Grève des délaineurs : La tonte des patrons

par Antoine Dumini 03/06/2014 paru dans le Fakir n°(64 ) février - avril 2014

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Comment obtenir des conquêtes sociales ? La petite histoire en dit parfois plus que la grande. La grève des délaineurs, en 1909, à Mazamet, s’avère exemplaire, avec ses « soupes communistes », son « exode des enfants ». Et surtout, ces esprits qui ont plus mûri en quatre mois qu’en une vie.

"Le feu et la dynamite à Mazamet » (Le Matin, 27/4/1909), « La guerre de guérilla continue à Mazamet » (28/4/1909), « Attentat : un rocher roule de la montagne à Mazamet » (30/4/1909).
En 1909, Mazamet fait la Une de la presse nationale : des terroristes sévissent, semble- t-il, dans cette petite commune du Tarn, les Rouges prennent le pouvoir par les armes...

Tout avait pourtant commencé de façon très paisible. C’est sur un ton révérencieux que les syndicats mazamétains s’adressent, le 22 décembre 1908, à leurs patrons :

« Considérant, d’une part, la cherté croissante de la vie et, d’autre part, les longs chômages de l’industrie lainière (...) nous avons mission de vous demander, une augmentation de 0,50 franc par 100 peaux, ce qui met les 100 peaux à 2,75 francs », soit une hausse de 20 %. »

Et de préciser, plus inoffensif tu meurs :

« Nous tenons à vous faire remarquer que nous ne vous menaçons nullement de grève. Le travail continuera, comme par le passé, pendant les pourparlers nécessaires à l’élaboration des nouveaux tarifs (...) L’éventualité d’une cessation brusque de travail doit, quoi qu’il advienne, être écartée de vos préoccupations. »

Bref, la CFDT d’aujourd’hui, à côté, c’est la bande à Baader... Sauf que les 28 patrons du coin signent un commun refus. Les syndicats élèvent la voix :

« À partir du 9 janvier le syndicat ne répond de rien et toutes les conventions que nous avons signées ensemble seront toutes annulées, et nous prendrons toutes les mesures utiles pour la défense de nos droits. »

Voilà bien les « prétentions ridicules de la classe ouvrière ! », dénoncent les patrons. Qui, en vérité, désirent la guerre, qu’une bonne leçon, claire, nette, définitive, soit délivrée :

« Tous, les premiers jours furent unanimes, relate ainsi un chef d’entreprise : cette fois, il nous faut la victoire. Si nous ne l’avons pas, nous ne l’aurons jamais. Les ouvriers seraient les maîtres dans les usines. Il n’y aurait qu’à fermer. »

Le 11 janvier 1910, la grève est déclarée. Plus de deux mille ouvriers cessent le travail. Et durant plusieurs semaines, comme l’écrit un patron, demeure « absolument calme », même pas une manif. Il faudra attendre le 23 février, 36 jour de grève, pour que hommes, femmes, enfants, défilent. Avec drapeau tricolore et drapeau rouge, et des slogans plutôt radicaux : « Il n’y a que deux classes : LES EXPLOITEURS et les exploités ! », « Résistons aux affameurs », etc. C’est que la misère guette : « Les femmes étaient les plus acharnées, se souvient un témoin. Avec les gosses, elles n’avaient rien à leur donner... elles étaient folles... » Ce sont elles, du coup, qui empêchent l’approvisionnement des usines, ou l’entrée des « jaunes » :

« J’ai vu des femmes, des ouvrières, se coucher dans la neige devant les pieds des chevaux pour les empêcher d’avancer. Et rien à faire pour se lever. Elles ne se levaient pas. Il fallait qu’on arrête les chevaux. Et on restait sur place. »

SECONDE GÉNÉRATION
Pourquoi les patrons de Mazamet ont-ils montré une telle dureté ? Parce qu’ils redoutaient la puissance, croissante, du mouvement ouvrier, sans doute. Mais un témoin avance une explication plus sociologique : « Je crois que la rupture entre le patronat et l’ouvrier tenait à ce qu’on en était déjà à une deuxième génération de patrons. Je crois pouvoir dire que, parmi les patrons de l’époque, ce sont les jeunes patrons, les fils de ceux qui avaient créé le délainage, qui se sont montrés le plus opposés aux ouvriers. (...)

