Au pays de Gandhi

07/11/2014 paru dans le Fakir n°(66) juillet - août 2014

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Entretien avec Domenico Losurdo, philosophe et historien à l’Université d’Urbino.

Fakir : Dans votre article, vous mettez en lumière les échecs, les ambiguïtés du mouvement non-violent, depuis l’American Peace Society au XIXème siècle jusqu’au Dalaï-Lama aujourd’hui.
Domenico Losurdo : Oui, nous connaissons tous le sang et les larmes qui ont terni les projets de transformation du monde par la guerre ou la révolution, mais que savons-nous des difficultés, des défaites et des tragédies complètes vécues par le mouvement inspiré de la non-violence ?
Fakir : Dans ce panorama, vous réservez une large place à Gandhi.
D.L. : Certes. Mais puisqu’on va évoquer l’Inde, peut-être pourrait partir de la révolte des cipayes. Le 10 mai 1857, ces soldats indiens des armées britanniques se révoltent : ils refusent d’utiliser des cartouches suspectées de contenir de la graisse animale. Entraînés, ils prennent Delhi, et la panique gagne Bombay, Madras, Londres. L’idéologie dominante souligne alors la cruauté des sauvages, et justifie ainsi une répression au moins aussi cruelle : « Pas un jour ne passe sans qu’on ne pende dix ou quinze d’entre eux [des non-combattants] », écrit un officier anglais. Ou encore : «  Nous tenons des cours martiales à dos de cheval, et chaque nègre que nous croisons est soit pendu soit fusillé  ». Même le Times admet, à travers une lettre, que « les troupes européennes se sont changées en monstres dans la lutte contre les indigènes ».
Comment réagit Marx ? Il reconnaît, certes, que les rebelles avaient commis des actes atroces, mais il tourne en ridicule l’indignation morale, fort partiale, là pour justifier le colonialisme : « Si infâme que soit la conduite des cipayes, elle n’est qu’un reflet concentré de la conduite de l’Angleterre en Inde. »
Quelle position adopta l’American Peace Society ? Sa majorité raisonnait comme suit : même si la domination britannique en Inde avait des origines douteuses, les gouverneurs étaient néanmoins obligés de maintenir l’ordre et d’en assurer le respect. En d’autres mots, les rebelles avaient eu tort de recourir à la violence, tort de ne pas obéir aux lois et, en dernière analyse, tort d’être des bandits et des criminels. En conséquence de quoi, il n’était pas question de guerre mais plutôt d’un conflit entre des délinquants de droit commun et les forces de l’ordre. Donc, on pouvait soutenir l’armée britannique sans remettre en question la cause pacifiste ! L’organisation sœur, basée à Londres, la London Peace Society, se désolidarisa de ces vues : pour elle, il s’agissait bien d’une « guerre », et elle renvoya dos-à-dos le Gouvernement anglais et les rebelles, optant pour la neutralité, ne contestant pas la domination.
Fakir : Et Gandhi, maintenant ?
D.L. : De son vivant, Gandhi a du faire face à trois grandes guerres.

