Serge Halimi : « Tafta : cette victoire, arrachons-la »

par L’équipe de Fakir 22/04/2016

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« Il y a environ deux ans, Le Monde diplomatique a publié un article de Thomas Frank titré « Occuper Wall Street, un mouvement tombé amoureux de lui-même ». »
Le 20 avril, à la Bourse du Travail, on invitait avec les commissions Convergence des luttes et Grève générale, à réfléchir à l’étape d’après de Nuit debout. On publie en intégralité l’intervention de Serge Halimi.

Le jugement de Tom Frank (à retrouver en libre accès sur le site du Monde Diplomatique) était un peu sévère dans la mesure où il est possible que Occupy Wall Street ait permis de populariser des thèmes qu’on retrouve en ce moment dans la campagne de Bernie Sanders.
Or Sanders a déjà obtenu près de 8 000 000 de voix, alors même qu’il se proclame socialiste, aux Etats-Unis. Ce n’est pas banal.
 
Le jugement de Thomas Frank rejoignait l’avertissement du philosophe Slavoj Žižek aux campeurs de Occupy Wall Street : « Ne tombez pas amoureux de vous-mêmes. Nous passons un moment agréable ici. Ce qui compte, c’est le jour d’après, quand nous devrons reprendre nos vies ordinaires. Est-ce que quelque chose aura changé ? »
 
On a reproché à la protestation de New York de s’être résumée à la satisfaction d’avoir protesté.
Mais le mouvement a su trouver un bon slogan – le combat contre l’oligarchie, les 99% contre le 1%. Il a su identifier le bon ennemi, capter l’imagination du public. Il a établi des liens avec les syndicats de travailleurs. Et il a peut-être - sans le savoir et sans le vouloir - encouragé la naissance d’un courant politique de gauche, influent, non groupusculaire.
 
Toutefois, il n’a pas assez marqué la différence entre activisme et organisation, entre expression de soi et construction d’un mouvement.
Car le refus, compréhensible, de certaines formes d’action traditionnelles, associées aux partis et aux syndicats actuels, a conduit les manifestants new-yorkais à tourner le dos à des traditions de lutte utiles, à des formes de mobilisation, à des méthodes éprouvées qui avaient parfois démontré leur efficacité.
 
Là, ce soir, nous sommes entre nous. Mais nous sommes entre nous, pour affronter un adversaire. Et, si possible, prendre l’avantage sur lui.
Or, que fait l’adversaire ?
La droite et les libéraux, de droite ou de gauche, ont lancé des boîtes à idées, des associations favorables aux intérêts du patronat, ils ont créé des médias, et ils ont alimenté tout ça avec l’argent des grandes entreprises.
 
Ils étaient déjà puissants et riches. Ils se sont organisés pour être encore plus puissants et plus riches.
Résultat : on trouve d’un côté, une classe dirigeante solidaire, consciente de ses intérêts, mobilisée, maîtresse du terrain et de la force publique. Et, de l’autre, en face, d’innombrables associations, syndicats, partis, tentés de défendre leur pré-carré, leur singularité, leur autonomie.
 
Mais, sans alliés, sans priorités, sans organisation, comment réaliser ses objectifs sitôt que retombe la période intense des occupations et des manifestations ?
 
Le travail d’organisation, d’agrégation autour d’objectifs communs, de recherche d’alliés, de débouchés, est parfois ingrat. Moins exaltant sans doute que l’organisation, utile par ailleurs, d’un concert ou le lancement d’une pétition en ligne.
 
Et ce travail d’organisation fait aussitôt naître le soupçon de récupération par les institutions, les professionnels de la politique, le pouvoir. Mais, sans stratégie, sans alliés, la rébellion spontanée, l’action pourraient ne vont pas déboucher sur une transformation de la société.
 
Afin d’élaborer une stratégie, imaginer son assise sociale et ses conditions de réalisation politiques, mieux vaut donc choisir un petit nombre de priorités. Les revendications trop nombreuses peinent à trouver une traduction politique et à s’inscrire dans le long terme.
 
