« C’était un bon moyen de foutre en l’air une force » 1/2

par François Ruffin 02/10/2015 paru dans le Fakir n°(66) juillet - août 2014

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C’est presque un personnage historique. On ne dirait pas : la nuque pliée, mal rasé, Youss siffle sa Boomerang le long du canal. Entre deux gorgées, il narre ses débuts dans la came, les débuts de la came, sa découverte : « Je me couchais à quatre heures, toutes les nuits, tellement je faisais les bals, la bagarre, la bringue, l’alcool, donc le lendemain, à l’usine, je ne tenais pas la forme. Je dormais sur la machine. Un soir, dans un bar, j’étais broyé, mais broyé, je ne pouvais pas me lever, et là Kader me dit : “Si tu me rejoins à la voiture, tu verras, ça ira mieux.” C’était un collègue à moi, à mon père, un ouvrier. Je l’accompagne dehors, il me prépare un rail : “Putain, c’est quoi ?” De la coke. D’un coup je bondissais partout, je me suis senti comme neuf… »
« Kader le balayeur » s’était lancé dans le bizness en solitaire, et avait essuyé un fiasco : inconnu à Amiens-Nord, Marocain en plus, les durs de la Cité l’avaient cogné, dévalisé de sa marchandise. Il lui fallait donc des gardes du corps, des rapatriés de préférence. Youss et son ami Abel, deux frappes réputées, en feraient office : « Je me suis battu, à Amiens, pour faire ma place. Les Arabes voulaient l’abattre, à coups de haches, de couteaux, etc. “Quand je ne serais pas là”, je leur conseillais. Kader vendait par cent grammes, tac, cent grammes, tac, cent grammes. Un mec l’arnaquait, je voulais le démolir, moi, mais il me retenait : “Laisse tomber ! C’est pas grave”. Il ramassait deux briques par jour ! Pour l’anniversaire de sa femme, il lui a offert un magasin de fleurs. Il possédait des restaurants, aussi, et le reste il l’envoyait à ses parents au bled. Lui se baladait avec des bas, énormes, bourrés avec des billets de 500 F. Il réglait son café en billets de 500… “T’es fou, je lui répétais, les flics te suivent”. J’avais repéré des motos. Quel bonheur, sinon ! On tapait de la coke, on éclusait cinquante bières, on voyageait à Paris, à Lille, un mec hyper-généreux. »
Ce « fleuriste » (profession déclarée) tombe finalement, en 1988, coincé par les gendarmes, après six ou sept années d’un commerce prospère. Le premier, ou l’un des premiers importateurs.

