Mon père, l’homme qui a vu la bête

par Pierre Souchon 19/09/2012 paru dans le Fakir n°(52) septembre - novembre 2011

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Alors, on le tire ce chevreuil, ou quoi ?
C’est le paradoxe, chez mon père : braconnier passé garde-chasse,
piégeur de renards et les domestiquant, fusilleur d’écureuils et protecteur
de la nature… À mon tour de grandir avec ces paradoxes.
Alors, je le tire, ce chevreuil, ou pas ?

« Oh papa ! Tu viens à la chasse avec moi ?
– Me gonfle pas avec ça. »
Ça le faisait pas trop rigoler, mon père, que je me trimballe
avec un fusil. Pourtant il avait fait ça, dans le temps.
Mon grand-père aussi, et les arrière-grands-parents, et
finalement tout le monde depuis toujours dans ma famille.
Je supportais mal que ça s’arrête avec moi et mes habitudes
de bobo, cette longue tradition cévenole. Du coup, j’avais
passé mon permis quelques mois auparavant.
« Putain, on se les gèle. » On a traversé les bois, derrière
la maison, descendu quelques sentiers très encaissés. On
est arrivés au Vernatel, merles et grives guettés, on passait
des broussailles. Je me suis roulé une clope au milieu du
pré bien en pente.
« Mets deux balles, a chuchoté d’un coup mon père.
– Quoi ?
– Mets deux balles, vite. Couche-toi. »

J’ai cassé mon fusil et sorti les cartouches de plomb. À
plat dans l’herbe, je comprenais que dalle. Je voyais rien,
nulle part. Je regardais le papa muet, couché. Et puis j’ai
fini par entendre, à quarante mètres, du bruit dans les
taillis. De plus en plus fort, le bruit, et je voyais les buis
bouger, et les ronces aussi.
Il est sorti.
Un chevreuil.
C’est mon premier.
Le premier que je vais tuer.

Les bêtes, c’était son métier, à mon père.
Après ses échecs scolaires, ses redoublements à
répétition – 17 ans en classe de quatrième –, après son
engagement dans l’armée – sergent entraîné à défendre
les frontières alpines contre d’éventuels Soviétiques –,
après ses années de manar à décharger des wagons SNCF,
après ses tours du monde avec longue barbe et sac à dos,
il était revenu dans ses montagnes ardéchoises, le fils de
paysan. Sans terres, lui : les quelques hectares de terrasses
revenaient à l’aîné. Ses parents ont fait appel au cousin
Lucien, qui avait des relations.
« J’ai un boulot pour toi.
Ça consiste en quoi ?, a demandé mon père.
À attraper des renards », a dit Lucien.
Mon père était ravi.
Ça remontait à son enfance, le piégeage. Son père à lui,
fin connaisseur de rivières, ne pêchait pas exactement la
truite à la mouche : il y allait à la dynamite, mon Papet,
les jours de crues, dans les coins les plus reculés qu’il
savait au galet près. Pour échapper aux gendarmes, son
fils sur les talons, il remontait à la maison par des chemins
infranchissables. Ma Mamet,
ensuite, conservait les poissons
dans l’huile et le sel par dizaines
de kilos.
Mon père allait aussi dénicher
les pies, en haut des peupliers
de dix ou quinze mètres. Les
jeunes piverts au nid, aussi, et les écureuils tirés à la
carabine, dont la chair est très fine, et les mésanges, et
les pinsons, et les merles piégés avec de moyenâgeuses
combinaisons de pierres entrelacées de petits bois. Ma
grand-mère faisait cuire ces repas de roi de la nature.
Toujours parti, sans cesse dans les forêts, à la nuit comme
de jour, infatigable traqueur, mon père avait au village
une fière réputation de sauvage. Il vivait avec les bêtes : il
en était. Les pies qui échappaient à la poêle finissaient sur
ses épaules, suspendues à ses gestes, sidérant les voisins.
Y avait de l’affection, chez cet assassin chevronné. Sa
mère à lui tuait ses lapins en détournant la tête – et ça
le marquait, le papa, cette sorte de retenue, comme une
pudeur. Un animal est un compagnon, on est tous dans le
même monde. Embarqués dans la même galère naturelle,
millénaire et paysanne.
Et voilà que, à 25 ans, on l’engageait pour braconner
légalement. Voilà qu’il toucherait même un salaire pour
ça, payé par la fédération des chasseurs de l’Ardèche pour
détruire les goupils et autres nuisibles.

J’ai le chevreuil à dix mètres, au bout de mon canon,
presque. Couchés côte à côte, on admire cette bête
magnifique, qui broute un peu en relevant la tête – et
j’observe mon père, aussi. Tapi dans l’herbe, l’oeil animal,
respiration coupée, se confondant avec la montagne
comme si des siècles de paysannerie, de braconnage,
parlaient à travers son corps.
« Au bout de deux semaines que j’ai connu ton père, il
m’a emmenée relever ses pièges. »
Ma mère s’en rappelle,
de ses voyages de noces à la mode cévenole :« Des
renards, des martres, des fouines, des blaireaux, dans
des endroits ahurissants, tout au fond des ruisseaux… Il
avait des demandes pour empailler. Il les écorchait, et
je faisais cuire des têtes de renards pendant des heures
dans la cuisine… C’était une puanteur ! »
Elle dit que
c’était de l’amour, une preuve flagrante, ces carcasses qui
marinaient dans des cocottes-minute.

