Contre le FMI : le triomphe des insoumis (1)

par Antoine Dumini, François Ruffin 30/06/2013

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Depuis trente ans, le docteur FMI tue tous les patients qu’il soigne.
Un seul traitement dans sa sacoche : la saignée.
Si le patient ne guérit pas ? C’est qu’il faut saigner encore !
Le voilà qui agonise ? Saignons le davantage !
Il meurt ? C’est qu’il a refusé de se laisser saigner assez.
Après l’Afrique ravagée, l’Amérique du Sud ruinée, l’Asie enfoncée, les « plans d’ajustement » du Fonds monétaire international gagnent désormais l’Europe. Jusqu’à la France. Mais, des expériences passées, on pourrait tirer une leçon d’espoir : les cancres s’en tirent mieux que les bons élèves.

France la coïncidence

Le lundi 5 novembre au matin, Louis Gallois rendait public, devant micros et caméras, son rapport sur la compétitivité, prônant « un choc de confiance », une « baisse du coût du travail », « 30 milliards d’allègements de cotisations », etc.
Le même jour, au même moment, mais davantage dans l’ombre, le Fonds monétaire international rendait public le rapport de sa « mission » en France. Ses experts pointaient un « problème de compétitivité », et préconisaient « une réduction des cotisations sociales patronales », financée par « les taxes indirectes [par exemple la TVA] ».

Le lendemain, mardi 6 novembre, qu’annonçait le Premier ministre ? « Vingt milliards de crédit d’impôts » pour les entreprises, et une « hausse de la TVA ». Et Le Figaro titrait : « La hausse de la TVA, une idée poussée par le FMI ».
Les convergences ne s’arrêtent pas là.


Dans les « conclusions de la consultation », le FMI invite ainsi à :
1 - « Un effort de modération salariale ».
Le Smic horaire a été augmenté de 3 centimes en janvier, épousant simplement l’inflation, sans le moindre coup de pouce ;
2 - « Corriger les rigidités du marché du travail », via des « réformes structurelles de grande ampleur ». Des négociations patronat/syndicat lancées à l’automne, François Hollande espérait un « compromis historique » sur la flexibilité ;

3 – « Une réduction des dépenses publiques à tous les niveaux ».

À l’Assemblée nationale, présentant un « budget de combat », le Premier ministre demandait aux Français un « effort historique » (et la com’ gouvernementale ajoutait : « sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale »). Tout se passe comme si les recommandations du FMI servaient de programme au gouvernement. Il faut se préparer, alors, comme le préconise l’institution internationale, à « revoir les allocations chômage », à une « déréglementation des services », à une nouvelle « révision du régime des retraites qui devra reposer sur une augmentation de l’âge du départ à la retraite », etc.

En France, le FMI agit encore en sous-main. Il influence, oriente les ministres, participe d’un climat libéral – parmi d’autres institutions : la Commission, les agences de notation, la Banque centrale européenne, le Médef, etc., dont les voix accordées fixent la norme économique. Y déroger réclame du courage politique. Mais ailleurs en Europe, le FMI ne recommande plus : il tient les commandes. En Grèce, évidemment. Mais au Portugal, en Espagne, en Irlande, à Chypre également.

Espagne Après l’austérité, plus d’austérité !

Ici, le FMI ne prête rien. C’est l’Europe qui s’y colle (avec 100 milliards pour sauver les banques espagnoles). Mais Mario Draghi, le président de la BCE, a demandé aux Washington boys de jouer les gendarmes à Madrid, pour que « le FMI exerce un rôle de contrôle ». Cette « mission d’assistance technique et de surveillance », le FMI s’en acquitte à merveille. En 2010, il a bien sûr ordonné des « réformes urgentes », notamment « rendre le marché du travail plus flexible pour favoriser l’emploi ». Le gouvernement espagnol, socialiste à l’époque, a aussitôt approuvé : « L’analyse du FMI correspond à la nôtre (…) Le gouvernement ne doit pas retarder les réformes structurelles annoncées. » Soit 13 000 postes supprimés dans la fonction publique, des salaires réduits de 5 %, etc.

