m’appelle pour un accouchement... J’en avais jamais fait, moi, jamais vu, et y avait juste au bout du lit, une vieille femme, en noir, qui soulevait le drap et qui répétait ’ça vient pas, ça vient pas’. J’ai pris le stéthoscope, j’ai écouté le cœur et y en avait deux... J’ai tâté le ventre, j’avais un peu l’habitude avec les vêlages à la ferme, et j’ai vite compris qu’ils ne sortiraient pas... Ils étaient imbriqués, tous les deux, et la mère hurlait, et le père ressassait juste que ’si Dieu voulait les prendre, qu’il les prenne’... Exactement comme quand notre cheval est mort, mon préféré, du temps où j’étais gamine, Maman a juste lu notre calendrier mural : ’Les malheurs sont la preuve de l’amour de Dieu’. Non, non, c’était fini, j’ai convaincu le mari que ça pouvait plus marcher comme ça. »
D’où une épopée de dix heures, en camion benne, à la nage, en pirogue, en camionnette, jusqu’à l’hôpital de Sao Luis. Bilan : un mort (le garçon), deux survivantes (la mère et sa fille). «  On a vraiment donné de l’espoir à ces hommes, que leur vie allait changer. Mais au final, on les a déçus. Il a fallu partir très vite. » Car Monseigneur Bacelar engage des gros bras, une compagnie de policiers chargés de les chasser. « Les gens nous protégeaient. Pendant qu’on dormait, y avait toujours un homme pour monter la garde, devant la porte, avec un couteau long comme ça. »

Sauvée par le Brésil

Notre picardo-sud-américaine regagne alors, toujours au Brésil, un hôpital rural surnommé « l’abattoir » : « Les malades mouraient, c’était dingue. Je me souviens d’une dame, sous son lit, on avait placé une boîte de conserve. Pour recueillir sa pourriture, flic-floc, au goutte à goutte, parce qu’elle se putréfiait et que tout sortait par le vagin. » Responsable d’un personnel qui «  ne savait même pas qu’on a des veines et des artères », Thérèse Damay retrousse ses manches et forme ses illettrés : «  C’étaient des femmes, vraiment, avec une volonté de fer. Elles passaient leur nuit à l’hôpital, elles rentraient chez elles pour leurs sept ou huit gosses et elles revenaient à deux heures pour les cours. » A côté des leçons d’anatomie, notre insoumise « conscientise » : soigner les pauvres à l’égal des riches, un précepte qui rendait malade le directeur.

Et les employés autogéraient leur caisse noire : « Comme le patron détournait l’argent du ministère, dans son dos, on tenait une comptabilité parallèle, pour les besoins de l’hôpital. » Après cinq années de ce régime, elle que le Parti des Travailleurs qualifiait d’« ennemie de classe », elle qui « responsable du personnel » avait « pactisé avec le patronat », elle qui n’avait pas suivi ses deux copines néo-femmes de ménage « pour être pauvre avec les pauvres », se voit à nouveau dénoncer comme « communiste ». Et la police enquête. « Je ne voulais pas donner à manger aux piranhas, comme des copains avant moi. Alors j’ai quitté le Brésil. » Mais, cette fois, en ayant chassé la malédiction. En ayant posé quelques pierres derrière elle : «  Après moi, les filles ont lancé un syndicat d’accoucheuses. Et il fallait voir comment elles exigeaient que les médecins soignent tous les malades. Comment elles réclamaient du matériel. Comment elles maintenaient une hygiène impeccable. Vraiment, le Brésil m’a sauvée. »

Chabadabada

De retour en France, elle trime dans un hôpital public (en lutte, cela va de soi, contre son chirurgien-chef) puis à l’usine comme infirmière du travail (où elle pousse à la grève comme il se doit) avant d’exercer à domicile (préconisant l’homéopathie dans une totale illégalité on s’en doute).

« Mais, l’amour, votre vie intime, jamais vous en parlez de ça ?
– Bah non, j’avais pas le temps. C’est seulement arrivée à Bertrangles que… »
« Alors, je me suis mise à regarder les petites annonces. Mais tous les types se vendaient, qu’ils avaient une maison, qu’ils étaient jeunes beaux, riches, tout ça. C’est seulement dans Témoignage chrétien que, une fois… »
Elle trotte au bureau récupérer le journal. Juin 1984. Mitterrand en couverture, qui présente « le défi français », « mais de lui, on s’en fout, de lui…  »

(Petite annonce finalement top-secrète, après concertation conjugale.)