1899 : La guerre des Boers

D’abord, la guerre des Boers entre 1899 et 1902. Gandhi réside alors en Afrique du Sud, où il dirige le Natal Indian Congress. Avec ses partisans, il incite alors les Indiens à rejoindre les troupes de l’Empire britannique qui affrontent les boers, les colons hollandais. C’est volontairement qu’ils prennent part au conflit, et ils en seront même décorés. Par sa fidélité, Gandhi espère séduire le gouvernement britannique, obtenir l’indépendance avec sa bénédiction. Il déclare alors : « Notre devoir ordinaire en tant que sujets n’est pas de chercher le mérite militaire mais, lorsque la guerre a effectivement éclaté, de prêter main-forte dans la limite de nos moyens.  » Pour lui, « la passivité » des Indiens aurait été « criminelle », et se félicite donc qu’une « splendide et nombreuse division d’environ onze mille Indiens a quitté Durban pour le front ».
Il est difficile de concevoir une telle attitude comme un modèle de non-violence ! Plus fort encore, Gandhi exprima de l’admiration non seulement pour les qualités militaires des Anglais, «  qui se battaient vaillamment sur le champ de bataille », mais également pour celles de l’ennemi : « Chaque boer est un bon combattant » et « ils n’ont pas besoin d’entraînement intensif, car le combat est une caractéristique de toute leur nation  ». De manière similaire, lorsqu’ils voient leur liberté menacée, ils sont prêts à «  se battre comme un seul homme », « vaillamment  ». Les femmes sont qualifiées de « courageuses » et ont démontré qu’elles « n’avaient pas peur du veuvage et refusaient de se perdre à penser au futur ». La violence n’est pas condamnée, mais devient synonyme de courage et d’héroïsme, honorée indépendamment des objectifs poursuivis – et alors même que cette violence était infligée à une population entière, femmes comprises.
De plus, Gandhi semble ignorer la violence que subissent les indigènes, opprimé tantôt par les boers, tantôt par les Anglais, sans grande différence. Cette violence, c’est Rosa Luxemburg qui la dénonça, voyant les boers comme les représentants d’un « esclavage d’un autre âge à petite échelle », impliqués dans la déportation, la réduction en esclavage et même le massacre de la population indigène. Les Anglais, quant à eux, se drapaient dans des oripeaux de protecteurs des indigènes, alors qu’ils n’hésitèrent pas à les sacrifier.
La comparaison entre Gandhi, champion de la non-violence, et Luxemburg, qui n’hésite pas à justifier la violence révolutionnaire, produit un résultat original : le premier légitime la violence de guerre des deux côtés, ou au moins la considère avec indulgence. Tandis que la seconde la condamne vigoureusement.

1914 : La Première Guerre mondiale

D.L. : Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Gandhi s’engage à recruter cinq cent mille hommes pour l’armée britannique. Il s’active avec une telle ferveur qu’il écrit au secrétaire privé du vice-roi : « J’ai dans l’idée que si je devenais votre recruteur en chef, je ferais pleuvoir des hommes sur vous. » Mais ses compatriotes sont réticents à l’idée de se battre, voire de mourir, pour servir les intérêts de la puissance coloniale. Aussi, il les sermonne : «  Nous sommes considérés comme un peuple lâche. Si nous voulons faire mentir ce reproche, il nous faut apprendre l’usage des armes.  » À une autre occasion, il déclare : « Si l’Empire périt, avec lui périront nos espoirs chéris.  » Et sa propagande fonctionne : « à l’automne 1914, environ un tiers des effectifs britanniques en France étaient d’origine indienne  », et vers la fin de la guerre, un million d’Indiens avaient combattu après avoir effectué un long périple. Grâce à ses efforts, également, ces soldats « n’étaient pas des conscrits réticents mais se montraient tous volontaires et enthousiastes ».
Loin d’adhérer à une politique non violente, Gandhi encourage donc ses compatriotes à participer à un conflit ayant lieu à des milliers de kilomètres, et qui est déjà considéré comme un carnage par le mouvement révolutionnaire antiguerre.
Fakir : Mais pourquoi ? Alors que Gandhi se pose déjà en non-violent ?
D.L. : Pour marquer la virilité. Dès la guerre des Boers, quand un Indien se montrait neutre, hésitait à s’engager, il en blâmait le «  caractère efféminé ». Et il œuvre de même, durant la Première Guerre mondiale, envers les compatriotes qui expriment leurs doutes : « Il n’y a pas d’amitié possible entre le courageux et l’efféminé », les individus « complètement pusillanimes » sont considérés comme une race à part. « Nous aidons l’Empire », continue Gandhi, et en même temps, nous «  apprenons à défendre l’Inde et, dans une certaine mesure, regagnons notre virilité perdue ».
Fakir : Il fallait s’attirer le respect des maîtres…
D.L. : Voilà, et chasser ce « reproche de féminité  » une fois pour toutes. Le sens du sacrifice devait inspirer, pas seulement les combattants, mais toute la communauté : «  Sacrifier ses fils dans la guerre ne devrait pas être une cause de chagrin mais de plaisir. Les mères ne devraient pas être angoissées par cet appel mais l’accueillir favorablement. Si les recrues perdent la vie sur le champ de bataille, ils se rendront et rendront leur village et leur pays immortels  », et leur exemple serait suivi immédiatement par les autres recrues.
Mais les paysans indiens ne suivaient plus, eux, cette non-violence à géométrie variable : alors qu’il leur était «  vivement conseillé de ne pas opposer de résistance même aux officiers britanniques les plus brutaux  », ils se mutinèrent devant l’appel à s’engager dans la guerre de cette armée d’occupation. Cela n’a pas impressionné Gandhi. Il a reconnu qu’il «  recrutait comme un fou », mais n’a nullement fait marche arrière : «  Je ne fais rien d’autre, ne pense à rien d’autre, ne parle de rien d’autre, et donc me sens mal placé pour m’acquitter d’une autre fonction, excepté celle de recruter. »
Les révolutionnaires, eux, dénonçaient fermement cette guerre. Staline parla d’une « boucherie totale de la main-d’œuvre des nations », Boukharine d’une « énorme machine à dispenser la mort  », Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht d’un « génocide  », et Trotski d’ « une barbarie aveugle et sans vergogne », d’un « concours de folie sanguinaire ». Eux, et Lénine bien sûr, louèrent « la fraternisation de masse sur les lignes de front  » et les «  nouveaux liens de fraternité entre les peuples  ». Occupé à fournir de la chair à canon pour le gouvernement britannique, Gandhi ne paraissait guère touché par l’idée de fraternisation…
D’où sa déception, après la victoire, quand il est devenu clair que l’engagement indien n’aurait quasiment aucun impact pour l’indépendance. Au contraire, au printemps 1919, la Grande-Bretagne massacra des centaines d’Indiens, désarmés, à Amritsar, et l’hécatombe se doubla d’une dégradation raciale pour tous les Indiens à travers le pays, les habitants subirent « l’humiliation de ramper à quatre pattes pour entrer et sortir de chez soi ». Cet avilissement « ne devait pas être oublié ».