C’était le temps, aussi, de la fantastique amélioration
des fins de mois : deux fois par an, mon père allait vendre
ses bêtes aux grands marchés aux peaux, à Châlons-sur-
Saône et Rodez. Il montait avec sa bagnole remplie de
fourrures jusqu’à la gueule, et il exposait dès quatre heures
du matin. « T’aurais vu un peu les mecs qui venaient
m’acheter mes trucs… Des manteaux d’hermine, ils
fumaient des énormes cigares, ces grands commerçants
parisiens… “À combien tu me les fais, tes vingt renards
 ?” »

Ça lui faisait des ronds pas possibles, au papa. Il se
payait une bagnole, ou un mois aux Antilles, ou il se tirait
avec ma mère en Israël… Et puis on a ruiné ses affaires :
la montée de la sensibilité écolo, les décrets restrictifs sur
le piégeage, puis l’interdiction totale en 1982, avec « les
mecs qu’on voyait dans les journaux parce qu’ils avaient
foutu un gros coup de bombe sur les fourrures dans les
boutiques des Champs-élysées »
.
J’ai des photos, de ce temps. Une où ma mère nourrit
Pupuce et César au biberon – un couple de renards qu’ils
avaient, apprivoisés comme des petits chats. Une, aussi,
où Bubu, un beauceron de cinquante kilos, déconne avec
les renards à grands coups de pattes. Il en était fou, mon
père, de son chien. Jusqu’au jour où Bubu a mordu un
copain, comme il faut, au sang, dans le jardin. Mon père
est parti dans la baraque, est revenu avec un fusil et lui
a foutu séance tenante une balle dans la tête. C’était son
chien, peut-être, son compagnon, d’accord – mais une
bête reste une bête. On ne garde pas un chien qui mord.

Le doigt sur la détente, le chevreuil dans la ligne de
mire, j’attends comme un feu vert paternel. Il réfléchit, on
dirait, tiraillé, tendu entre deux fidélités.
Dans sa carrière, mon père a changé de camp. De
salarié de la fédération des chasseurs, il est passé sous la
tutelle du ministère de l’Environnement. La police de la
nature, en gros, à faire respecter tous les codes, ruraux
et compagnie – et à traquer les braconniers... Le truand
devenu flic, le contrebandier passé douanier, la putain qui
se fait nonne, vieille histoire.
Je me souviens.
Quand j’étais petit, dans une bagnole pourrie siglée
« Office national de la chasse », il partait pour une
« tournée de nuit », 357 Magnum à la ceinture. Je lui
donnais mon petit pistolet en plastique, et ma soeur sa
cafetière rouge : on voulait le protéger. C’est qu’il en a
faites, toute mon enfance, et toute mon adolescence, des
planques invraisemblables pour choper les contrevenants.
Ceux qui piègent, avec des pièges à loups, ceux qui
chassent de nuit, en voiture, ou par temps de neige, ou à la
chevrotine. Il a passé sa vie à la faire respecter, la nature,
à foutre des mecs en pagaille devant des tribunaux, à
compter des rapaces, à protéger la musaraigne étrusque,
à réintroduire l’aigle de Bonelli, à recueillir des faucons
blessés. Il a failli en claquer, même, pris en otage un jour
par des centaines de chasseurs, qui se demandaient s’il
fallait tout de suite pousser sa bagnole dans le ravin,
en colère qu’ils étaient contre les autorités sur les
interdictions de chasse aux pigeons ramiers. Il a fini sa
carrière dans des réunions préfectorales, à discuter avec
le patron des RG, de la gendarmerie, le procureur de la
République, consulté pour tout ce qui concernait de près
ou de loin la nature dans le département – effaré par sa
propre ascension sociale.

« Baisse ton fusil. Ne fais pas de bruit. »
Silencieux, je pose mon arme.
À la maison, il ramenait des tas de bêtes qu’on lui avait
confiées. Mon grand truc tout jeune, c’était de dormir avec elles. Il me fallait ça absolument. Dans ma piaule,
j’accueillais alors indifféremment des grands-ducs, des
buses, des fauvettes ou des chardonnerets. Il me refilait
une partie de son savoir, le papa.