Ça coince en 2011, avec le chômage, la récession, les déficits ? « Cela signifie que les réformes menées doivent être renforcées » ! Et de le faire « courageusement », avec une négociation collective plus flexible, des indemnités de licenciement diminuées, etc. Ça empire en 2012, avec un taux de chômage de 24,4 %, le plus élevé du monde industrialisé ? Réponse : « Le FMI exige plus d’austérité en Espagne » ! Avec « une hausse immédiate de la TVA », « une nouvelle baisse des salaires des fonctionnaires », des privatisations à « poursuivre de manière agressive », et ce « pour aider à rétablir la confiance et remettre l’économie sur le chemin de la croissance ». Le triomphe n’a pas tardé : le chômage s’établit désormais à 26,2 %...

Portugal Premier de la casse

C’est le meilleur élève de la classe Europe, tellement doué qu’il devance toutes les recommandations. Depuis que le pays a reçu, au printemps 2011, 78 milliards d’aides, le FMI ne cesse de « saluer le gouvernement pour avoir entrepris d’exécuter un programme difficile ». Un « plan d’ajustement ambitieux », note le FMI dans son Bulletin : baisses des retraites, hausse du prix des transports, TVA à 23 %, augmentation des impôts sur les bas salaires, licenciements facilités, suppression de jours fériés, vente de ses aéroports, et il dépasse même les objectifs de privatisations. Quel brio ! Vingt sur vingt !

Seul hic : le Portugal va connaître sa troisième année de récession. Le chômage crève tous les mois un plafond, il est au-dessus de 16 % désormais.
Sa jeunesse fuit, 100 000 Portugais quittent leur pays chaque année. Et même, l’endettement public grimpe encore : 93 % du PIB fin 2010, 107 % fin 2011, 118 % en vue pour 2013.
Que faire, alors ?
Plus d’austérité, pardi !

Mais là, le Premier ministre Coelho est perdu. Il a taillé dans tout, où rogner encore ? Du coup, « le gouvernement a sollicité un soutien technique du FMI afin de trouver le moyen de réduire ses dépenses publiques de 4 milliards d’euros. » Vous qui êtes des pros, venez nous dire où amputer !

Mais le FMI lui-même est bien peiné : voilà son chouchou dans le pétrin : « La résistance politique et sociale à l’ajustement a augmenté », s’inquiète le FMI. Et de crier gare : « Les choix qui doivent être faits mettent à l’épreuve le large consensus politique qui existait jusqu’à présent. »

L’économie plonge ? L’opposition s’accroît ? Ces menus détails n’interdisent pas les experts de conclure : « Malgré des déboires, le programme de redressement financier reste sur la bonne voie. » Un jour viendra où l’on se moquera de la novlangue du FMI comme de la Pravda soviétique : quels que soient le taux de chômage, l’endettement, les désaveux électoraux, voire les suicides, le « programme reste globalement sur la bonne voie », notent granitiquement les chefs de mission.

Les fayots

Ghana
La catastrophe « juste »

À la fin des années 1970, le Ghana est le premier producteur de cacao au monde. C’est sa force, sa faiblesse également : en cinq ans, le cours de ce produit est divisé par deux. L’économie plonge. Le pays appelle alors le Fonds monétaire international à sa rescousse.
Le FMI arrive, en 1983, avec 600 millions de dollars dans sa besace. Et, en échange, un « plan d’ajustement structurel ».
Le jargon apparaît nouveau, attirant, dans ces années 1980. Aussi, le gouvernement applaudit à ce programme, le met en œuvre scrupuleusement : l’agriculture est tournée vers l’exportation, misant toujours sur le cacao. Aucun développement de l’industrie locale, mais l’exploitation des mines d’or. Des exemptions d’impôts, des normes environnementales allégées, pour attirer les investisseurs étrangers. Et bien sûr, la privatisation des terres, de l’eau, du sous-sol.
Le FMI et la Banque mondiale sont ravis : un élève modèle.
Deux décennies durant, le Ghana suit les consignes à la lettre. Et à la place de retrouver « la voie de la croissance, de l’emploi », comme le promettaient les experts, il s’enfonce dans le marasme.

À quoi bon du riz ?