1939 : La Seconde Guerre mondiale

Fakir : D’où ses revirement face au fascisme et nazisme ?
D.L. : Exactement. Le 2 juillet 1940, alors que l’Angleterre faisait face à une menace d’invasion nazie, il écrit une lettre ouverte :
« À chaque britannique : je voudrais que vous posiez vos armes car elles sont inutiles pour vous sauver ou sauver l’humanité. Vous inviterez Herr Hitler et Signor Mussolini à prendre ce qu’ils veulent dans les pays que vous appelez vôtres. Laissez-les prendre possession de votre belle île, de vos nombreux beaux bâtiments. »
Est-ce au nom d’un rejet intransigeant de la violence ? En réalité, dans une lettre au vice-roi, datée du 27 juillet 1944 – pendant ce temps-là, la fortune de guerre avait tourné au détriment de Hitler –, Gandhi offrait son « entière coopération à l’effort de guerre » de la Grande-Bretagne… à condition que l’indépendance soit aussitôt accordée à l’Inde.
En l’absence de concessions, il affiche une position neutre : « Je ne m’attends à rien de bien pour l’Inde au détriment de la Grande-Bretagne, tout comme je ne m’attends à rien de bien pour la Grande-Bretagne au détriment de l’Allemagne ». Ou encore : « Je ne souhaite pas la défaite des Britanniques, ni la défaite des Allemands  ». Et quand l’Empire britannique se présente, dans combat contre les nazis, comme le défenseur de la liberté, il proteste  : « J’affirme qu’en Inde nous avons un régime hitlérien, même s’il se déguise dans des termes plus doux  », ainsi que «  Hitler est “le péché de la Grande-Bretagne”. Hitler n’est que la réponse à l’impérialisme britannique ».
En mai 1940, alors que la France est envahi, que les intellectuels polonais subissent un holocauste, Gandhi note : « Je ne veux pas voir les Alliés défaits. Mais je ne crois pas Hitler aussi mauvais qu’il est dépeint. Il fait preuve de capacités étonnantes et il semble gagner ses batailles sans trop de sang répandu ». Et même : « Hitler aurait pu être un allié, et peut encore l’être ».
Fakir : Tout cela, donc, simplement par dépit ?
D.L. : S’y ajoute un autre motif, me semble-t-il. Considérant que « la guerre elle-même est un crime contre Dieu et l’humanité », Gandhi conclut ainsi : « Roosevelt et Churchill ne sont pas moins criminels qu’Hitler et Mussolini ».
Se découvre ici une faiblesse intellectuelle de Gandhi, et peut-être du mouvement non-violent : à condamner sans nuances la violence, on rend difficile, voire impossible, la distinction entre ses différentes manifestations, modalités, buts poursuivis.
A vrai dire, Gandhi avait si bien étendu la violence – et ce dès 1909 – à toute la « maudite civilisation moderne », la comparant à un «  tigre » vorace, à un « monstre », condamnant en vrac les chemins de fer, l’industrie, l’automobile, l’urbanisation, même la médecine, tout cela devenait synonyme de subjugation, d’esclavage et de violence. Du coup, comme tout était violence, négation de la société traditionnelle, il peinait à trouver ses repères dans les conflits du XXe siècle.
Ceci explique son ingénuité, ses hésitations envers le fascisme et le nazisme. « Plusieurs de ses réformes m’attirent  », écrit-il à propos de Mussolini. Il est particulièrement impressionné par « son opposition à la sur-urbanisation » et par ses mesures « pour la classe paysanne », inspirée par un « amour passionnel pour son peuple ». Le fascisme signifiait, pour lui, un retour à la vie rurale, un rejet de la civilisation industrielle, cent fois haïe. Mais comme il devait bien reconnaître la « main de fer » du Duce, Gandhi ajoute immédiatement : « La violence est la base de la civilisation occidentale.  » A force d’élargir le concept, de le généraliser, il ne parvient à juger séparément différentes formes de violence.
Pour en venir à ce paradoxe : alors que Gandhi a soutenu la Grande-Bretagne durant la guerre de 14-18, parfois avec enthousiasme, il atermoyait en 1940, au moment précis où la nécessité de cette violence était claire, pour empêcher la « solution finale  » des juifs, et que les « indigènes » d’Europe de l’Est ne soient décimés, réduits en esclavage.