Gueule de bois
Regroupement familial oblige, le Pigeonnier se peuple alors de Marocains et les joies du cannabis se répandent dans la foulée. Apparaît, dans ces années 80, une claire division des tâches : ces immigrés ramènent la marchandise « en gros », avec des connections en Hollande, cousinages plus ou moins éloignés, tandis que les harkis se chargent d’écouler le produit, mieux introduits sur le quartier et dans la ville. « Les Rifains, analyse Rabah, voix rauque et gueule cassée, ils ressemblaient à des paysans. Rien qu’à mater leurs pantalons, tu rigolais ! Tandis que nous, auprès des Français, avec la musique, avec les fringues, on assurait. J’arrivais en discothèque, des types, mais des notables, ils se levaient, ils m’applaudissaient, olé ! J’étais la star. » Debout dans son salon sans meubles, il claque des doigts et des talons, telle une gitane. Un temps de silence, il se rassied : « Sauf qu’ils ne me voyaient pas moi, ils apercevaient un rail. »
La drogue rapporte, bien sûr. Mieux, elle valorise ces ados, en quête d’identité : « Tout le monde m’aimait », regrette Rodrigue. Et Zoubir de confier : « A Doullens, je dealais du teushi, cent balles la barrette, pour rendre service aux copains. Plus tard, j’ai compris que c’étaient tous des bourgeois, des blancs, des noirs, qui se déguisent en artistes, mais des bourgeois. Quand je revenais de l’armée, les mains vides, je ne les intéressais plus, je devenais juste un petit bougnoul sans came. Ou alors, il fallait déconner, jouer les metteurs d’ambiance, ça réclamait dix fois plus d’efforts qu’aux autres. Finalement, tout s’était pourri, fini les barbecues magiques, ils carburaient à l’héro. »
C’est une fête qui a mal tourné, la drogue. Elle avait démarré dans le plaisir, jeunes survoltés qui sniffent de la cocaïne, qui se dynamisent, se dynamitent, l’associent aux liqueurs, aux bars, aux femmes, à la vitesse, etc. Enfants d’un baby-boom maghrébin et prolétaire, ils vivent leur Mai 68 au rythme du rock’n’roll, renversent les traditions des parents, plus à un tabou près. Sauf que leur réveil, à ces fils d’ouvriers, par temps de crise, s’avèrera plus rude que pour les étudiants bohêmes des seventies. Leur jeunesse se prolonge, entre chômage et manque, entre bande et solitude, et les tox glissent, en masse, vers l’héro, moins chère, ou les cachets, remboursés par la Sécu. Des gosses se shootent à la colle, juste se vider la tête. Non plus vivre plus, et plus vite, mais moins. Non plus s’euphoriser, mais s’anesthésier.
Gueule de bois, dont beaucoup ne se remettront pas.

Inertie
Mais que fait la police ? Pas grand-chose.
La sonnette d’alarme, d’abord, n’est tirée que lentement : « On leur disait que la drogue contaminait le quartier, qu’il fallait réagir, se souvient Geneviève Bury, animatrice de Canal Nord, télé de proximité. Mais on nous répondait que non, les policiers, les éducateurs, les politiques, tous affirmaient que non. » Un aveuglement, peut-être, pour ne pas enfoncer davantage une zone déjà stigmatisée, déjà accusée de tous les maux. Même du côté des aînés, comme le reconnaît un « grand frère », « on est passés à côté » : « Garbi, à Continent, il voyait des gamins qui volaient de l’éther, qui se bousillaient les poumons. Il a poussé un grand coup de gueule mais c’est tout. »
L’ordre public, ensuite, à Amiens-Nord, est largement confié à une société privée. « J’ai commencé à fumer, raconte Youness, tu sais, au local de la plaine Brossolette. C’était le QG de Premium, tout le monde fumait là.
- Mais pas de l’héro ?
- Si. Que ça.
- Et les vigiles n’intervenaient pas ?
- C’était un rapport de force. Les dealers ne blaguaient pas. Alors, Premium faisait son bizness, les jeunes aussi. » Une coexistence pacifique.
Enfin, cette criminalité ne laisse pas de traces, invisible, indolore. Les transactions satisfont le vendeur, l’acheteur. Aucune plainte n’est déposée contre Y ou Z, dénonçant un fait précis, un jour précis, en un lieu précis, bref, une piste. Pour révéler ce continent, et s’y attaquer, il faudrait que le commissariat déclenche des enquêtes, en profondeur, de sa propre initiative… des investigations presque aussi rares que chez les journalistes. On se borne, en fait, à assurer le fonctionnement : les poursuites pour vols, pour coups, pour effractions, le quotidien des conflits de voisinage, de couples, déjà de quoi s’occuper, largement, pour un effectif guère pléthorique.

