Vendre du Sarkozy

par L’équipe de Fakir 18/06/2007

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On a besoin de vous

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Y en a marre de perdre. Pour la présidentielle, Fakir avait donc choisi de s’enrôler derrière le vainqueur proclamé d’avance : Nicolas Sarkozy. Et nous avions suivi une formation pour mieux commercialiser ce produit.

« Demain, y a la formation des animateurs UMP. C’est ouvert à des gens comme vous... » Au téléphone, le secrétaire départemental de l’UMP m’oriente, moi, jeune recrue hésitante : « On va vous expliquer le programme de Nicolas, et ensuite les militants vont organiser des petites réunions chez eux pour inviter les sarkosceptiques. Deux par semaine, 60 d’ici le premier tour.

En fait, comme je viens de terminer mes études, je voulais m’inscrire aux « jeunes populaires »...

Maintenant, c’est trop tard. C’est plus le moment, il ne faut plus se disperser : on doit ne faire qu’une seule équipe de campagne. Alors rendez-vous, demain, 14 h, à la salle Dewailly. » La détermination de mon interlocuteur m’impressionnait : à l’heure où les éléphants du PS se tirent dans les pattes, à l’heure où l’extrême gauche se déchire ses 10% en cinq courants, l’UMP était en ordre de bataille. Et armait idéologiquement ses militants.

Dans l’entrée de l’espace Dewailly, un tableau d’affichage : « 14 h, grande salle : réunion « groupe communiste ». 14 h, salle 2 : réunion « mouvement populaire » ». Une mémé moustachue se traîne sur ses béquilles, direction salle 1. Deux minettes se pointent, une brune une blonde, pantalons moulants noirs, hauts moulants aussi, du parfum qui sent bon, et les sourires distribués. Le gardien se marre et m’adresse un clin d’oeil : « Bonne compagnie ! » Je rigole et les suis : l’UMP développe, d’entrée, des arguments convaincants...

A l’intérieur, c’est un autre argumentaire que délivre Carole Delavre, déléguée nationale des jeunes UMP : « Restez dans les techniques de la vente, parce que c’est de la vente. » Alors, comment vend-on du Sarkozy ? « Ne dites jamais « je ne suis pas d’accord ». Dites toujours « oui, mais il y a ça aussi ». Plutôt que de convaincre à tout prix, il faut créer une situation harmonieuse. Employez des mots les plus simples possible. Faites sujet-verbe-complément. Parlez à l’affirmative et au présent. Et n’oubliez pas qu’un dialogue réussi implique une conclusion. »

« On a décidé de convaincre les personnes attirées par l’extrême-droite. Les électeurs du Front National, voilà la cible. » Carole Delavre se lève : « Maintenant, vous allez travailler. Monsieur et Madame Moulut, vous allez défendre les propositions de l’UMP sur l’immigration. Et puis vous, Pierre et Claudine, vous allez trouver des contre-arguments, vous contredire. C’est les méchants. Vous pouvez vous mettre dans la peau d’un socialiste, ou d’un lepéniste, n’importe quoi ». C’est parti pour un tournoi d’impro dans ce nouveau Théâtre « National » et « Populaire » :

Monsieur Moulut (gentil) : Aujourd’hui, l’immigration, ils viennent pour profiter de nos lois sociales. Ça correspond pas à nos besoins. Nous on veut accueillir des gens dont on est sûr qu’ils vont bosser, pour une durée déterminée.

Madame Moulut (gentille) : Voilà ! On veut 15 plombiers par exemple, ou on a besoin de 100 charpentiers. Ben on les demande, ils viennent, c’est tout !

Claudine (méchante) : D’accord, mais quid des autres en situation illégale ? Quid ?

Madame Moulut (gentille) : Il faut renvoyer ces gens qui n’ont rien à faire chez nous. On est incapables de leur assurer un avenir décent.

Sylvaine (gentille) : Oui, parce qu’ils viennent, mais bon, on l’a vu, après ils vont dans les logements insalubres, ils brûlent, là, l’an dernier il y a eu des morts à Paris. Il faut pas être laxiste quoi.

Claudine (méchante) : Alors France terre d’asile, c’est fini ?

Les gentils, en choeur : C’est n’importe quoi France terre d’asile. On peut pas !

Claudine (méchante) : Mais ces gens que vous allez faire venir, les choisis, on va les loger où ?

Madame Moulut (gentille) : Ça c’est vrai que c’est un problème. Les logements manquent aux Français, et c’est pas pour être raciste, mais les logements c’est eux qui les ont ! Ça personne n’ose le dire.

Moi (méchant) : Si, vous...