Elle avait appelé. Ils s’étaient vus, lui sapé comme un jour de fête, elle portant son tablier rose bonbon vieillot «  parce que je veux pas qu’on me choisisse pour le physique.  » Une nuit entière, rien qu’à discuter. « Quand il est reparti, j’étais toute émue, toute chamboulée. Mais je craignais le pire... » Il lui retéléphonera le soir même, pour lui confier « qu’il avait chantonné toute la route.  » Bientôt ils se marièrent, furent heureux et eurent un fils. Adoptif. Vladimir, 25 ans, déserteur ukrainien. « Je l’avais croisé à une messe que donnait mon frère, on s’était causé un peu, je l’avais invité à dîner et un jour, voilà que je l’aperçois à la gare d’Amiens, avec 3,50 F en poche et nulle part où dormir. Alors on lui a proposé une chambre et on s’est peu à peu apprivoisés. »

La lutte continue

Dans les contes de fée, l’histoire s’arrêterait là, le prince et la princesse se repliant sur leur bonheur, derrière les murailles d’un château de pain d’épices. Pas avec ce couple-là. Avec eux, oui, on cultive son jardin bio le matin, oui, on nourrit ses poules au blé sans OGM, oui, on met le vin de fraise en bouteilles, oui, on déjeune d’algues et de seitan, mais l’après- midi le combat continue : «  Notre première bagarre, sur Amiens, c’était la résidence Filachet. Quatre-vingt quatre logements en plein parc Saint-Pierre, des maisons de plain-pied, pour les vieux, avec un foyer au milieu où ils jouaient à la manille et aux dominos. Quand Monsieur de Robien a décidé de faire son parc, ils ont tout muré, tout rasé au bulldozer. Y a des vieux, ils se sont retrouvés dans des mouroirs, d’autres sous les ponts, d’autres au dixième étage d’une tour d’où ils ne descendaient plus... Là, j’ai tout de suite compris ce qu’il valait, ce type. »

Depuis, c’est pas une dent que Madame Couraud a contre « Monsieur le Maire », c’est toute la mâchoire. Découvrant chaque jour de quoi nourrir ses fureurs : « Les gens du voyage, ça fait dix ans qu’on bataille pour qu’ils obtiennent l’eau et l’électricité. C’est tout de même pas sorcier. » Seule, en marge des églises, Thérèse Couraud poursuit son bonhomme de chemin solidaire : « Quand on a occupé la clinique Bon Secours, avec le DAL et une quinzaine de familles, les gauchistes m’ont traitée de lèche-bottes, que je les faisais cocu avec ’Gilou’, que je les trahissais. Tout ça parce qu’avec Odile Waechter, de la mairie, on discutait ensemble. Parce qu’avec la Ville, on a relogé tous ces gens comme il faut. Je suis pas là pour semer la merde, moi, ni pour tenir les pauvres en otage. » Voilà pourquoi, dans bien des appartements, on garde son nom à côté du téléphone. A appeler d’urgence, en cas d’huissier.

Inutile de chipoter, journalisme, objectivité et patati et patata : s’il existe un trésor à Amiens, c’est le cœur d’or de Madame Couraud. En Picardie, d’accord on a un temps pourri. D’accord on a les fanatiques de la gâchette. D’accord on a la gauche la plus bête de France. Mais on l’a aussi, elle, et ça compense largement.

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Vos commentaires

  • Le 16 mars 2015 à 10:59, par Agnès PRACZ En réponse à : La metteuse debout

    Thérèse... une sacrée « bonne femme » au vrai sens du terme qui nous donne une sacrée leçon de vie !
    Qu’elle soit en paix. Courage et admiration ainsi qu’à ses compatriotes qui continuent le combat...

  • Le 9 mars 2015 à 23:35, par REMY JEAN MICHEL En réponse à : La metteuse debout

    Je salue la militante, la combattante,la douce utopiste. j’ai connu Thérèse au moment de l’occupation de la clinique du Bon secours, pragmatique elle a su mettre sa connaissance des familles en difficultés au service du projet de relogement que nous avions imaginé.Il s’agissait de convaincre la mairie de mettre à disposition de notre association l’ADMI, les logements vacants préemptés afin d’y reloger les familles expulsées endettées qui ne pouvaient pas accéder au parc immobilier HLM.nous avons eu en gestion plus de 40 logements sous couvert de l’allocation logement temporaire.Thérèse nous a rejoint par la suite au conseil d’administration.

  • Le 9 mars 2015 à 15:42, par Bruno Galloo En réponse à : La metteuse debout

    Une grande dame ....reste en Paix ,Thérese ...nos contacts et ta presence aux cotés des paysans la Conf’ de la Somme sur divers rassemblements restent dans ma memoire .

  • Le 9 mars 2015 à 14:58, par Elisabeth Bégard En réponse à : La metteuse debout

    Merci à Thérèse et Pierre pour le chemin parcouru ensemble.
    Je me souviens du premier soir à la clinique occupée.Une crainte habitait les hommes et les femmes qui avaient trouvé un toit provisoire. En quelques jours une ambiance apaisée s’était installée. Le chauffage mis en route par Pierre, n’y était pas pour rien ! Thérèse a su mener les négociations pour les relogements et aussi respecter la dignité des occupants. Avec simplicité elle avait proposé à une femme qui devait aller faire un examen gynécologique de faire un tour dans la salle de bain de sa maison personnelle.
    Thérèse et Pierre , c’est le culte de la terre, le plaisir du repas partagé, l’accueil chaleureux,la curiosité qui cherche à comprendre la vie de l’autre et le soucis de trouver une solution humaine aux problèmes quotidiens.
    De Bretagne ma pensée les accompagne.
    Merci à eux et à tous les amiénois avec lesquels nous avons oeuvré
    Elisabeth Bégard