La plupart de ces jeunes patrons de Mazamet n’ont pas connu le contact avec le peuple. Ils ont cédé à cet orgueil, mal placé à mon avis, et ils ont fait élever leurs enfants par des instituteurs privés, certains particuliers, d’autres pour deux ou trois familles. Je crois que c’est ce manque de contacts avec le peuple qui a créé cette mauvaise compréhension de la classe ouvrière. »

Le capitalisme d’héritier se mettait alors doucement en place et, n’ayant rien créé de leur propre main, il fallait que ces jeunes gens s’affirment. L’autisme devenait un marqueur d’autorité.

Les soupes communistes

Alors que les patrons jouent la montre, comment tenir dans la durée ? « L’union fait la force », proclame une banderole. Du coup, première mesure, les deux syndicats du délainage fusionnent. C’est un signal fort, adressé au patronat, mais également aux ouvriers : ne pas se déchirer. Ensemble, ils doivent combattre cet ennemi : la faim, mauvaise conseillère, qui ferait reprendre le travail. Heureusement, nombre d’ouvriers, fils de paysans, cultivent encore leur lopin de terre ou élèvent des cochons. L’envoyé spécial du journal Le Matin raconte :

« C’est que ce ne sont pas là des grévistes ordinaires ; la plupart d’entre eux possèdent sur la montagne un bout de champ et une bicoque. Ils peuvent attendre. C’est ce que me fit comprendre hier le vieux montagnard que je fus visiter dans sa tanière. (...) Son doigt montrait au plafond de prodigieuses stalactites de saucissons et la rondeur aimable de gigantesques jambons. »

Mais tous ne disposent pas de pareilles réserves. Une idée germe alors : instaurer des soupes communistes. Mais il fallait vaincre une timidité, la honte de venir quémander son repas. « Il fallut donc, pour la surmonter, témoigne Victor Griffuelhes, secrétaire général de la CGT, que des camarades moins besogneux*, mais plus hardis, s’installassent devant les tables, donnant ainsi l’exemple. La crainte disparut peu à peu et chacun s’accoutuma à la vie en commun pour y puiser réconfort et confiance. » Plus de mille repas sont servis chaque jour, « on mangeait pas mal. Il y avait du vin, de la viande... ça allait bien... On chantait quelques chansons... » De quoi nourrir les âmes, également : les ouvriers se retrouvent chaque midi, l’occasion de sonder le moral des troupes, de le regonfler si besoin, de discuter politique...

L’exode des enfants

Deux mois se sont bientôt écoulés, deux longs mois sans revenu, et bien sûr, les familles souffrent. Une nouvelle idée germe alors, formidable et terrible : l’exode des enfants.

« De Castres, d’Albi, de Toulouse, on demanda des gamins. Le plus difficile était de les obtenir, les parents ne voulant pas s’en séparer. Ils étaient, en cela, encouragés par les prêtres, qui voyaient d’un mauvais œil l’envoi de ces enfants dans
des familles détachées de tout esprit religieux. Cependant, on réunit pour le premier exode un certain nombre d’enfants. Le départ s’effectua au milieu de préparatifs nombreux qui en faisaient une manifestation. Comme pour les soupes, il fallut que les militants moins besogneux prêchassent l’exemple en inscrivant leurs enfants les premiers. »

Et cet événement constitue un tournant : c’est à cause des patrons, de leur obstination, que les gosses doivent quitter la ville, que les grévistes doivent s’en séparer, et voilà qui décuple une haine de classe. Et le 13 mars, un cortège de 2 000 ouvriers et de 150 enfants parcourt la ville : « Nous nous souviendrons », indiquent sobrement leurs pancartes.