1947 : La non-guerre d’Indépendance

Fakir : Grâce à la non-violence, Gandhi mène néanmoins l’Inde vers l’indépendance…
D.L. : Oui et non. Gandhi maintient sa ligne, en effet, et ne prend jamais les armes. Mais son combat politique bénéficie de la violence des autres.
D’abord, après Stalingrad, le projet du IIIe Reich de bâtir, en Europe de l’Est, des « Indes allemandes » est mort, et avec cet échec les « Indes britanniques » agonisent. Les trois pays, l’Allemagne, le Japon, l’Italie, les plus volontaires pour relancer la tradition coloniale, ont perdu. Dans le monde qui sort de 1945, la supériorité de l’homme blanc est disqualifiée comme fondement politique.
Ensuite, durant la guerre, sous la tutelle japonaise, s’est formée l’Armée nationale indienne. Après la défaite de l’Axe, le gouvernement britannique voulait évidemment punir les « traîtres », les Indiens ayant combattu aux côtés de l’ennemi, mais il n’y est pas parvenu : «  Pour tous les Indiens, sans considération d’orientation politique, les soldats de l’INA étaient de vrais héros. Les Britanniques n’étaient plus en mesure de punir une rébellion directe, pas même dans le secteur vital des forces armées ». Un autre épisode le confirme : «  Le 18 février 1946 à Bombay, les soldats de la marine indienne se mutinèrent, prirent possession de la majorité des navires de guerre du port et, alors que la ville était sous la menace des canons des navires, un groupe de mutinés débarqua et attaqua les soldats anglais de la garnison.  » Dans ce cas également, «  les Anglais furent forcés de promettre l’impunité au mutinés ». Par les armes aussi, pas seulement mais aussi, le rapport de force était bouleversé.
Surtout, que se passe-t-il dans les autres nations colonisées ? Un mouvement indépendantiste émerge, largement influencé par les communistes et les socialistes. La révolution menée par Mao Tsé-Toung se propage à travers la Chine. L’Angleterre ne pouvait plus compter sur le soutien de ses alliés : redoutant la contamination de l’Inde, les Américains pressent les Britanniques d’ouvrir une voie moins radicale.
Ainsi, Stalingrad et la Longue Marche ont davantage contribué à l’indépendance de l’Inde que les initiatives non violentes de Gandhi.
Par ailleurs, sur quoi débouche, finalement, la non-violence de Gandhi ? Sur un état pacifiste ? Non, sur une partition immédiate entre l’Inde et le Pakistan, sur une guerre d’extermination des deux côtés de la frontière, sur des trains de réfugiés qui arrivaient parfois remplis seulement de cadavres, sur la plus grande migration forcée du siècle, sur une Inde qui envoie des troupes aéroportées dans la vallée du Cachemire, contre la population locale. Même si Gandhi, il faut en convenir, a fait de son mieux pour arrêter ou limiter la violence, dont il sera l’une des victimes.
Fakir : Tous les grands dirigeants connaissent des échecs, ou voient leur pensée tordue…
D.L. : Certes, mais alors qu’on peut dresser un bilan critique de Lénine, et de tous les révolutionnaires, Gandhi est transformé en icône, en une image qui varie d’ailleurs.
De son vivant, Gandhi était perçu avant tout comme un anticolonialiste. Churchill, par exemple, le méprisait, parlant du « fakir séditieux  », d’un « misérable petit vieux qui a toujours été notre ennemi », d’une « vieille fripouille » qui « se battait pour l’expulsion de la Grande-Bretagne hors d’Inde » et pour « l’exclusion permanente du commerce britannique en Inde ». C’est ensuite qu’on a changé l’image de Gandhi, pour en faire d’abord un apôtre de la non-violence, l’antithèse de Mao, de Ho Chi Minh, de Castro, de Arafat. C’était une manière de contrer les mouvements de libération révolutionnaire, d’inviter la gauche à déposer les armes.

