Une vie en pièces

par L’équipe de Fakir 08/12/2006 paru dans le Fakir n°(31) Décembre - Janvier 2007

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Dans ma boite aux lettres, j’ai reçu la dernière pièce de Rachid Rouidjali. Il l’a photocopiée en vitesse au Centre médico-psychologique, puis l’a expédiée en « Courrier suivi - Distingo 500 » tant il tient, je présume, à son oeuvre et à mon avis sur elle. C’est un condensé de notre époque qu’offre ce manuscrit.

Dans les rues d’une ville imaginaire, des hauts parleurs hurlent : « Achetez ! Entrez et achetez ! » tandis que des policiers contrôlent les sacs des passants et sanctionnent les réfractaires à l’achat. En une seule métaphore, poussée à l’extrême, société de consommation et société de répression s’allient. Orwell croise La Décroissance.

Ce dimanche, j’ai donc rendu visite à l’auteur, au Chemin de Milly à Doullens. Tout au ras du sol, autour, les champs, les maisons, et les cinq étages d’un HLM se dressent d’un coup. On déchiffre vite le paysage : des pauvres coincés en hauteur.

« L’idée m’est venue pendant mes balades au centre-ville. Ma femme n’arrêtait pas de regarder les bijoux, les vêtements, mon fils c’était les jouets pour la Playstation...

– Ça te frustrait ?

– Moi pas. Moi, les livres, un stylo, du papier, ça me suffit. Mais pour eux, j’avais honte. »

À la fin de sa dernière pièce, le héros, rebelle, se pend en prison.
À la fin de sa pièce précédente, c’était toute une ville qui s’euthanasiait, avec des cadavres « par dizaines ».

Y a de la joie...

Radeau de désespérés

Les pupilles de Rachid se pressent contre sa rétine, elles vont jaillir, on croirait, comme un plomb, anxiété fébrile dans ses prunelles. Et le visage marqué, des lésions sur les joues.
« Pourquoi tu déprimais ?

– La place. J’avais le sentiment que jamais je n’aurais de place... D’ailleurs, aujourd’hui encore, je n’ai pas trouvé ma place. » Il s’accroche à ce mot, « place », tourne autour, « place », puis s’auto-analyse avec lucidité : « Dans la famille, on hait tous notre condition. On déteste la médiocrité. Mon père, il voulait faire chanteur en kabyle, mais il partait à l’usine, chaque matin, malheureux, la tristesse sur les lèvres. Il prenait le bus, jamais la mobylette. Moi non plus, je ne supporte pas la mobylette, je préfère le vélo. Jamais il ne portait le bleu ou une blouse, il refusait, en jean, toujours en jean. »

Tous ces attributs du prolétaire, son fils les abhorre à son tour. Cette position, prolétaire, lui en a pourtant hérité dès l’enfance, dès son échec scolaire assuré, orienté vers un CAP de mécanique, comme une porte blindée qui claque derrière soi, si jeune, définitivement.

« Qu’est-ce pour nous, mon coeur, que les nappes de sang / Et de braises, et mille meurtres, et les longs cris / De rage, sanglots de tout enfer renversant / Tout ordre ; et l’Aquilon encore sur les débris... »

Il cite Rimbaud, le débite plutôt, lèvres mi-closes. Jamais je n’ai compris Rimbaud. Lui le dévorait dès quinze ans, et il me décrit le rythme, les enjambements, et il enchaîne sur Beckett, et Maïakovski, et Villon, des oeuvres qui le sauvent dans son malaise, moins seul, d’autres hommes l’ont éprouvé, exprimé, avant lui, il se raccroche à eux, il se nourrit d’eux, eux qui lui parlent, eux qui l’épaulent dans sa solitude, des amis, des frères, des camarades, grâce à eux qu’il échappe, un peu, juste un peu, à sa « condition », qu’il gagne en noblesse et en universel, plus seulement un névrosé, à Doullens, qui touche l’allocation Cotorep, mais une part de Kafka, de Dostoïevski, les trésors de l’humanité en lui. Elle sert à quoi, en général, la littérature ? À frimer, à orner les buffets, à collectionner des diplômes, mais lui, dernier des Mohicans, enragé d’imprimés, lui se cramponne aux livres, ce radeau des désespérés.