« Pitoyable départ, sous la neige qui tombait en épais flocons ! Les petits, dont les plus âgés ont à peine dix ans, grelottaient à l’âpre bise, soufflant sur leurs doigts gourds, et affectant quand même pour ne pas ajouter une peine nouvelle au chagrin des êtres chers qu’ils quittaient, une gaieté factice sous laquelle on sentait des larmes. » (Le Matin, 15/3/1909).

Durant ces vacances contraintes, les enfants furent bien reçus – les délégués syndicaux faisant le tour des familles d’accueil, pour vérifier. Une gamine raconte :

« Nous avons été très bien. Très bien habillés, très bien nourris, bien élevés. Moi, c’étaient des paysans. Ils étaient revendeurs maraîchers et ils me prenaient au marché. Ils me mettaient dans une corbeille de pois ou de fèves, et là je mangeais ; je ne manquais de rien. (...) Barthès, Saoubergos, passaient dans les familles, pour voir si on était bien. Si on n’avait pas été bien, il nous aurait reprises. »

Pour les meneurs, il faut, par ailleurs, remporter la bataille de l’opinion. Aussi font-ils connaître la grève dans la région et dans tout le pays. Les aides affluent de Castres, d’Albi, de Paris, de Toulouse. Les journaux, comme l’Humanité mais surtout Le Midi socialiste, lèvent des souscriptions. Et durant ces mois, c’est tous les jours, pour s’organiser, voire plusieurs fois par jour, que des rencontres, des assemblées se tiennent :

« On allait à une réunion à la bourse du travail qu’on avait à ce moment-là rue Méjanel. On partait d’ici trois ou quatre ou cinq. Et là, on discutait. Le secrétaire nous parlait des entrevues avec les patrons pour les questions d’augmentation de salaire, par exemple. Et puis on dînait et on repartait le soir à sa maison, pardi ! J’allais souvent
aux réunions, mais j’en manquais, parce que tous les jours, tous les jours, descendre là-bas... C’était loin ! »

Et le 1er mai – soit le 102e jour de grève... – va marquer cette puissance. Le correspondant de La Dépêche note ainsi :

« Par tous les sentiers de la montagne les grévistes descendent dès l’aurore vers Mazamet. À sept heures du matin, la bourse regorge de monde. Presque tous les ouvriers ont revêtu leur toilette du dimanche, ce qui fait présager le calme pour la journée. La bourse du travail est pavoisée et la ville a pris un air de fête. »

Près de 4 000 personnes défilent ensuite... Devant pareille puissance, devant une telle force d’organisation, le patronat doit plier. L’historien Rémi Cazals résume :

« Le 5 mai, la commission ouvrière et les patrons se mettent d’accord. Ces derniers acceptent une augmentation. Le 7 mai, le nouveau tarif entre en vigueur, le travail reprend. »

ISIDORE BARTHÈS : LE « GÉNÉRAL VICTORIEUX »
Secrétaire permanent du Syndicat des délaineurs, élu et réélu pratiquement à l’unanimité, Isidore Barthès est surnommé le « général victorieux » de la grève. Lui
« parlait toujours en patois, d’après La Dépêche, produisait sur l’assistance une bonne impression par son ton familier et son esprit méridional », comme un marqueur linguistique de sa proximité avec les travailleurs.

« Il accomplit une besogne considérable, remarque l’historien Rémy Cazals, participant aux assemblées générales de la bourse et du délainage, parfois d’autres corporations, au CA de la bourse, à la commission du délainage, effectuant un important travail de secrétariat, se déplaçant souvent pour participer aux congrès, pour aller soutenir des grévistes. » Un charisme tel, semble-t-il, qu’il fait un peu le vide autour de lui – comme le note un rapport de la bourse : « Les syndicats de Mazamet sont, grâce à Barthès, fortement organisés. Les décisions syndicales sont exécutées avec une discipline rigoureuse. Les propositions de Barthès sont aveuglement suivies par la masse ouvrière qui a en lui la confiance la plus absolue. [...] La fonction de secrétaire général de la bourse du travail a été pour ainsi dire annihilée. [...] Et les ouvriers n’ont élu à la bourse du travail comme secrétaires que des ouvriers dont la personne est des plus effacée, et incapables, par suite de rivaliser d’influence avec Barthès. »