À ces raisons, s’ajoutent des faits troublants : « Combien de mères, remarque un tox, combien, sont montées à l’hôtel de police, “voilà, c’est Untel qui drogue mon fils”, et derrière on apercevait quoi comme réactions ? Du vent. Je le sais, la mienne avait essayé. » Quant à Youss, il s’étonne encore que, malgré ses imprudences, l’absence de précautions, « Kader le balayeur » ne soit inculpé que des années après – et non par la police : par la gendarmerie. A croire qu’on laisserait faire, sciemment. Un militant, lui, conte cette anecdote : « Je luttais contre la came, comme un intégriste, dans un mouve “il faut sauver mes frères.” La femme d’un pote vient me trouver : “Hier, dans une armoire, j’ai découvert un gros pain de haschisch, au moins de un kilo. Qu’est-ce que je dois faire ?” Je lui conseille, moi, intraitable, de trahir mon copain, pour préserver ses gosses, ceux du quartier… “Il l’aura bien mérité !” je juge carrément. Elle se rend au poste, en douce : “Venez mardi après-midi, les enfants seront partis.” Eh bien, les flics ne sont jamais venus ! Ils n’ont jamais chopé Fahrid, tu te rends compte ? Alors là, d’un coup, toutes mes suppositions se confirment… Plus tard, un agent m’a confié : “le shit, on s’en fout.” »

A Étouvie, Rachid et Rodrigue viennent de sniffer leur dose d’héro. On boit un verre au PMU : Gini, Diabolo cassis, Coca, que du sucré. En terrasse, deux compères en toxicomanies – qu’ils surnomment les « loques », pour mieux s’en distinguer – errent entre les tables. « C’était de la correcte, hein ? » Mes acolytes sont requis comme experts, un « hmmm », et ils détournent la vue, navrés. L’intrus reflue, vacillant, bute contre une chaise, s’appuie sur un dossier : « Ouais, de la co… correcte. » Les syllabes se noient, bouche pâteuse, il s’écarte.
« Quel déchet ! tranche Rachid.
- Il est marié, en plus, maintenant, ajoute Rodrigue.
- Depuis quand ?
- Six mois. Avec une Tunisienne du bled, mignonne, gentille. Elle ne va pas tarder à piger.
- Je me demande comment il bande. Quand tu penses, à une époque, tous ces mecs-là tenaient la forme, sportifs, plein de santé… » Rachid mordille sa tranche de citron. « On avait une bombe entre les mains, mais on l’ignorait, une bombe qui nous a explosé à la figure. Toute cette merde s’est déversée sur nos tronches d’immigrés, et qui a réagi ? » C’est moi qu’il interroge. « Personne. Les flics s’en foutaient, tant que ça reste dans le quartier… Avec Rodrigue, on s’est fait choper et tu sais pourquoi ? Parce qu’on ne dealait pas au Pigeonnier, mais en plein centre-ville. On en refilait aux bourgeois, là ils ont cogné…
- Ouais, le fils d’un prothésiste qui nous a balancés.
- Tant qu’on se détruit, tout va bien. Mais qu’on touche à vous, les bourgeois, à leurs rejetons, et alors… »

Objectivement, la drogue a servi au maintien de l’ordre, au moins à court terme. Les délinquants, les plus déterminés sur la voie du crime, après les vols à la tire, les cambriolages, etc., devaient poursuivre leurs carrières vers le grand banditisme. « À la place de me faire des banques, je trafiquais ma came. J’en fournissais à mes copains, je me suis noyé dedans. On s’est autodétruits comme des cons, plutôt que de s’attaquer aux riches… »
Surtout, début 80, une génération émerge, nombreuse, énergique, assez solidaire, attachée à son quartier. De là, et notamment des fils de harkis, avec une revanche à prendre sur l’État, peut naître un mouvement politique, radical et puissant. « C’est pratique, l’héroïne, note Geneviève Bury, c’était un bon moyen de foutre en l’air une force. Des gars sacrément intelligents, peut-être les plus intelligents, qui auraient dû devenir des cadres, sont tombés dedans, ils ne pensaient plus qu’à la défonce. Et au fond, est-ce que ça dérangeait la Préfecture ? Tant que les substances restaient à Amiens-Nord, on ressentait ça, les pouvoirs publics n’agissaient pas… »

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