La lutte des coeurs

par François Ruffin 22/04/2015 paru dans le Fakir n°(63 ) décembre - janvier 2014

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Romantique, Jane Austen ? C’est tout l’inverse : elle démonte l’amour comme un mécano désosse un moteur de bagnole, marxiste avant Marx, bourdieusienne avant Bourdieu…

« Qu’est-ce t’as fait, cet été ?
— Je me suis posé tout le mois d’août dans un bled, en Haute-Loire, et j’ai vachement lu.
— Ah ouais, et quoi ?
— Jane Austen. Je crois que j’ai terminé tous ses bouquins.
— Nan mais tu déconnes ? »

Je me trouvais chez les copains d’Article 11, et ça le faisait pouffer, JBB, mes goûts littéraires, « Tu lis ça, toi ? Ce truc romantique ? Mièvre ? Rose bonbon ? », à chaque interrogation / exclamation, il était au bord de s’étrangler, de recracher sa rasade de rosée.
« Mais est-ce que t’as déjà lu une page de Jane Austen ? je lui demandais.
— Non, jamais… mais franchement, ça sert à rien, j’ai vu Raison et sentiments, avec Hugh Grant, ça dégouline.
— Mais les cinéastes n’ont rien compris à Jane Austen, ils en font de la collection Arlequin ! C’est tout l’inverse du romantisme : elle démonte l’amour comme un mécano désosse un moteur de bagnole. Elle est marxiste avant Marx…
— Arrête !
— Bourdieusienne avant Bourdieu…
— Stoppe !
— Son affaire essentielle, c’est la distinction, les alliances de classes, les mésalliances sur le marché matrimonial. Tout le suspense, pour ses héroïnes, c’est de savoir si, par le mariage, elles vont s’élever ou chuter. Il suffit de lire une page…
— C’est pas la peine ! »

Je me suis mis à fouiller dans mon sac, à regarder sur les étagères : pas l’ombre d’un Jane Austen. Alors, JBB, je vais te le démontrer, là, que cette romancière anglaise est, à rebours de tous les clichés, la maîtresse de l’anti-romantisme, qu’elle dissèque avec sarcasme la société et les cœurs de son temps.

Prends les premières pages de son chef-d’œuvre, Orgueil et préjugés :

« C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier, et, si peu que l’on sache son sentiment à cet égard, lorsqu’il arrive dans une nouvelle résidence, cette idée est si bien fixée dans l’esprit de ses voisins qu’ils le considèrent sur-le-champ comme la propriété légitime de l’une ou l’autre de leurs filles.
— Savez-vous, mon cher ami, dit un jour Mrs. Bennet à son mari, que Netherfield Park est enfin loué ?
Mr. Bennet répondit qu’il l’ignorait.
— Eh bien, c’est chose faite. (…) À ce que dit Mrs. Long, le nouveau locataire de Netherfield serait un jeune homme très riche du nord de l’Angleterre. Il est venu lundi dernier en chaise de poste pour visiter la propriété et l’a trouvée tellement à son goût qu’il s’est immédiatement entendu avec Mr. Morris. Il doit s’y installer avant la Saint-Michel et plusieurs domestiques arrivent dès la fin de la semaine prochaine afin de mettre la maison en état.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Bingley.
— Marié ou célibataire ?
— Oh ! mon ami, célibataire ! Célibataire et très riche ! Quatre ou cinq mille livres de rente ! Quelle chance pour nos filles !
— Nos filles ? En quoi cela les touche-t-il ?
— Que vous êtes donc agaçant, mon ami ! Je pense, vous le devinez bien, qu’il pourrait être un parti pour l’une d’elles. »

D’entrée, il est ainsi moins question de passion que de rang et d’argent. Tout le jeu pour l’auteure, alors, c’est de faire se contredire les élans et les intérêts, tout l’enjeu pour ses héroïnes est de les faire coïncider : quel plus merveilleux amour, n’est-ce pas, que lorsque les inclinations du cœur s’accordent avec les dividendes du portefeuille ?
Les six romans de Jane Austen peuvent se lire avec cette clé. Mais le plus « marxiste » est sans doute Mansfield Park – qui débute ainsi :

« Voici une trentaine d’années, mademoiselle Maria Ward de Huntingdon fut assez heureuse pour captiver, avec sept mille livres de rente comme seule fortune, le cœur de Sir Thomas Bertram, de Mansfield Park, dans le comté de Northampton, et se hausser ainsi jusqu’au rang de femme de baronnet, acquérant de surcroît tout le bien-être et les avantages matériels qu’offrent une belle maison et un revenu considérable. Ses deux sœurs ne pouvaient manquer de tirer profit de son élévation ; et ceux qui, parmi leurs connaissances, jugeaient mademoiselle Ward et mademoiselle Frances d’une aussi grande beauté que Mademoiselle Maria, n’hésitèrent pas à prédire pour elles des mariages presque aussi avantageux. Mais il n’existe pas autant d’hommes en possession d’une vaste fortune qu’il n’y a de jolies femmes pour les mériter. Mademoiselle Ward, au bout d’une demi-douzaine d’années, se trouva contrainte de contracter alliance avec un ami de son beau-frère qui était presque entièrement dépourvu de fortune personnelle, le révérend Norris, et quant à mademoiselle Frances, son sort fut encore bien pire : elle se maria, selon l’expression populaire, pour désobliger sa famille, et en arrêtant son choix sur un lieutenant de marine, sans éducation, fortune ou parenté, c’est une chose qu’elle fit à fond. Son choix n’aurait guère pu être plus fâcheux. »