On s’installe au « Bar du Marché », dans un recoin discret, au fond.
« Fabrice Bauchet, il était assis là, sur ta banquette, justement sur ta banquette. C’était un instituteur, envoyé par l’armée, il aidait les fils de Français musulmans. Moi, je rentrais de l’école militaire : je m’étais battu 22 fois en six mois, ils m’avaient renvoyé. Je lisais. Je lisais énormément, toute la nuit. Et j’ai commencé à écrire, en vers. Il écrivait, lui aussi, mais j’étais plus avancé il m’encourageait. On donnait des cours ensemble, sur Jack London, sur Voyelles, sur Saint-Exupéry, il a découvert Lautréamont grâce à moi. Donc, il était assis là, je suis assis ici, et je lui confie : “Tu sais, je me sens un peu désaxé, pas normal.“ Et lui me répond : “Moi aussi, j’ai un problème : je suis homosexuel.“ Et puis, son service fini, il est parti. La ville de Doullens ne l’a pas remplacé. » L’autre s’en va, Rachid demeure, lui et son désir de poésie, de communisme, d’idéologie, à Doullens, « désaxé » donc, socialement « désaxé », vraiment « pas normal » ici, dans ce no man’s land culturel. Un désert qui perdure : pas une association, pas un atelier d’écriture, pas une figure d’intellectuel, rien autour, personne à qui s’identifier. À défaut d’intelligentsia, vers ses vingt ans, il s’acoquine aux voyous, oripeau de la révolte, il cambriole et trafique, et fume du shit surtout, « je fumais je fumais je fumais je me sentais bien. »
La dépression le rattrape, il glisse vers les anxiolytiques, fuite en avant dans l’absence, « Tranxène, Temesta, Valium, Xanax, je nageais en pleine toxicomanie médicamenteuse. Tous les médecins de Doullens, j’allais les voir, ils me prescrivaient de tout. Quinze fois, en tout, quinze fois, je suis tombé dans le coma, et une avec un massage cardiaque... Des drogues dures, des cachets, que je prenais pour oublier mes ambitions. »

Il est enfermé dans sa classe comme dans une cage, forcené qui se heurte à ces barreaux, invisibles et plus solides qu’une prison, combat solitaire, insensé, d’où découle sa démence : « Des jours, je me lève, je vais tout abattre, et le lendemain plus rien. » Lui oscille entre le zéro et l’infini, comme un baromètre déréglé : puisque je ne suis rien, pourquoi ne pas me croire tout ?

Il aurait fallu d’autres complices, d’autres Fabrice, pour s’évader, pour lui murmurer des « Tu peux » « Aie confiance » « Reprends tes études » comme on dresse une échelle, des bras tendus, non, pas vers la bourgeoisie, pas son but, mais vers ces cercles de penseurs, poètes, journalistes, professeurs, qui refont le monde et la révolution. Eux ne courent pas les rues, ni de Doullens ni d’ailleurs, réseau mal implanté.

« Tu devrais passer une équivalence du baccalauréat. Et ensuite, tu irais en fac de lettres...

– J’ai bientôt 40 ans.

– Et alors ? Tu aurais pu, depuis longtemps...

– J’y ai pensé, mais sans oser. On se renferme dans la peur. Comme un ghetto. On se dit, “enfant d’ouvrier, je suis condamné“...
L’école m’a abattu une fois... »
Il ôte son long manteau, bleu marine, emprunté à un héros de Gogol ou à un bolchevik. « Enfin, avec mes pièces, quand même, je prouve que je ne suis pas un vaurien. »

La première partie de la pièce est intégralement téléchargeable ci-dessous.
(article publié dans Fakir N°31, décembre 2007)

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