Que faire du Parti socialiste ?

par François Ruffin, Vincent Kassoif 26/11/2013

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Gérard Filoche, c’est notre socialiste préféré.
Le 4 octobre dernier, on débattait avec lui, à Trégunc : que faire du PS ?, on se demandait. Le liquider, ou le transformer ?
La réponse – qui n’est pas la nôtre, mais qu’importe – de cet opposant de l’intérieur.
Avec des illustrations réalisées, en direct, par Faujour.

« Ces meetings ne servent à rien »

Le PS essaie de rassembler autour de la lutte contre le racisme. Je le dis, ces meetings ne servent à rien. Parce qu’on ne va pas convaincre l’extrême-droite avec un bon meeting du parti socialiste qui critique les idées de Mme Le Pen.
Les idées de Mme Le Pen, elles reposent sur le chômage, la misère et l’aggravation des inégalités. Si vous diminuez les retraites, vous donnez du champ à Mme Le Pen, elle peut dire que la gauche et la droite c’est pareil. Donc, si vous voulez vous battre contre Mme Le Pen, il faut augmenter les retraites. Si vous voulez vous battre contre Mme Le Pen, il faut augmenter les salaires. Si vous voulez vous battre contre Mme Le Pen, il ne faut pas rembourser la dette. Si vous voulez vous battre contre Mme Le Pen, il ne faut pas obéir à Mme Merkel. Et tout cela, le parti socialiste ne le fait pas. Et quand il ne le fait pas, évidemment, il nourrit sa propre défaite.

« Ils ont failli tous en venir aux mains ! »

Il y a quelques semaines il y a eu des accrochages au sein du PS. C’est intervenu sur un débat un peu secondaire, sur les « migrants d’origine européenne non insérés », je ne parle pas de Roms exprès. Ils ont failli tous en venir aux mains ! Ils se sont traités de tous les noms. Valls a menacé les autres en disant « vous devez me secourir devant Duflot ». Et les autres ont dit « Jamais ! T’as tort, tu ne peux pas dire ça. » Ça a été une explosion terrible. Bon c’est arrivé là-dessus, pas sur les retraites. C’est moins important, bien que spectaculaire. Mais comme quoi ça arrive !
C’est-à-dire qu’à un moment donné il y aura quelque chose que les autres ne pourront plus supporter. Ça a déjà failli se produire sur Mittal, on n’était pas loin de la nationalisation. Et on peut retrouver ça sur un choix comme le budget.

« 73 % des voix contre la politique menée »

Dans le parti socialiste je ne suis pas tout seul, parce que si c’était que Filoche, ça n’aurait aucun intérêt. On a eu 13,5% au congrès, et il y a une autre motion qui est à peu près à 11% avec laquelle on se rapproche. On peut dire, en gros la « gauche socialiste » c’est 20%. Bien sûr ce n’est pas suffisant pour peser, mais on peut arriver à des résultats.
Par exemple, il y a eu une convention sur l’Europe. Nous, « gauche socialiste », on a mis au vote que la Banque centrale européenne finance directement les États, ainsi que la suspension du traité avec Mme Merkel, la fameuse « règle d’or », et on a proposé un SMIC européen et une Europe sociale. Sur ce vote on a eu 73% des voix, sur les 55 000 militants qui ont voté. Certains diront « oui mais ça n’a rien changé ». Sauf que c’est une accumulation de contradictions. Si, dans le parti du gouvernement, tu as près de 75% des militants qui votent une motion contraire à la politique menée, il y a rupture. Ça ne veut pas dire que la « gauche socialiste » s’isole, ça veut dire qu’elle progresse.

« Vous avez eu tort, vous le savez, mais rejoignez-nous »