De cette union, socialement malheureuse, et bientôt malheureuse tout court, sort une palanquée d’enfants – dont la dernière, Fanny, âgée de neuf ans. Ses tantes envisagent de la recueillir, mais son oncle, Sir Thomas, hésite : « C’était une lourde responsabilité ; il fallait assurer l’avenir de cette jeune fille. Il pensa à ses quatre enfants, à ses deux fils, à des cousins amoureux, etc. »
Mais sa belle-sœur, madame Norris, le convainc :

« Mon cher Sir Thomas, je vous entends parfaitement. (…) Donnez à une jeune fille de l’éducation, faites-la entrer dans le monde ainsi qu’il se doit, et il y a fort à parier qu’elle fera un beau mariage, sans qu’il y ait besoin pour autant de recourir à des dépenses supplémentaires. Je ne crois pas qu’elle sera aussi belle que ses cousines. Je croirais plutôt qu’elle le sera moins ; mais elle serait présentée à la société sous des auspices si favorables que selon toute vraisemblance elle trouverait un beau parti. Vous pensez à vos fils. Mais ne croyez-vous pas que voilà la chose au monde la moins susceptible de se produire ; élevés comme ils le seraient en frères et sœurs ? C’est moralement impossible. Je n’en ai jamais connu d’exemple. C’est, en fait, le seul moyen de se prémunir contre une telle liaison. Supposons qu’il s’agisse d’une jolie fille, et que dans sept ans d’ici, Tom et Edmond la voient pour la première fois, voilà qui ferait des ravages. Mais dès lors qu’on les élève ensemble, serait-elle-même d’une beauté angélique, qu’elle ne sera jamais pour eux autre chose qu’une sœur. »

Avec sa différence, Fanny va ainsi menacer l’entre-soi de Mansfield Park : une concurrence possible pour ses cousines, un risque de séduction pour ses cousins, et ses « mauvaises » manières pourraient contaminer toute la famille. Quant à cette jeune fille, c’est une violence sociale qu’elle éprouve : une éducation à refaire, un cercle fermé à pénétrer, et demeurer toujours, éternellement, en marge, à la lisière de cette bonne société. D’où elle observe, avec lucidité, ces jeux de l’amour, pas franchement guidés par le hasard…
Qu’en sortira-t-il de bonheurs ? Et de malheurs ? Et pour qui ?

C’est vrai : dans l’Angleterre de Jane Austen, les paysans n’existent pas, ou presque, pas plus que les ouvriers. Elle ne s’aventure guère hors d’une bourgeoisie aristocratique et d’une aristocratie bourgeoise, mais justement habile à en détailler les nuances, les goûts, les distinctions, les stratégies.Mon regret, JBB, c’est de ne pas la trouver en librairie, la Jane Austen contemporaine, qui persiflerait la bourgeoisie, petite, grande, même bohême, qui démonterait l’endogamie à l’œuvre chez les dominants – tout en prétextant écrire des romans d’amour. Bref, un peu les Pinçon-Charlot, mais en plus rigolo.

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Vos commentaires

  • Le 24 avril à 22:54, par Marie Hélène En réponse à : La lutte des coeurs

    Austen, Dickens, Brontë, même combat ! On ne saurait reprocher à Jane Austen de s’en tenir à la description du milieu qui est, peu ou prou, le sien. Mieux valait s’en faire la portraitiste sans indulgence mais brillante, que de tenter de peindre un autre milieu, au risque d’écrire des contrevérités et d’échouer dans son propos. On a reproché de même à Proust d’être un salonnard (non, je n’ai pas été opérée du nez récemment, je n’ai pas voulu dire : salopard), mais on lui doit une oeuvre définitivement percutante sur des questions aussi diverses et parfois brûlantes que l’homosexualité, l’antisémitisme, la critique sociale de l’aristocratie (déclinante), le traitement des domestiques ; et des sujets plus philosophiques (mémoire, perception, rêve...). Austen appartient à la même catégorie, celle des observateurs universalistes. En la lisant, on ne s’instruit pas seulement sur la gentry anglaise au 18e siècle, mais sur les conduites humaines, un invariant remarquable au fil des siècles !

  • Le 4 mai 2015 à 00:44, par Alice / Jane Austen is my Wonderland En réponse à : La lutte des coeurs

    Je n’ai qu’une chose à dire, merci ! Marre de tous ces articles qui vantent le romantisme de Jane Austen, auteur fleur bleue pour midinettes !! Il était que ces choses soient dites.

  • Le 24 avril 2015 à 23:25, par Philinthe91 En réponse à : La lutte des coeurs

    ce n’est pas comme ça que je voyais Jane Austen. J’ai essayé un jour de lire un de ses romans, mais il m’était tombé des mains.
    Mais la démonstration de FR , plutôt convaincante, me donne envie de réessayer. En repartant sur de meilleures bases...

  • Le 23 avril 2015 à 12:43, par Raoul Walsh En réponse à : La lutte des coeurs

    Sur J.Austen et bien d’autres,il est conseillé de lire « Culture et Impérialisme »de E.Said.