Il m’a appris à désigner
la nature, à la nommer, des cerises qui sont burlats,
napoléons, ou noires de Méched, aux châtaigniers qui
font des bouches ou des comballes. J’ai appris, un peu, à
connaître les vents, et la dizaine de mots en occitan, selon
leur sens et leur force. Je sais aussi qu’il n’existe pas de
pins, mais des maritimes, des laricios,
des sylvestres ou des Alep. Les merdes
des animaux sauvages, et leurs traces, il a
fallu les reconnaître, aussi, les humer, les
analyser. Ça m’a toujours fasciné, son savoir
paysan. Ce rapport animal à l’animal.
Un peu avant de mourir, mon grand-père
avait donné quelques détails à son fils sur
sa captivité durant la guerre. Prisonnier
avec tout son régiment dans les Vosges, les Allemands
l’avaient envoyé en camp au fin fond de la Pologne. Pour
y arriver, il avait voyagé une dizaine de jours dans des
trains à bestiaux. « Et il crevait la dalle, là-dedans, on
leur donnait rien à bouffer. Alors aux arrêts du train
en gare, il passait son bras à travers les barreaux pour
attraper des feuilles et du petit bois de cerisier, et il les
bouffait. Il en pleurait, quand il me racontait ça !
– Mais toi, pourquoi ça te fait marrer ?
– Parce qu’il connaissait les essences, lui ! Il aurait pas
risqué de manger du laurier ou des troènes ! Il savait ce
qu’il faisait ! »

Il avait la nature dans la chair, le Papet, de la faune à la
flore, jusque dans les wagons plombés...

Le chevreuil part en dansant au-dessus des ronces.
« Pourquoi t’as pas voulu que je le tue ? », je murmure.
Il se tait, pour l’instant, le nez dans l’humus.
Mon problème, c’est que je réussissais plutôt bien à
l’école. Je suis même allé jusqu’en classe prépa, à Lyon.
Y a eu un tour de table, le premier jour, pour savoir « la profession de nos parents » : « diplomates », « profs de
droit constit »
, « avocats », ils répondaient, les autres – qui
parlaient de Proust avec la main dans les cheveux. « Mon
père est garde-chasse »
, j’ai annoncé. Y a eu un éclat de
rire général, et un type assis devant moi s’est retourné :
« Non, sans déconner, il fait quoi, ton père ? »
Alors j’ai choisi mon camp : c’était celui des paysans
ardéchois. Je me suis tiré de cette prépa infernale au bout
de trois jours, et j’ai passé un mois à garder les chèvres
avec mon pote Hervé. Je me suis mis à couper tous les
arbres possibles et imaginables, j’ai été ouvrier agricole
dans les exploitations du coin, fier de ma condition. Mais
je ne me sentais pas très heureux. C’était peut-être que les
bouquins, ça me manquait, et que j’étais pas tout à fait un
paysan.

Alors j’ai choisi mon camp encore un coup, mais
définitivement cette fois, à regret, presque à reculons :
c’était celui des intellos aux mains blanches. J’ai passé
des concours que j’ai réussis. Pas par hasard, ce parcours,
ces tiraillements. C’est que mon père avait braconné dans
la culture, aussi, comme on piège dans une forêt hostile,
fasciné par l’inconnu – serrant Malraux au collet, attrapant
Camus sur une barre rocheuse, cueillant du Baudelaire
sur une crête dangereuse. Il était allé chercher les poètes à
grands coups de fusil.

« Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous , débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez sublimes animaux.
Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur.
Il disait :
“Si tu peux, fais que ton âme arrive,
À force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.” »

On va acheter un énorme lapin au voisin, et sur le chemin,
le papa me farcit de Vigny. À moi de le tuer, ensuite, de
l’écorcher, de le faire cuire, parce que « c’est important de
savoir le faire »
– et on peut réciter du Prévert, le couteau
en main. Tout ça, je le fais par fidélité. Je braconne les
rivières, moi aussi, sans dynamite mais à l’ancienne,
tueur de truites et de chevesnes. Je sais un peu les
périodes de floraison, les habitudes des passereaux et
le nom des rapaces.
Ça me fait comme une acceptation, aujourd’hui,
d’avoir perdu beaucoup de ce savoir, mais d’en avoir
suffisamment quand même pour faire un peu peur
aux copains quand on mange ensemble à Paris.

Cette fois, j’ai entendu du bruit dans les
broussailles.

J’épaule mon fusil. Mon père me fait signe d’arrêter.
« C’est le chien qui le piste. Il a dix minutes de retard. » Les
buissons bougent furieusement… Je suis la progression
du regard… Un épagneul sort du roncier. Il s’arrête, il
renifle par terre... Il aboie trois ou quatre fois, repart sur la
trace du chevreuil. « T’inquiète pas qu’il est loin, l’autre !,
rigole mon père. Il est tranquille ! Leur chien, ils vont le
chercher jusqu’à deux heures du matin ! Et encore, s’ils
le retrouvent ! »
Il se marre comme un âne, en faisant un
clin d’oeil.
Pas à moi.
Au chevreuil.

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Vos commentaires

  • Le 5 octobre 2012 à 20:47, par Fario En réponse à : Mon père, l’homme qui a vu la bête

    quel bol d’air !
    un vrai plaisir que ce texte ; moi affreux chasseur je me retrouve dans les interrogations de l’auteur, dans le besoin d’être chasseur et protecteur de la nature.
    Est ce une contradiction ? je ne le pense pas.
    En plus affronter l’imbécilité de gens qui ne peuvent imaginer le métier du père, encore merci !

  • Le 20 septembre 2012 à 10:05, par jacques En réponse à : Mon père, l’homme qui a vu la bête

    Bravo, et merci .
    pour avoir travaillé avec votre papa, quel souvenir.