Le fils de Gandhi

D.L. : Dans cette realpolitik, le legs de Gandhi, comme champion de la non-violence, fut remis au quatorzième dalaï-lama. Dans sa lutte pour l’indépendance, ou la semi-indépendance du Tibet, lui déclare adhérer au principe de la nature sacrée de la vie, suggère de transformer sa région «  en une zone d’Ahimsa, un terme hindi signifiant un état de paix et de non-violence ». Cette déclaration fut faite devant le Comité des droits de l’Homme du Congrès américain en 1987, et deux ans plus tard le il recevait le prix Nobel de la paix. Une reconnaissance que Gandhi ne reçut jamais, mais déjà remportée par son héritier présumé.
Or quelle est la véritable histoire ? Elle apparaît clairement dans deux livres écrits, ou coécrits, par des agents de la CIA – John Kenneth Knaus, en 1999, Orphans of the Cold War : America and the Tibetan Struggle for Survival (éditions Public Affairs) et Kenneth Conboy & James Morrison en 2002, The CIA’s Secret War in Tibet (University Press of Kansas).

Le dalaï-lama fuit Lhassa en 1959. Lorsqu’il traverse la frontière entre la Chine et l’Inde, il nomme général un des Tibétains qui l’aident à fuir, pendant que les deux autres utilisent la radio fournie par la CIA. Eux adressent à l’Agence un message urgent : «  Envoyez-nous des armes pour trente mille hommes par avion. » Les guérilleros reçoivent un entraînement sophistiqué, ils disposent d’« un inépuisable stock d’armes dans le ciel  », parachutées par les avions américains, et ont même la possibilité d’utiliser une zone sûre, derrière la ligne de front, la base Mustang au Népal. Malgré tout cela, les commandos infiltrés n’obtiennent que des résultats « généralement décevants » et «  ne trouvent que peu de soutien parmi la population locale ». En bref, la tentative de soutenir «  un mouvement de guérilla à grande échelle par air au Tibet se révéla un échec cuisant » et « vers 1968, les guérilleros de la base Mustang devenaient âgés », incapables « de recruter de nouveaux hommes ». Les États-Unis abandonnent le projet militaire, ce qui déçoit amèrement le dalaï-lama : « Il remarqua abruptement que Washington avait coupé son soutien aux programmes politiques et paramilitaires en 1974. » Si on veut trouver une vague analogie avec Gandhi, c’est avec celui de la Première Guerre mondiale, qui recrutait des soldats indiens pour l’armée britannique…
Pourquoi les Etats-Unis soutenaient-ils la révolte tibétaine ? Là encore, les agents de la CIA s’en expliquent : pour « forcer Mao à détourner ses ressources déjà minces » et pour provoquer l’effondrement de la République populaire de Chine. Leur objectif principal ne fut pas atteint, mais la Chine fut quand même affaiblie, les États-Unis « bénéficièrent des renseignements glanés par les forces de résistance [tibétaines]  », et l’armée américaine put expérimenter «  de nouveaux types d’équipements – avions et parachutes, par exemple » et « de nouvelles techniques de communication ». Du coup, «  les leçons apprises au Tibet  » purent être utiles «  dans des endroits comme le Laos ou le Vietnam ».
Le dalaï-lama disposait d’un autre allié : l’Inde, qui a toujours souhaité détacher le Tibet de la Chine. Aussi, les guérilleros tibétains ont-il combattu sous le commandement de l’armée indienne durant la brève guerre sino-indienne de 1962, et ensuite durant la guerre indo-pakistanaise. Sur deux photographies, prises en juin 1972, nous voyons d’ailleurs le dalaï-lama en personne, accompagné du général indien Sujan Singh Uban, marcher et haranguer la Force frontalière spéciale dans sa lutte contre le Pakistan. Et assez logiquement, le dalaï-lama soutient le programme nucléaire indien.
Fakir : Mais d’où vient, alors, cette image de non-violence ?
D.L. : Une fois de plus, il suffit d’écouter l’agent de la CIA qui a passé des décennies aux côtés de ce leader. Après l’éclatement de la guerre de Corée, en 1950, la CIA a reçu comme instruction de conduire, non seulement des « opérations paramilitaires », mais également de la « guerre psychologique ». Aussi, après la révolte de 1959, le « groupe de stratégie psychologique » a demandé à l’administration Eisenhower de « faire durer le plus longtemps possible la rébellion et de lui donner un maximum de poids dans tous les médias publics d’information ». Pour ça, « la CIA a engagé une firme de relations publiques pour aider les Tibétains à faire connaître leur cause ». Il s’agissait de « dresser les bouddhistes asiatiques contre l’expansion de la Chine communiste ». Comme le communisme était associé à la violence, on décida de le contrer avec le bouddhisme et ses connotations non violentes. Dès lors, un « écran » de non-violence entoura la personne du dalaï-lama. Non seulement lui-même fut remaquillé, mais tout le Tibet prémoderne et prérévolutionnaire est devenu un endroit magique, où l’esclavage, la servitude, la violence de la classe dominante avaient disparu...

