Chacun largue son chien

par L’équipe de Fakir 01/01/2000

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On a besoin de vous

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« Attention, une journée classée Rouge par Bison Fûté. Sur l’Autoroute du Soleil, on nous annonce un bouchon de 5 km à l’entrée de... » La R19 s’est garée de traviole, en vitesse, devant le refuge de Poulainville. Sans couper le moteur, au volant, le père se fume une clope en écoutant Europe 2. Pendant que sa petite famille traîne le toutou vers l’entrée : « De toute façon, ils ont pas le droit... ils peuvent pas le refuser... ils sont obligés... »

C’est dommage. Jusqu’ici, ça s’équilibrait. 3-3. Trois clebs arrivés le matin, et autant de sortis l’après-midi. D’ailleurs, dans le bureau, deux petites vieilles remplissent encore un formulaire : « Moi, je venais, j’en voulais un gros pour me protéger. Et je fais le tour, bon, me voilà partie avec un caniche. Il vous fait pas peur ? Non ? Moi non plus, pas tellement. Tant pis, hein... » Mamie règle la note, achète du canigou, une laisse, un collier et sort en boitillant. Au tour de Pétard, qui poireautait dans l’entrée. Tout fou.

"Pourquoi vous l’amenez ?

- Ben... (La mère se penche vers sa sœur qui se tourne vers le neveu.) A cause du gosse. Il est allergique. "

Moue de la bénévole : les allergies du mois d’août, elle connaît.

« Ceux-là, ils ont des remords. Ils sont venus en groupe. Pour se serrer les coudes. Honnête, comme méthode. Pour se débarrasser de ses bêtes, on voit pire. » C’est Monsieur Habare, de la SPA, qui dresse l’inventaire. Dans la catégorie je cache-bien-mon-jeu, « les prématurés, qui abandonnent leurs quatre pattes un peu plus tôt. Fin mai, début juin... sous entendu, aucun rapport avec les vacances. Autre tactique, ils nous les déposent pendant la nuit, devant la grille, attachés à une corde ou dans un carton. Après les timides, y a les sans complexe... planche à voile sur le toit et dépêchez-vous, on est pressés... » Mais à la limite, vaut mieux ça que les pétochards. « Parce que eux, pour pas croiser ton regard, ils vont laisser leur chien à Perpète, lié à un tronc, en plein soleil. Et quand on le retrouvera, il aura déjà crevé. Ou presque, tout desséché. »

Décharge publique.

Route d’Allonville, à la SPPA, l’été s’éloigne et la rentrée pointe le nez. Quelques boxes se vident qu’une dame vient aussitôt remplir, traînant deux mastodontes à bout de chaîne. « Elle était passée y a deux semaines, mais on affichait complet. Plus une place de libre. C’était la fourrière ou rien, elle a préféré attendre. Et pourquoi elle abandonne ses brutus ? " Elle a deux jumeaux. Deux fils. Et pour leur communion, elle a demandé au premier qu’est-ce tu voudrais. Un chien. Et le deuxième. Un chien. Donc, logique, elle s’est payée deux dalmatiens, le film de Walt Disney venait de sortir, c’était la mode, et comme ça pas de jaloux. Des jumeaux aussi, les chiots, tout petits, tout mimines. Dix mois après, ils ont grandi, ils laissent des poils partout, faut les traîner dehors tous les soirs. C’est simple : hop, on les amène chez nous. »

Une heure plus tard, au tour de trois épagneuls : la semaine dernière, la femme du grand type a accouché d’une ’Elise’. « Vaut mieux prendre ses précautions. On peut pas les garder, des fois qu’ils tournent autour du berceau. Question de sécurité. » Au fond, dans le métier, y a plus de saison creuse. C’est ce que regrette la SPA : « Nous, bon, au moment des vacances, on fait tout un tintouin. On rameute la presse, les radios, la télé. Pourtant, maintenant, entre le 15 août et le 25 décembre, on voit de moins en moins la différence. D’abord parce que les gens, aujourd’hui, ils prennent des congés toute l’année. En hiver, à Pâques, à la Toussaint, n’importe quand. Ensuite, parce qu’y a plein d’autres raisons : les bébés qui naissent, les décès de grand-mères, les pépés qui partent à l’hosto, les appartements trop petits, la portée qu’on place pas, le boulot sur Paris... des prétextes, moi, je peux vous en citer par dizaines. »

