Ma soeur, cette fraudeuse

par Vincent Bernardet 06/07/2016 paru dans le Fakir n°(74) 20 février 2016

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Ma sœur a trop de morale. Elle ne sera jamais PDG d’Amazon…

Albert (80), dimanche 13 décembre.

Ma sœur est coupable.
Elle vient de me l’avouer, tandis qu’elle donnait la tétée à sa petite.
« Je suis une fraudeuse pour Pôle emploi, maintenant.
- Pourquoi ça ?
- Bah en fait j’ai quitté mon boulot de serveuse à Millau en disant que je suivais Franck à Clermont-Ferrand. Il devait bosser avec maman dans l’épicerie, et puis finalement, tu le sais, ils n’ont pas eu l’épicerie. Bon, si je le suivais alors qu’il changeait de région, mes droits s’ouvraient, ce n’était pas une démission classique. Mais, finalement, le 28 août on apprend que l’épicerie à Clermont c’est mort. Du coup, Pôle emploi disent que j’ai démissionné et n’ouvrent pas de droits. »

Il y a des plantes qu’on dit « héliotrope » : elles suivent le soleil. Mon beau-frère et ma sœur seraient plutôt « jobotropes » : ils suivent le boulot. Lui, Franck, a quitté la Picardie pour l’Aveyron, où il a fait cariste, metteur en rayon, logisticien dans l’agro-alimentaire, il a même accepté un intérim dans la maçonnerie, et tant pis s’il n’y connaît rien « je préfère bosser que me tourner les pouces ». Il devait quitter, à nouveau, l’Aveyron pour l’Auvergne, ouvrir un Petit Casino avec ma mère, mais l’affaire leur a filé sous le nez.
« Mais tu leur as expliqué la situation ? Que, vraiment, Franck avait du boulot à Clermont ?
- Ah mais oui. Mais la nana me dit
’’mais tout le monde peut faire ça madame, dire que son mec a un boulot dans une autre région’’. Mon dossier est passé en ’’fraude’’ et ils vont tout examiner en commission. Je lui dis que j’étais obligé de quitter mon boulot, qu’on avait déjà rendu la maison, je n’avais plus rien en Aveyron. Et puis mon patron il avait retrouvé quelqu’un de toute façon, mon départ était prévu. Elle n’a rien voulu savoir. Mais je lui donne pas tort parce que, au fond, j’abuse peut-être… »

C’est le pire.
Ma sœur culpabilise pour de bon.
Je ne blaguais pas.
« Tu comprends, pour moi c’est important, de payer ses impôts, de ne toucher que ce qu’on doit toucher. Si tout le monde fait comme moi, c’est pour ça le trou de la Sécu... »
Les déficits, c’est elle.
Je la dévisage, la fraudeuse, l’assistée. Le « cancer de la France ».
Elle a les traits tirés, avec sa gamine sur le ventre.
22 ans à peine, et elle jongle entre les couches les biberons les papiers de la CAF, de Pôle emploi, les résiliations de bail, de forfaits pour les portables, etc. L’arrivée de la gosse amène encore plus de paperasses, la mutuelle, la Sécu, la mairie (moi qui me noie dès qu’il faut payer une taxe d’habitation). De ses années de galère, elle a développé ce savoir-faire, avec tous les justificatifs bien rangés dans des pochettes plastiques, classés par date, par organisme.
Et la voilà qui s’accuse : oui, j’ai fraudé.
La voilà qui recrache les discours de Yves Calvi, du Point et de mon oncle.
Mon oncle, patron dans les cochons, qui passe ce dimanche prendre un café, faire un coucou, et pointer du doigt « les gens qui gagnent plus en ne bossant pas », « les charges sociales », « les économies à faire », etc.
Ces opinions ne sont plus « de la politique », plus de l’ « idéologie », mais des banalités, tant elles sont ressassées. Et après le départ du tonton, alors qu’elle revient sur la fraude, je tente une contre-attaque : « Mais arrête un peu, tu n’es pas une fraudeuse. De toute façon, on parle de combien ?
- 500 €. C’était pour un mois, parce qu’après j’étais en congé maternité.
- Mais tu vois
(je dis ’’tu vois’’, mais justement elle ne voit pas), Amazon, quand ils arrivent en France, ils touchent plusieurs millions d’euros de subventions. Alors qu’ils doivent deux cents millions au fisc. Ces entreprises-là ne paient que 2 ou 3 % d’impôts, ils fuient dans les paradis fiscaux. Ce sont eux, les vrais assistés, les fraudeurs…
- Oui oui, je sais. Mais ce n’est pas pareil. Tu me parles de trucs généraux comme ça, je suis d’accord avec toi. Les entreprises, les patrons, les salauds. Je sais tout ça, mais tu vois... je ne sais pas... c’est pas pareil. »