Madame Moulut (gentille) : Oh écoutez bon ça suffit ! Avec mon mari nous allons souvent en Allemagne, on connaît bien. Une fois où on y était avec mon mari, ben il y avait eu un problème, avec les Turcs, ou les Kurdes, enfin je ne sais plus... Bon, ça fait peut-être mal au coeur, mais les Allemands avaient décidé qu’il y en avait trop. Ils les ont mis dans des camions militaires et hop, ils les ont ramenés à la frontière. Ah ça, ils n’ont pas fait de quartier.

Voilà de quoi séduire, en effet, l’électorat Front National : s’inspirer des méthodes allemandes pour la gestion des étrangers... « Bon, maintenant, on va échanger les rôles. Pierre et Claudine, vous défendez le programme de Nicolas Sarkozy sur le travail. En face de vous, trois contradicteurs. C’est parti. » Sous mes yeux, une feuille avec les propositions de l’UMP : « Création d’un nouveau contrat de travail, unique et à durée indéterminée, car le CDI fait peur... » Le CDI m’a toujours tellement « fait peur » que je me sens pétrifié. « Euh... Je ne sais plus exactement ce que nous avons prévu pour la parité, mais je trouve qu’elle devrait être respectée... Je vais donc laisser commencer Claudine. » Tout le monde rigole.

Claudine (gentille) : Le chômage a baissé de 10 % en un an... Nous avons développé les services à la personne... Le CNE n’a pas été une mesure sans intérêt...

Monsieur Moulut (méchant) : Moi je voudrais bien savoir quel intérêt il a, le CNE.

Moi (gentil) : « Quel intérêt, quel intérêt »... Mais attendez, c’est un intérêt révolutionnaire le CNE ! Exonération presque totale des charges sociales à l’embauche ! Possibilité de licencier le salarié quand on veut ! Voilà un dispositif véritablement incitatif pour l’embauche des salariés !

Monsieur Moulut (méchant) : Peut-être, mais je suis chef d’entreprise. Ben je vois pas pourquoi j’aurais intérêt à signer trois ou quatre CNE plutôt que trois ou quatre CDD, non, je vois pas, je suis désolé.

Moi (gentil) : Le CDD monsieur, mais c’est d’une ringardise absolue ! Vous vous rendez compte ? Impossibilité de licencier avant la clôture du contrat ! Et les indemnités, vous y pensez ? La prime de précarité ? Vous savez combien ça fait, à la fin, quand vous vous séparez du salarié ? Mais c’est pratiquement un mois de salaire de plus, monsieur ! Quel employeur aujourd’hui peut se permettre ce luxe ?

Monsieur Moulut (méchant) : Vous avez raison... Mais quand même, le salarié a droit à une sécurité...

Moi (gentil), qui explose : Quoi ? Il ne s’agit plus de ramener son petit code du travail en disant ’j’ai droit à ça, à ça...’ Non ! Pendant que nous nous accrochons à nos petits privilèges, nos petits archaïsmes du genre ’sécurité de l’emploi, retraite anticipée, etc.’, nos concurrents rigolent ! Et les concurrents aujourd’hui, ça s’appelle la Chine !

Sylvaine (méchante), qui chevrote : Que proposez-vous, alors ?

Moi (gentil) : Le contrat de travail unique, madame ! Aujourd’hui, les contrats, il y en a partout : CDD, CNE, CAE, CA, CES, etc, on nage en pleine jungle administrative, il faut simplifier ! Avec un contrat de travail à temps unique, c’est chose faite, tout le monde s’y retrouvera. On verra après pour les modalités d’application. Mais le CDI, il faut se mettre dans la tête que c’est fini. Quel salarié peut encore espérer, à notre époque, un emploi à vie ? On doit s’adapter, en permanence, à un contexte concurrentiel, c’est tout. La précarité, ce n’est pas un vilain mot. La vie elle-même est précaire, alors pourquoi pas le travail ?

Les voilà tous ravis, ébahis, au bord d’applaudir. Carole Delavre constate une victoire par K.O., et m’adresse un : « C’était parfait ! Faut toujours aller de l’avant, et y a de la répartie ! » Me voilà blindé idéologiquement, donc, assez pour animer des débats. Dire qu’à gauche, il faudrait intellectualiser, distinguer trotskisme et léninisme, se positionner plutôt décroissance ou développement durable, chicaner sur la transformation sociale par la rue ou par l’état, pinailler sur les projets de société idéale...

C’est plus drôle à droite, tout compte fait. On ne chipote pas. On tape dans le tas, on rase gratis, avec des idées bulldozers...

(exclusivité édition électronique)

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