Ecouler le stock

Au total, chaque année, la SPPA recueille 400 chiens. La SPA, 200. Évidemment, les tout jeunes partent bien : « Ça séduit, ils sont tous là à réclamer leur chiot. Sur le lot, y en a, plus tard, c’est certain, on les verra revenir. Même si on trie sérieusement les adopteurs. » Plus étrange, les vieux s’écoulent pas mal aussi : « On a des bienfaiteurs qui les prennent, comme ça. Ils se disent ’Bon, j’ai assez d’espace, des sous, tout ça... Pour ses dernières années, on va lui offrir une belle vie.’ Mais s’engager pour plus longtemps, ils y sont pas prêts. » Donc, le problème, c’est l’entre-deux. Les cinq-treize ans, en gros. Et ceux-là, ils peuvent rester un sacré bout de temps en dépôt : « Maëster, ça fait sept années qu’on l’a. » Pareil pour les chats : « Beaucoup, c’est toute leur vie qu’ils passent ici. Dur dur de les placer. »

Les invendables


« On ne peut pas accueillir toute la misère animale d’Amiens. »
Quand ces deux refuges débordent, il reste donc une fourrière, la SACPA. Son objectif : capturer chiens et chats errants. « Nous, précise Christophe Bellanger, on se balade pas avec une épuisette, comme on voit à la télé, en Thaïlande ou ailleurs. Primo, on n’est pas payé à la tâche. Qu’on ramasse une ou dix bêtes, pour nous, c’est le même tarif. Secondo, on trafique surtout pas avec les labos. Tertio, on n’intervient que sur ordre. Avec six donneurs d’ordre : la gendarmerie, les pompiers, les polices municipale et nationale, les Services d’hygiène de la Mairie, et le Service vétérinaire. Mettons que demain vous trouviez un pitbull devant chez vous. Vous pouvez nous appeler mais nous, on bougera pas. Il faut d’abord que vous préveniez les flics, par exemple, et eux nous contactent. Ça évite les coups tordus entre voisins. »

Avec ses deux trappeurs, Christophe récupère 500 toutous chaque année. La moitié retrouve leur maître : « Les frais de pension sont fixés par la Mairie. 350 francs au départ, et ensuite 103 par nuit. Mais crois-moi, côté fric, ils y perdent encore. » Un quart des chiens sont transférés, après 15 jours, à la SPPA. Et les autres ? « Piqués. » Pourquoi ? « Faut le dire, y en a de trop. Jamais on arrivera à tout replacer, alors on fait le tri. Eux deux, là, les bassets, leur maîtresse se tapait une dépression... zou, elle les a balancés par la fenêtre, du troisième étage. C’est réparable. Juste des pattes cassées. Mais ça coûte un peu, et tant qu’à faire on garde ceux en bon état... La Rott, ici, ils l’ont fait pondre et répondre, une deux trois portées. Maintenant qu’elle a les batteries nases et l’utérus avec, trouve-moi un mec que ça intéresse... Celui-là, bon, c’est particulier, un labrador sur le retour qu’a le train arrière bloqué... » Donc, en priorité, les malades, les blessés, les agressifs, les trop vieux... tous à la piqûre. « Mais pas seulement. Ce husky, à gauche, là, vraiment gentil, adorable, câlin... Un seul hic, on en a trop des comme ça, trop en même temps, trop depuis deux ans. Jamais on arrivera à le refourguer. C’est fini, la mode du grand nord. » Côté minous, c’est pire. Carrément l’hécatombe : 75% décèdent, ou du coriza, ou de mort naturelle, ou d’euthanasie. Le soir même, on portera trois chatons chez le véto : « Je te préviens. C’est pas beau à voir. Chez les petits comme ça, on trouve pas de veine. L’aiguille, on l’enfonce dans le cœur. »

Merde au bon cœur.