C’est le problème : ma sœur a nettement plus de morale que le patron d’Amazon.
Elle ne sera jamais PDG…

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Vos commentaires

  • Le 10 juillet à 16:11, par papybuzz En réponse à : Ma soeur, cette fraudeuse

    Depuis longtemps les politiques à travers les grands médias culpabilisent le peuple, et ça marche !
    pour le chômage, pour les impôts si vous avez oublié une bricole, sur la route pour un petit dépassement de vitesse, Et lorsqu ’un politique ou leader important se fait prendre pour des fraudes énormes il va pavaner sur les plateaux télés sans honte, rester accrocher à son fauteuil, continue a mentir jusqu’ à plus soif : un vrai scandale !
    CHERS CITOYENS NE CULPABILISEZ PLUS !!!!
    et sachez que les vrais tricheurs ( ceux qui vivent de tricheries sans aucune déontologie citoyenne dans les élites et aussi dans le peuple , ne culpabilisent jamais

  • Le 9 juillet à 09:45, par ekal En réponse à : Ma soeur, cette fraudeuse

    @ Erwan Humbert-Droz : Le jour où les voleurs de wagons de boeufs seront punis alors on pourra parler d’égalité de traitement devant la loi pour tout le monde. En attendant la justice de classe laisse libre les voleurs de bétail et punit uniquement les voleurs d’oeufs. Et toi, tu récites juste le catéchisme de l’honnêteté ce truc inventé par la classe bourgeoise pour que la classe pauvre ferme sa gueule.

  • Le 9 juillet à 07:04, par Sophie En réponse à : Ma soeur, cette fraudeuse

    C’est justement parce qu’elle est honnête qu’elle se sent coupable.
    J’avais de très bons arguments à développer pour le démontrer, mais ce fichu site limite la longueur des commentaires sans prévenir à l’avance, et sans compteur en temps réel, ce qui fait qu’après avoir passé une demi-heure à le taper, j’en ai passé une autre à essayer de le réduire suffisamment, sans succès. Je renonce.

  • Le 8 juillet à 13:11, par François DOS SANTOS En réponse à : Ma soeur, cette fraudeuse

    Bonjour,
    Mr Erwan Humbert-Droz, relisez bien l’article, c’est Pole emploi qui la déclare « fraudeuse » sans une véritable analyse alors que sa situation a évolué. Elle prends pour elle le discours de pole emploi, résignée devant l’institution.
    Et pour la phrase que vous reprenez, on parle bien du parton d’Amazon et pas de l’ensemble des partons.
    J’ai un ami petit parton qui ne voit pas là la force du capitalisme : amalgamer les 99% de petites entreprises avec le 1% de multinationnales, en leur faisant croire que ce qui est bon pour les multinationnales est bon pour les PME et TMPE alors que ces petits partons sont plus prés des besoins des droits des salariés.

  • Le 7 juillet à 10:47, par Ben En réponse à : Ma soeur, cette fraudeuse

    Je ne serai également jamais PDG mais j’ai fait bien pire. Je suis un être immoral, suppôt de l’anti-France qui se lève tôt : j’ai demandé (et obtenu) une rupture conventionnelle, ce qui m’ouvre le droit à toucher le chômage. Et au lieu de chercher du travail, j’ai profité de ce temps et de cet argent pour préparer le concours enseignant. Concrètement, pendant un an, j’ai vécu au crochet de la société comme une vulgaire parasite, sans chercher de travail (la honte !), sans chercher à me réinsérer, en restant chez moi comme un gros fainéant de chômiste. Je persiste et je signe : j’ai eu le concours, et à la rentrée de septembre, je vais faire partie de cette classe de nantis que sont les profs : toujours en vacances, 18 heures par semaine, etc. En plus, comble du comble de l’infamie, je ne regarde pas le foot et je l’assume.
    Franchement, je crois qu’on ne peut pas faire pire, si ça peut rassurer vôtre sœur...

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