Le parti socialiste grec, lui aussi, a été traversé par des contradictions.
Goldman Sachs, la Troïka (U.E, FMI, Banque mondiale) ont pris le pouvoir par l’intermédiaire, à ce moment-là, de Papaendréou, le chef du Pasok, le parti socialiste grec. Au début, il négocie, un peu comme le fait Sapin aujourd’hui, il donne des garanties : « On va rembourser la dette, etc. » Mais que s’est-il passé au sein du Pasok ? Il y a eu une crise à l’intérieur. La gauche du parti constitue un groupe de soixante députés qui va dire : « on ne marche pas », et Papandréou va leur dire un truc extraordinaire : « Je suis d’accord avec vous, mais on va voir plus tard et si à un moment donné on a le rapport de force, on s’opposera à l’U.E. J’appellerai un référendum et le jour où je ferai un référendum, on aura le soutien du peuple et on pourra s’opposer à ce qu’exige l’Europe ».
Il fait donc patienter l’aile gauche du Pasok, pendant un an, deux ans. Finalement, en 2011, il se décide, au bout du douzième plan d’austérité. Il appelle effectivement un référendum. D’emblée, Sarkozy et Merkel le menacent. Il ne tiendra pas 24 heures.
Au sein du Pasok, après ce renoncement, il y a une réunion extraordinaire qui dure deux jours. Les parlementaires grecs, l’aile gauche, disent à Papaendréou : « Tu nous avais dit que tu ferais ça, on y est, tu dois le faire » et lui répond : « Finalement je ne peux pas le faire. Merkel a appelé, les banques nous menacent, je ne peux pas. »
Dans le groupe d’opposants de gauche, il va y avoir un clash. Il y en a en fait 29, sur 60, qui vont capituler et qui vont suivre Papaendréou. Il y en a 21 qui vont refuser de voter, et qui vont être exclus tout de suite. Et où est-ce qu’ils vont ? Ils vont à Syriza. C’est-à-dire que ce groupe prend la place du Pasok. Car le Pasok tombe de 44% à 4% des voix, pendant que Syriza monte, en gros, de 8% à 38%.
Contrairement à ce qu’on croit souvent, Syriza à une politique d’unité avec le Pasok : ils invitent le Pasok à les rejoindre à gauche. Ils disent pas « Pasok pourris, je vous écrase », ils disent « le Pasok, vous avez eu tort, nous le savons, vous le savez, mais rejoignez-nous pour construire une majorité de gauche ».
L’autre jour, je faisais un meeting à Toulouse. Il y avait des Grecs dans la salle, et il y en a un qui me montre une photo de la direction de Syriza. Il me dit : « Ça ne te fait pas peur ?
- Bah non, quel est le problème de la photo ?
- Bah regarde, t’as Tsipras et après, les vingt-cinq autour, c’est que des anciens du Pasok. »
.
Ça fait réfléchir quand même.

« J’étais dans la ligne, hein ! »

Je prends toujours un exemple, qui s’est passé au congrès de Dijon en 2003. On est en plein mouvement pour les retraites, et le congrès s’interroge sur la position à adopter. Chérèque vient de signer dans le bureau de Raffarin l’accord sur les retraites, et le dimanche une grosse manif se prépare à Paris. Le congrès de Dijon est à cheval entre ces deux moments.
Alors voilà comment ça se passe au parti socialiste : pendant la nuit, il y a des commissions, des sous-commissions, dont je fais partie, on est six pour décider des quinze lignes qu’on dicte sur les retraites. Moi je défends mon point de vue : « 60 ans taux plein ». C’est mon seul cheval de bataille. On discute pendant une heure et demie et je ne lâche pas : « 60 ans taux plein ». Alors il y a des navettes, les gens vont consulter leur courant respectif, etc. Au bout de deux heures et demie, on sort de là et je n’ai pas gagné. Il n’y a pas « 60 ans à taux plein », je suis obligé de m’incliner parce que ça ne passera pas.
Arrive la fin du congrès, et pour moi c’est déjà fini, je prépare ma valise, je suis dans le fond de la salle et j’écoute d’une oreille un peu distraite François Hollande. Il lit le passage qu’on a écrit la nuit. Et là il dit, devant toutes les caméras, « 60 ans… à taux plein ». Je suis stupéfait ! Évidemment, j’ai une explication : c’est que le congrès est tellement remonté, toute la gauche du parti a été applaudie, Bernard Thibault a fait un tabac, et, bien entendu, il y a la manif le lendemain : le PS a plutôt intérêt à être en phase avec la contestation.
Le congrès se termine, avec confettis, des caméras de partout, Hollande largement élu, etc. Moi je suis toujours dans le fond de la salle, prêt à partir. Et là, Hollande, quand il passe pas loin de moi, il sort du dispositif de presse, il court vers moi et il me glisse « T’as vu Gérard, sur les retraites, j’étais dans la ligne hein ! » et hop il repart. Il confirme donc : c’est un geste qu’il adressait pour répondre aux aspirations du mouvement de masse.
Cet exemple montre que le PS n’échappe pas à la réalité sociale, les pressions sociales s’exercent sur lui et le traversent.

« Un parti ouvrier-bourgeois »

Je ne cite Mélenchon que quand je suis d’accord, mais quand il était au parti socialiste il avait cette phrase : « Le problème numéro 1 du PS c’est qu’il est électoraliste, son avantage numéro 1 c’est qu’il est électoraliste ».
Il y a une interaction entre ce que les gens vivent, les exigences des gens, et le parti socialiste. Ce n’est pas comme l’UMP, ce n’est pas un parti bourgeois de droite. J’exhume Lénine, mais il disait, en parlant du parti travailliste anglais, « c’est un parti ouvrier-bourgeois ». Ouvrier ou bourgeois ? Bah il était ouvrier parce que sa base était syndicale, ouvrière. En revanche, sa tête était largement imbibée par les sphères bourgeoises. Et il disait : « On ne se comporte pas pareil avec un parti ouvrier-bourgeois comme avec un parti bourgeois-bourgeois ».
Le parti socialiste, nous sommes sa base électorale. Et ça le met en contradiction, cette politique-là, jour après jour, de façon plus exacerbée, avec sa base électorale. Et à un moment donné ça va péter ! Comment, je ne sais pas.