« Le problème, avant tout, il est économique. Juridique aussi. » Et malgré toute leur bonne volonté, les associations n’y peuvent rien. « Comme si on te lâchait à l’embouchure de la Somme, qu’on te filait une cuillère à café et qu’on te disait ’Maintenant, vide-nous ça.’ Nous, nan, on pare au plus pressé. On limite la casse. Mais on résout rien. » Il faut donc remonter en amont. A la source. Jusqu’à ceux qui font des animaux un commerce : « Certains, quand on leur annonce que le teckel, là, elle est stérilisée, souvent, soudain, va comprendre pourquoi, ça les intéresse plus. On repassera, qu’ils disent. »

Dans ce bizness, y’a les amateurs : « Nous, on fait faire une portée par an, ça nous paie nos vacances. » Les artisans, éleveurs de chiens racés, qui fournissent pédigree tatouages et vaccinations, arbre généalogique jusqu’à la huitième génération. Et les industriels du museau, vendeurs en gros et multiplicateurs de chiots en série. « A quoi ça sert de se lamenter sur les pauvres tites bêtes, d’implorer la charité publique si, dans notre dos, des futurs abandonnés, on nous en fabrique par milliers ? »

Au premier rang des accusés, Domart-sur-la-Luce. Sur toutes les lèvres, son nom revient. C’est lui qui fournit les « Foires au chien », lorsque Bricomarché, à Beauvais, ou Truffaut, à Amiens, organisent des promos sur les toutous. C’est lui qu’on soupçonne d’importer, par camions entiers, des dogues de Pologne ou de Roumanie. C’est lui qu’on accuse de négligence : à cinquante par cage, les clebs se mordraient et personne ne leur apporterait de soins. Et ainsi de suite : odeur d’urine, malformations génétiques, paille jamais changée, puces et gales en cadeaux, tout y passe. Mais tout serait pardonné grâce à l’extrême tolérance des services vétérinaires à son égard...

Visite du supermarché.

Quid de ce réquisitoire ? « On est venus pour notre père. Pour son anniversaire. Faudrait un truc pour garder ses bibelots. » Pendant qu’il passe des étables vides au jet d’eau, le proprio nous laisse visiter des anciennes écuries. « J’attends un arrivage. » Là, des cerbères en tous genres, des ratiers, terriers, danois, terre-neuve, des bergers alsaciens, belges, espagnols, portugais, brésiliens, burkinabais... «  On fait de tout. » Pas vraiment heureux, ils ont l’air. Pas malheureux non plus. Juste là, et demandant qu’à partir. La truffe mouillée qui se colle à votre paume. « Et en plus classique... Disons, un berger allemand, vous auriez ? » Si je reviens la semaine suivante, tout sera plein. Tout le chenil. « A la rentrée, c’est le boom. » Et qui vous en envoie ? « Les fermiers de la région. » Merveilleuse synchronisation. Mais aujourd’hui, la bonne affaire qu’il nous conseille, c’est le rott. «  Là, c’est 3500. Dans dix jours, au moins 4000, peut-être 5. » La loi de l’offre et de la demande. Dans un coin, collés l’un à l’autre, deux chiots tremblottent sur une dalle de béton. « Ceux-là, je viens de les traiter. » On les a rincés à l’eau froide. Pas de quoi s’émouvoir.

C’est comme Al Capone : à ce brave margoulin, on reproche des broutilles. Des histoires de permis pas en règle, de vaccins pas faits, d’insalubrité chronique... bref, des à-côtés. Alors que c’est à son négoce, directement, qu’il faudrait s’attaquer. Poser que chiens et chats ne sont plus des produits, dont on invente les modes et dont le cours varie avec les saisons : « Chez moi, c’est garanti pendant trois mois. Si jamais ça meurt, je vous le remplace. » Lorsqu’on lui avoue que « nos parents, ils habitent en appartement. Un gros bétail comme ça, ça a besoin d’espace, non ? », il nous répond que « Non ». « Et notre mère, c’est une maniaque des poussières. Rien qu’avec les poils, les pattes, la boue, ça doit salir, non ? », toujours «  Non  ». Qu’on s’étonne alors s’il nous confie, un peu plus tard, « Y’a des gens qui viennent les rapporter, ici, quatre mois après. Parce qu’ils en ont marre. Ou que ça fait des dégâts. » Mais il s’emporte : « Moi je leur dis carrément. Ils ont qu’à les laisser sur les routes. Les abandons, c’est pas notre problème. » Comme toujours : les profits sont pour l’entreprise, le coût pour la collectivité.

« Ça peut tourner longtemps, comme ça, témoigne un bénévole. Eux se font plein de fric. Ils paient leurs taxes. On les tient pour responsables de rien. Et comme la souffrance animale compte pour zéro, tout fonctionne très bien. Le mal, faudrait l’arracher à sa racine, sinon, en attendant... » En attendant, route d’Allonville, des chiens aboient derrière des barreaux d’acier, tandis que la piqûre approche.

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