Sa réputation dépasse les frontières de Mazamet. Aussi, les menuisiers de Toulouse, en grève en 1912, viennent-ils le chercher pour organiser les soupes communistes, « trouvant le camarade Barthès mieux qualifié que toute autre pour ce fonctionnement, vu la grande expérience qu’il a acquise pendant la grande grève des délaineurs de 1909. » C’est toute cette montée en puissance, en confiance, que la Guerre de 14 est venue faucher.

Les gains

Le gain, immédiat, paraît modeste pour un si long combat. Il l’est. Mais il faut voir plus loin : c’est un état d’esprit qui s’est ancré chez les ouvriers, comme en témoigne Jean Raynaud, un fileur :

« Il y eu un bel exemple de solidarité dans Mazamet. Chacun a porté son obole. On a monté les cuisines... roulantes, comme on appelait à l’époque. Et chacun allait prendre un peu pour satisfaire ses besoins journaliers. Chacun a porté son écot. De Mazamet et même d’ailleurs. La solidarité a été unanime. »

Victor Griffuelhes condense cet « éveil » en une formule : « Le délaineur d’avril n’est plus celui de l’année précédente. »

Surtout, désormais, le rapport de force est construit. Cette victoire, à l’arrachée, en annonce d’autres – et Mazamet sera bientôt à l’avant-garde sociale.
Ainsi pour les maladies professionnelles. Dès le 29 août, Isidore Barthès constate que trois cas de « charbon » se sont déclarés en quinze jours, une infection que les travailleurs attrapent à force, manifestement, de manipuler des peaux de charbon. Le leader propose aux délaineurs syndiqués de « faire un mouvement à ce sujet ». Approuvé par l’assemblée, il réclame à la chambre de commerce, pas seulement le remboursement des frais médicaux, mais aussi une indemnité journalière pour le malade, et le garde-malade. Et de conclure son message :

« Si ces conditions ne sont pas acceptées à la date du 15 septembre, nous vous avisons que, dès le lendemain, les ouvriers de l’exploitation de la peau de mouton se refuseront à sabrer, peler et manipuler toutes peaux suspectes. »

Les patrons cèdent sans même discuter.

Viennent ensuite les « contrats collectifs », un genre de convention, renégociée tous les trois ans. Qui s’accompagnent de hausses de salaires, entre 13 à 27 %.

Jusqu’à, carrément... remettre en cause l’autorité du patron dans l’usine ! En cas de renvoi, un ouvrier pouvait désormais faire appel à une commission mixte, patronat / syndicat. Si le licenciement est jugé abusif, le salarié est réintégré, et l’employeur doit payer les journées perdues ! La fin d’une monarchie absolue dans l’entreprise... Et tout ça par les mêmes qui, un an auparavant, s’adressaient à leurs patrons sur l’air de « oui notre monsieur, oui notre bon maître » !

Tout ce récit on le doit au livre de Rémy Cazals, Avec les ouvriers de Mazamet : dans la grève et l’action quotidienne 1909-1914, Centre d’histoire sociale du syndicalisme, Paris, 1978.

* besogneux : Au sens de « individu qui est dans le besoin. »

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Vos commentaires

  • Le 9 septembre 2014 à 03:26, par Viviane BONETTI En réponse à : Grève des délaineurs : La tonte des patrons

    Toujours un excellent travail d’Antoine. On peut imaginer les heures qu’il a passées pour réaliser ses articles, l’énergie et la passion qu’il y a mises. Merci à lui.

  • Le 7 juin 2014 à 17:47, par coutarel daniel En réponse à : Grève des délaineurs : La tonte des patrons

    Merci pour ce condencé de cette lutte.
    Etant en contacts fréquents avec des enfants de primaire je suis à la recherche de documents équivalents et témoiniages sur tous vécus historiques tarnais depuis le 18ieme siecle.
    Merci encore.