L’endettement, d’abord : en 2000, le pays consacrait 4 % de son budget à la santé, contre sept fois plus aux intérêts de la dette. C’est, notamment, car le cacao ne rapporte pas les devises escomptées. Comme les institutions internationales ont délivré à peu près les mêmes conseils aux nations alentours, tout miser sur l’exportation, le Nigeria, le Cameroun, et surtout la Côte d’Ivoire se sont lancés à fond, à leur tour, dans le cacao, les cours ont encore été divisés par deux. Mais les compagnies du nord peuvent se fournir en chocolat à bas coût… « Avant, ici, c’était le grenier à riz du Ghana, explique un chef de village, ancien cultivateur. Les semences étaient subventionnées. Y avait le plein emploi. Les étudiants venaient de la capitale pour les récoltes. Maintenant, la production locale a quasiment disparu. Nous devons acheter notre riz à l’étranger, on donne 100 millions de dollars chaque année aux États-Unis, pour ça. » Et les habitants de sa campagne sont employés à casser des cailloux… « Pourquoi faire du riz au Ghana ? » s’interroge néanmoins, à haute voix, le chef du FMI sur place (devant une piscine).
Peut-être, tout simplement, pour le manger ?

Otage de l’hôpital

L’eau, même à la pompe, est devenue payante. En convoi, ces mères trop pauvres se rendent à la mare, infestée de vers, loin de chez elles, pour remplir leur seau. Elles la filtrent avec un tissu, la font bouillir au gaz, espérant que leurs enfants échapperont au paludisme, au choléra, à la typhoïde, autant de « maladies hydriques ». Quand, auparavant, avec mille défauts, la compagnie publique assurait une distribution d’eau quasigratuite. Mais ces mères sont parvenues, déjà, à sortir de la maternité. Cette jeune femme, elle, est retenue prisonnière. Elle vient d’accoucher de deux jumeaux, dont l’un est décédé. Elle doit payer pour les journées d’hospitalisation, pour les soins, pour les médicaments. Et comme elle n’a pas un sou, elle est retenue en otage. Son mari, au chômage, est parti depuis cinq jours pour quémander un prêt à son oncle, ses cousins. « Quand j’étais petit, se souvient le médecin, je n’ai jamais payé pour des frais médicaux. Pourtant, j’ai été admis plusieurs fois à l’hôpital universitaire. »
Tout ça va néanmoins dans le bon sens, estime le FMI : « Le libre-échange, et tout ce qui contribue au libre-échange, est juste », assène son représentant.
Amen.

Source : « Quand le FMI fabrique la misère », documentaire de la BBC.

Les cancres

Argentine

Le « populisme » qui marche

À l’automne 2001, l’Argentine a foncé droit dans le gouffre. Le pays est noté « DDD », en banqueroute, par l’agence Fitch. Le chômage atteint officiellement 25 %. Les salaires sont réduits de 13 %, tandis que l’inflation croît de 125 %. La moitié, quasiment, de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les manifestations, et autres concerts de casseroles, se multiplient. Les chômeurs en lutte, les piqueteros, occupent les routes. Depuis trois ans que la récession s’est installée, l’Argentine suit, au mieux, les conseils du FMI et des États-Unis, d’un « plan de rigueur » à un « programme de privatisations ». C’est un échec patent. Malgré cette déconfiture, et une grève générale de trente-cinq jours, le Fonds demeure droit dans ses certitudes : « Le FMI, déclare son directeur général adjoint, ne permettra pas à l’Argentine d’obtenir le soutien promis tant que le gouvernement n’aura pas mis en œuvre, par loi ou par décret, l’ensemble de mesures annoncées par le président. » Et le porte-parole du Trésor américain complète : « Davantage de sacrifices seront probablement nécessaires de la part de la population argentine » !

Notre propre politique

C’est alors que, en avril 2002, Robert Lavagna devient ministre de l’économie : « Dès mon entrée en fonction, j’ai décidé de changer radicalement notre manière de penser la sortie de crise. Le mois suivant, j’étais à Washington pour rencontrer les dirigeants du Fonds monétaire international et leur expliquer que nos rapports allaient s’en ressentir. J’ai expliqué au Fonds que nous ne voulions plus de prêt et que nous sortirions seuls de la crise. Cette position était tout simplement impensable pour le FMI car nous affichions notre volonté de fixer nous-mêmes notre propre politique économique. J’ai dû leur expliquer trois fois de suite ma position avant qu’ils finissent par comprendre. »
Avec le nouveau Président, Néstor Kirchner, Roberto Lavagna décide alors de contrôler la circulation des capitaux. Le salaire minimum est augmenté de 50 %, pour relancer la consommation. La dette est annulée, à hauteur de 75 %.

