Vive l’esclavage !

par François Ruffin 16/11/2016 paru dans le Fakir n°(76) juillet-août 2016

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Au bout d’un moment, ils vous libéreront peut-être, espère un jeune militaire.

  • Non, petit soldat. Ça ne marche pas comme ça, mon ami. Si un homme te donne de la liberté, ce n’est pas de la liberté. La liberté, c’est quelque chose que tu dois prendre seul.

Paris, lundi 11 janvier.

Je taille le bout de gras, et je le bouffe en même temps, chez Gérard Filoche : « T’as pas vu, Queimada ? il me demande. C’est un vieux film, avec Marlon Brando. Y a une révolte d’esclaves, à Haïti, et lui vient voir les propriétaires terriens :

‘Faites-en des salariés ! il leur dit. Ça vous coûte trop cher, l’esclavage ! Vous êtes obligés de nourrir vos esclaves, de la naissance à la mort, libérez-les, ça vous coûtera moins cher. Salariez-les ! Vous ne les payerez que quand vous en aurez besoin !’ Et moi, je commente : ainsi naît le salariat. Voilà l’immédiat après-esclavage, et l’histoire du salariat, les 170 ans d’histoire du salariat, c’est la reconquête des avantages de l’esclavage ! C’est le paiement de l’acte productif, mais aussi des cotisations pour couvrir la maladie, la vieillesse, la maternité…
- C’est pas très bandant, quand même, je remarque, comme projet, de défendre les avantages de l’esclavage…
- Oui, mais bien sûr, nous avons en plus les congés, la liberté.
Sur les conseils du camarade Gérard, on a donc regardé Queimada.
Un film jubilatoire de cynisme.

Qui, tel un « art de la guérilla  » façon Sun Tzu Guevara, délivre en images des leçons d’actions, révolutionnaire ou contre-révolutionnaires.

Ainsi l’espion anglais, Sir William Walker – alias Marlon Brando – convainc-t-il les propriétaires de renoncer d’eux-mêmes à l’esclavage :

« Messieurs, laissez-moi vous poser une question. Ma métaphore pourrait sembler un tantinet inconvenante mais je pense qu’elle vise juste. Que préférez-vous, ou plutôt devrais-je dire, qu’est-ce qui vous convient le plus ? Une femme ou l’une de ces mulâtresses ? Ne vous méprenez pas, je vous prie. Je parle strictement en termes d’économie. Quel est le coût du produit ? Qu’est-ce que le produit rapporte ? Le produit, dans le cas présent, étant l’amour. L’amour purement physique puisque les sentiments ne jouent manifestement aucun rôle en économie. Ou presque. Une femme doit se voir offrir un foyer, de la nourriture, des tenues, des soins médicaux et cætera. Vous devez la garder toute votre vie même si elle a pris de l’âge, devenant un peu improductive. Et bien sûr, si vous avez la malchance de lui survivre, il faut payer ses obsèques. Non, c’est vrai. Messieurs, je sais que cela paraît amusant mais ce sont les faits, n’est-ce pas ? Avec une prostituée, en revanche, la question est bien différente, non ? Il n’y a pas lieu de la loger, ni de la nourrir, et certainement pas de l’habiller ou de l’enterrer, Dieu merci. Elle est vôtre quand nécessaire. Vous la payez seulement pour ce service et vous la réglez à l’heure. Messieurs, qu’est-ce qui est le plus important et le plus commode ? Un esclave ou un ouvrier rémunéré ? Qu’est-ce qui vous convient le plus ?

Une révolte de Noirs éclate, que conseille Sir William Walker aux colons ? De s’engager à leurs côtés !

Il y a quatre mois, José Dolores [le chef des esclaves mutins] était dans la Sierra Madre avec une douzaine d’hommes. Quand il est arrivé à Sierra Trinidad, ils étaient 400 ou 500. Maintenant, il y en a des milliers. Ils se déploient dans les basses terres. Je pense que si vous n’agissez pas immédiatement, si vous ne vous engagez pas dans cette révolte, vous serez écartés de l’action. Et alors vos anciens esclaves, au lieu de devenir vos ouvriers, ne deviendront pas vos chefs, M. Prada, mais vos bourreaux.