Propos recueillis par François Ruffin
et retranscrits par Vincent Kassoif

Un grand merci à Youenn et tous ses potes de Trégunc
qui ont organisés cette rencontre

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Vos commentaires

  • Le 16 décembre 2013 à 20:43, par Thomas En réponse à : Que faire du Parti socialiste ?

    Gérard Filoche est très utile pour le PS. En effet sans lui et son tout petit courrant « la gauche socialiste », le PS apparaîtrait aux yeux de l’opinion publique trop néo-libéral au vu de son action gouvernementale. Pour que les fables de l’alternance avec l’UMP et du vote utile fonctionnent encore auprès des électeurs, il faut laisser croire qu’une alternance à gauche est possible au sein du PS et Gérard Filoche sert à ça !

    Grâce à Gérard Filoche on peut dire que le PS est à gauche, ainsi les gens continueront à voter pour ce parti qui reprend à son compte certaines idées du FN « les Roms n’ont pas vocation à rester en France » M.Valls, propos défendus par Mme Vallaud-Belkacem. Sans parler de tout le reste : ANI, réforme des retraites, Ayraultport de Notre Dame des Landes, TSCG, Aurore Martin, Léonarda... la liste serait trop longue pour énumérer tous les forfaits de ce parti.

  • Le 13 décembre 2013 à 01:05, par Robert En réponse à : Que faire du Parti socialiste ?

    bon, et un débat Filoche-Mélenchon, vous pourriez en organiser un à Fakir ? SVP !!

  • Le 10 décembre 2013 à 11:50, par Castagnet Michel En réponse à : Que faire du Parti socialiste ?

    Le militant socialiste que je reste est absolument sur la ligne filoche. Il est temps que toutes les sous chapelles de notre sensibilité qui est restée socialiste se fédèrent pour parler d’une seule voix. Ce sera plus facile après les deux prochains échecs où ceux qui nous ressemblent au gouvernement auront rendu leur tablier et où nous pourrons nous retrouver avec ceux qui ont bâti à l’extérieur du parti qui les marginalisait. Leur action pédagogique est immense même si elle n’a pas de traduction électorale. Hélas !

  • Le 9 décembre 2013 à 21:32, par Greg En réponse à : Que faire du Parti socialiste ?

    Alors là, il est vraiment gonflé !!!!

    « Contrairement à ce qu’on croit souvent, Syriza à une politique d’unité avec le Pasok : ils invitent le Pasok à les rejoindre à gauche. Ils disent pas « Pasok pourris, je vous écrase », ils disent « le Pasok, vous avez eu tort, nous le savons, vous le savez, mais rejoignez-nous pour construire une majorité de gauche ». »

    Oui, ils invitent le pasok à les rejoindre à gauche, et c’est également ce que font les militants du FdG (avec plus ou moins de délicatesse ou d’intelligence, c’est vrai...) !
    Il sous-entend que le seul discours du FdG serait « socialistes pourris, je vous écrase », mais c’est faux, il n’y a qu’à aller voir sa page facebook, le discours non-stop dans les commentaires, c’est : « Gérard, qu’est-ce que tu fous encore avec ces branlots, viens vite nous rejoindre à gauche, on a besoin de toi »... invitations auxquelles in répond invariablement par son couplet sur « non, vous, venez nous aider à changer les choses de l’intérieur »...

    Quel culot !

  • Le 9 décembre 2013 à 18:37, par chanut En réponse à : Que faire du Parti socialiste ?

    Bah vous auriez pu vous épargner ça et nous aussi... y a à dire dessus, mais à quoi bon ?
    20% en regroupant 2 motions... et de toute façon le PS est aussi cramé que l’UMP, que ce soit en interne ou en terme d’image de la population.
    Quant au coup de pied sur le front de gauche qui insulterait le PS à la différence de Siriza qui resterait ouvert au Pasok c’est faux quand on parle de parti solférinien c’est justement pour cibler les personnalités qui n’ont plus rien de socialiste au PS et ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain... nous avons toujours dit que nous avions vocation a être rejoins par la gauche du PS et la gauche d’EELV. Après nul n’est plus sourd que celui qui ....
    Je finis sur l’anecdote de Hollande sur les retraites... qu’il l’évoque est étonnant car holland se fou clairement de sa gueule ert lui le raconte... a-t-il compris ? Dommage j’aimais bien le bonhomme mais pour les argumentaires je préfère l’original à la copie. Vive le Front de Gauche et bienvenu à tous pour un Front Populaire !

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