Plus besoin des banquiers

« Les sorties de crise se font en dehors des chemins tracés par le FMI, poursuit Roberto Lavagna. « Cette institution propose toujours le même type de contrat d’ajustement fiscal qui consiste à diminuer l’argent qu’on donne aux gens – les salaires, les pensions, les aides publiques, mais également les grands travaux publics qui génèrent de l’emploi – pour consacrer l’argent économisé à payer les créanciers. C’est absurde. Après quatre ans de crise on ne peut pas continuer à prélever l’argent aux mêmes. »
« Le FMI s’est transformé en une institution chargée de protéger les seuls intérêts financiers. Quand on est dans une situation désespérée, comme l’était l’Argentine en 2001, il faut savoir changer la donne. »
Et de conclure :
« Les banquiers me détestent ! Ce qui ne les a pas empêchés de frapper à notre porte pour nous prêter de l’argent quarante huit heures exactement après
que nous avons terminé la restructuration de notre dette en 2005 ! Or j’ai refusé ces offres intéressées en leur répondant que nous ne reviendrons pas sur le marché financier avant 2014 car nous n’en avons plus besoin. »
Durant tout ce temps, évidemment, les loups de Washington ont hurlé au « populisme ». Avant de, sur le tard, adresser un satisfecit à l’Argentine pour son redressement : entre 2003 et 2011, son PIB a triplé. « C’est vrai que, dans le cas de l’Argentine, nous n’avons pas été très utiles, admet Claudio Loser, un ancien dirigeant du Fonds. C’est comme ça. »

Source : Libération, 19/2/2012.

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Vos commentaires

  • Le 11 septembre 2013 à 08:41, par CW77 En réponse à : Contre le FMI : le triomphe des insoumis (partie 1/2)

    Quand comprendrez-vous enfin que les solutions ne viennent pas d’un « nous » magique : ous invoquez le cadre national, mais qu’il faudrait peut-être réfléchir à ne pas laisser à la classe politique la possibilité de se mêler des affaires des individus ?

  • Le 9 juillet 2013 à 11:02, par Nicolas En réponse à : Contre le FMI : le triomphe des insoumis (partie 1/2)

    « Comment avons-nous accepté de déléguer tout notre pouvoir, national et personnel, à « ceux qui savent parce qu’ils disent qu’ils savent » »

    La réponse est simple : nous déléguons une fois tous les cinq ans des responsabilités sur un programme qui n’est jamais tenu. Notre République est ainsi faite que tout peut être fait sans l’aval des citoyens. Et :
    - avec le traité européen, qui est au-dessus de notre constitution ;
    - la BCE qui contrôle notre monnaie,
    nous sommes de moins en moins enclin à avoir un quelconque pouvoir sur n’importe quelle question économique.

    La Troïka n’est pas valable que pour la Grèce.

  • Le 3 juillet 2013 à 14:43, par Poidevin Christiane En réponse à : Contre le FMI : le triomphe des insoumis (partie 1/2)

    N’ayant strictement aucune connaissance en économie, je ne suis peut-être pas aux yeux des spécialites, habilitée à émettre le moindre avis ou commentaire !
    Cependant, ayant une petite expérience en matière de psychologie et de psychothérapie ( gestalt, transpersonnelle, analyse transactionnelle, systémie et quelques autres approches), je ne peux que constater que la démarche consistant à « faire toujours plus de ce qui ne marche pas » est, au mieux, le propre d’un psychisme « bloqué », au pire, l’expression d’une structure perverse. Comment avons-nous accepté de déléguer tout notre pouvoir, national et personnel, à « ceux qui savent parce qu’ils disent qu’ils savent », comme des enfants en admiration, par nécessité de sécurité, notamment, devant leurs parents-dieux, comme les enfants soumis au pouvoir religieux par crainte de punition divine, comme la victime l’est au bourreau par peur et tentative de conjuration du « encore pire » ? Nous en sommes aussi responsables, sachons prendre ce terme en son sens étymologique , et décidons de reprendre notre pouvoir propre...en acceptant les risques éventuels que cela comporte !

  • Le 2 juillet 2013 à 08:14, par Bernard Conte En réponse à : Contre le FMI : le triomphe des insoumis (partie 1/2)

    « À la fin des années 1970, le Ghana est le premier producteur de cacao au monde »...
    êtes-vous certain de cette affirmation ? Il me semble qu’à cette période, le premier producteur mondial de cacao était déjà la Côte d’Ivoire.