Un Noir explique à l’agent secret :

José Dolores dit que si un homme travaille pour un autre, même si on dit que c’est un ouvrier, il reste un esclave. Et ça ne changera jamais. Puisqu’il y a ceux qui possèdent les plantations et ceux qui possèdent la machette pour couper la canne à sucre.
- Et ensuite ?
- Et ensuite, José Dolores dit que nous devons couper des têtes au lieu de la canne à sucre.
- C’est un programme bien défini.
- Oui.

José Dolores renverse le pouvoir et devient à son tour président :
Ramón, débarrasse-nous des Blancs. De tous les Blancs ! ordonne-t-il.

_ - Qui gouvernera ton île, José ? insinue Sir William Walker. Qui dirigera tes industries ? Qui gérera tes affaires ? Qui soignera les malades ? Qui enseignera dans tes écoles ? Cet homme ? Ou cet homme ? Ou cet autre ? (et de pointer des Noirs illettrés). La civilisation n’est pas chose aisée, José. Tu ne peux pas apprendre ses secrets du jour au lendemain. La civilisation actuelle appartient aux Blancs et tu dois apprendre à l’utiliser. Sans cela, tu ne peux pas avancer.
- Mais pour aller où, lnglês ?

La réaction l’emporte, et Sir William Walker est recruté pour mener la répression :

A présent, il faut comprendre que si nous devons réussir à éliminer José Dolores, ce n’est pas parce que nous sommes meilleurs que lui ou plus courageux. C’est simplement parce que nous avons plus d’armes et plus d’hommes que lui. Nous devons également comprendre qu’un soldat se bat pour gagner sa solde ou parce que son pays l’oblige à le faire. En revanche, le guérillero se bat pour ses idées. Il est donc capable de produire vingt, trente, cinquante fois plus. Est-ce clair ?
- Non, sir William, je ne suis pas d’accord.
- Non ? Je pense que ce calcul est plutôt simple. Qu’est-ce qu’un guérillero a à perdre, si ce n’est la vie ? Alors que vous-même, Général, avez beaucoup à perdre. Une femme, des enfants, une maison, une carrière, des économies, des plaisirs et des aspirations personnelles. Il n’y a aucune honte à avoir, c’est tout bonnement comme ça. Selon vos informations, José Dolores dispose de moins de cent hommes, de peu d’armes, de très peu de munitions et d’aucun matériel. De votre côté, vous disposez de milliers de soldats, d’armes modernes et de matériel. Malgré tout, en six ans, vous avez été incapables de le vaincre. Pourquoi ?
Parce que leurs bases sont ici dans la Sierra Madre. (Il montre un plan.)
Et dans la Sierra Madre, il n’y a aucune possibilité de survie. Pas un arbre, pas un brin d’herbe, mais des vipères et des scorpions. Pourtant, depuis six ans, c’est ici que les guérilleros ont installé leur quartier général. Vous voyez, ici, sur les sommets de ces montagnes, il y a une poignée de petits villages. Ces gens sont sans ressources, avec des niveaux de vie inhumains, ils n’ont rien à perdre non plus. Les guérilleros sont leur seul espoir. Ce sont ces villageois qui permettent aux guérilleros de survivre. Il faut arrêter cet approvisionnement.

Fait prisonnier, José Dolores est enfermé dans une cage :

Au bout d’un moment, ils vous libéreront peut-être, espère un jeune militaire.
- Non, petit soldat. Ça ne marche pas comme ça, mon ami. Si un homme te donne de la liberté, ce n’est pas de la liberté. La liberté, c’est quelque chose que tu dois prendre seul.

Et Sir William Walker de conclure :

Cependant, voyez-vous, un homme qui se bat pour une idée est un héros. Un héros qui est tué devient un martyr. Et un martyr devient immédiatement un mythe. Un mythe est plus dangereux qu’un homme parce qu’on ne peut pas le tuer.

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Vos commentaires

  • Le 19 novembre à 15:33, par Olive En réponse à : Vive l’esclavage !

    Comme expliqué ailleurs cette idée à été développée par Adam Smith, premier (et célèbre) théoricien de l’économie libérale. Un ouvrier coute moins cher (et travaille mieux) qu’un esclave.
    On peut aussi envisager la Civil War américaine sous cet angle : supprimons l’esclavage car ce n’est pas du tout rentable. Evidement, cette vision des évènements est absente de la plus part des livres d’histoire ... pourtant, à bien y regarder ...