Le choix de l’impuissance

Fakir : Vous en concluez quoi ?
D.L. : Que le concept de « non-violence » est extrêmement vague, qu’il n’a pas aidé l’American Peace Society à s’orienter clairement face à l’esclavage, ou face à la guerre des cipayes, pas plus qu’il n’a guidé avec lucidité Gandhi à travers les conflits du XXème siècle. Et parfois, qu’il est là avant tout pour masquer soit une lutte d’indépendance, soit des intérêts impérialistes. Au fond, la « non-violence » est une notion si doctrinaire, si dogmatique que, face aux grandes crises, ses partisans sont contraints de choisir entre plusieurs violences.
La diffusion de cette théorie dans la gauche révèle, parmi d’autres symptômes, un choix de l’impuissance. Les militants non-violents peuvent se sentir purs, sur le plan individuel, mais comment modifier le cours de l’histoire sans une part de violence ? La vision unilatéralement catastrophique du communisme au XXème siècle a provoqué une fuite de la politique, la conversion en une religion déguisée. Et un livre, qui a joui d’un succès certain dans les milieux de gauche, en dit long rien que par son titre : Changer le monde sans prendre le pouvoir. Le temps est au renoncement…

La méthode

Pour le rendre plus accessible, on a librement transformé en entretien le papier de Domenico Losurdo paru dans la revue Radical – avec l’accord de cette revue (merci à Daniel Zamora) et de l’auteur. Qui nous a appris, au passage, que son texte complet paraîtra en septembre aux éditions Delga, sous le titre La non-violence. Une histoire démystifiée.

« Mais c’est un peu facile, proteste Fabian (alias « Chef » car président de Fakir), de critiquer Gandhi sur la guerre des boers. C’est pas encore le Gandhi qui va libérer l’Inde...
– Enfin, il a déjà trente ans, quand même, c’est pas un adolescent non plus.
– Et c’est facile, en 2014, de condamner Hitler, mais en 1940, les choses ne sont pas si claires. Qui condamne alors la solution finale ? Qui en parle ? Même l’URSS a signé un pacte de non-agression, et dépèce la Pologne de concert avec l’Allemagne…
– Bref, Hitler était un chic type, ironise Vincent, mais pendant la guerre, son caractère s’est un peu gâté. » Fort de sa licence d’histoire, il poursuit : « Pour info, Dachau ouvre dès 1933, Oranienburg en 1935, Buchenwlad 1937, Neuengamme et Mauthausen 1938, et le dernier à ouvrir c’est Auschwitz, en avril 1940 justement. Sans parler de Mein Kampf, publié en 1925, qui n’annonce rien de bon. En 1940, ils avaient déjà ouvert le gaz.
– Ca existe, je ne nie évidemment pas, mais l’opinion publique n’est pas au courant de tout ça. Je lis pas mal là-dessus, en ce moment. Quand on lui présente un rapport sur l’extermination, en 1943, Roosevelt est incrédule, et les communautés juives elles-mêmes. Dans les années 30, tous les pays refusent d’accueillir les réfugiés juifs, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada (avec pour slogan humaniste « aucun c’est déjà trop », « none is too many »), la Suisse (« Das Boot ist voll », « la barque est pleine »), etc. Alors, reprocher à Gandhi, à des milliers de kilomètres de là, dans une lutte de libération, de ne pas voir clair dès 1940, c’est anachronique.
– Mais justement, comme pacifiste, comme anticolonialiste, comme conscience critique, est-ce qu’il n’avait pas, plus que d’autres, un devoir de lucidité ?
– Et dans ton papier, on ne sait pas quand lui vient sa volonté de non-violence…
–…et on ne sait pas si la non-violence est un principe ou une tactique, ou les deux…
–…ni s’il était d’abord un anticolonialiste, ou d’abord un non-violent…
– Ton article est intéressant, il ouvre des pistes, mais on n’en conclut rien.
– T’en conclus quoi, toi, d’ailleurs : qu’on doit prôner la violence, c’est ça ?
– Tant qu’on n’a pas d’armes, qu’on ne sait pas les utiliser, et surtout qu’on ne voit pas des millions d’insurgés pour les brandir, ça serait complètement stupide. Au contraire : puisqu’en face ils possèdent des canons, des mitraillettes, des chars, défendre la non-violence paraît une tactique raisonnable.
– Juste une tactique ?
– Qu’on se raconte pas d’histoires : c’est pas en se mettant des nez rouges et en chahutant les assemblées générales d’actionnaires qu’on les fera chuter. C’est pas en faisant des chaînes humaines qu’ils ont libéré Paris. »

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Vos commentaires

  • Le 6 juillet à 23:14, par D’hautcourt En réponse à : Au pays de Gandhi

    Merci pour cet article et plus largement pour l’accès à tous ces joyaux crées par Fakir !

  • Le 9 mars 2015 à 10:46, par Lavonne En réponse à : Au pays de Gandhi

    Vraiment sympa ce site, je trouve votre approche vraiment int

  • Le 4 décembre 2014 à 10:46, par Azza En réponse à : Au pays de Gandhi

    Je suis pas fan de la methode de « libre transformation » d’un texte en entretien plus ou moins fictif, meme si relu et accepte par l’auteur. C’est quoi l’avantage en fait ? L’idee de « rendre accessible » me semble un peu mince. En tout cas, j’aurais prefere que la methode soit explicitee AVANT d’avoir lu l’article.

  • Le 30 novembre 2014 à 08:27, par Alex En réponse à : Au pays de Gandhi

    L’évolution des positions de Ghandi sont évidemment critiquables. Et c’est trop facile de parler de naïveté quand on est rendu en 1940. Il n’y avait pas besoin de constater le massacre des Juifs et des citoyens soviétiques en général pour avoir une preuve de la nocivité des régime fascistes car - plus près de chez Ghandi - la guerre sino-japonaise faisait rage depuis 1937 ! Sans oublier le bellicisme italien en Abyssinie dans les années 1930 et l’intervention de Rome et de Berlin en Espagne.

    Ghandi avait sous le nez, en Birmanie, en Chine et en Inde le résultat de l’application d’un programme fasciste, celui du Japon membre des pays ligués contre le Komintern. En 1940, plusieurs millions de Chinois sont déjà morts des suites des combats, des déplacements, des famines.

    De son côté, Ho Chi Minh ne se fait aucune illusion sur le Japon malgré la position délicate dans laquelle se trouve l’Indochine française suite à l’entrée des troupes japonaise dans la colonie et après la guerre Franco-Thaïe. Combattant les colonialistes français (ouvertement fascistes sous l’administration Decoux), il combattait aussi les impérialistes japonais.

  • Le 10 novembre 2014 à 13:29, par radtransf En réponse à : Au pays de Gandhi

    C’est pas super convaincant. C’est plus un procès à charge contre Gandhi et la non violence, en selectionnant soigneusement les citations qu’une analyse objective. Ce qui ne manque pas de sel venant de quelqu’un qui a écrit un bouqui tachant de réhabiliter Staline.