« Lors d’une réunion de tous les responsables des mouvements sociaux », expliquait il y a quelques années l’ancien président du principal syndicat brésilien, « j’ai regroupé les différents textes. Le programme des centrales syndicales comportait 230 points ; celui des paysans, 77 ; etc. J’ai tout additionné ; ça nous faisait plus de 900 priorités. Et j’ai demandé : “On fait quoi, concrètement, avec tout ça ?” »
 
Une stratégie, c’est répondre à la question : quel bloc social et quelle alliance pour quel projet ? La métaphore du sociologue Alain Accardo s’applique ici : « La présence sur une table de toutes les pièces d’une montre ne permet pas à quelqu’un qui n’a pas le plan d’assemblage de la faire fonctionner. Un plan d’assemblage, c’est une stratégie. En politique, on peut pousser une succession de cris ou on peut réfléchir à l’assemblage des pièces. » Définir quelques grandes priorités, construire le combat autour d’elles, c’est jouer le rôle de l’horloger.
 
La violence du projet de loi El Khomri a eu un effet bénéfique : elle a contribué à rassembler ce qui était divisé ou distinct. Le 31 mars dernier, Nuit Debout a démarré à l’issue d’une manifestation syndicale. Cette union, cette convergence des luttes, c’est je crois le cap à tenir.
 
Cette convergence des luttes, on la retrouve dans d’autres combats que celui contre la loi El Khomri. Celui, par exemple, contre les traités de libre échange.
Jusqu’à présent, ce qu’ont subi les ouvriers n’avait pas suscité de mouvement de solidarité très puissant au sein des classes moyennes. Tant que la mondialisation ne concernait - et ne pénalisait - que les travailleurs manuels, les couches intellectuelles y ont vu Eurasmus, la possibilité de voyager sans changer de monnaie, une illusion d’universalisme et de fin des frontières.
Et puis, le masque est tombé. Chacun a découvert le nivellement par le bas des salaires, les travailleurs détachés, les délocalisations.
 
Aux Etats-Unis, le 11 février dernier, un dirigeant de l’entreprise de chauffage et de climatisation a réuni ses employés pour leur annoncer que leurs emplois de l’Indiana allaient déménager au Mexique, où la main d’œuvre est moins chère. La scène a été enregistrée, on peut la voir sur YouTube, elle dure environ trois minutes.
Le patron dit : « Nous avons l’intention de relocaliser le centre de distribution d’Indianapolis à Monterrey, au Mexique, pour préserver l’excellence de notre qualité de production, à des prix compétitifs. C’est une décision strictement économique. »
 
Cela tombe bien : le combat contre ces traités commerciaux qui favorisent les délocalisations d’activité, mais aussi la malbouffe, le dumping social et écologique, c’est un des objectifs de Nuit Debout. Comme la lutte avec les syndicats contre la loi El Khomri, ce combat est porteur parce qu’il permet une large convergence des luttes.
 
Les ouvriers, dont le salaire a depuis longtemps été laminé par le chantage au chômage et aux délocalisations, ne sont plus isolés quand ils rejettent le libre-échange. Les écologistes, les agriculteurs, les consommateurs les ont rejoints. Et, aux Etats-Unis, les fonctionnaires municipaux, les pompiers se mobilisent à leur tour.
Au point qu’un dirigeant patronal américain n’en revient pas : « Aucun de ces employés publics n’est concurrencé par des importations, mais leur syndicat se montre solidaire des autres. »
 
Pourquoi cette solidarité ?
Parce que le syndicat des employés du secteur public a compris qu’il ne parviendrait pas à défendre longtemps les effectifs et les traitements de ses deux millions de membres si les rémunérations des salariés du privé continuent de s’écrouler. Parce que la dégradation des conditions sociales des uns favorise celle des autres, la méfiance, le ressentiment.
De leur côté, les pompiers savent que la disparition des entreprises qui paient l’impôt et leur remplacement par des friches industrielles va amputer les budgets municipaux. Ce qui menacera nombre de leurs casernes.
 
En somme, sur ce sujet, la convergence des luttes est possible. Et elle existe déjà. Il faut donc élargir la brèche.
 
Il y a un peu plus de deux ans, en visite à Washington, François Hollande prenait position en faveur du Grand marché transatlantique. Il expliquait : « Nous avons tout à gagner à aller vite, Sinon, nous savons bien qu’il y aura une accumulation de peurs, de menaces, de crispations. »
A présent, il paraît que Hollande s’apprête à reculer, qu’il préférerait aller lentement, retarder les choses. Car l’opposition est trop forte, en Europe et aux Etats-Unis. Nous y sommes peut-être pour quelque chose. Une victoire sur ce terrain du libre échange serait par conséquent une formidable nouvelle pour nous. Un grand encouragement aussi.
 
Cette victoire, arrachons-là. En alliance avec tous ceux, nombreux en dehors de cette salle, qui la désirent autant que nous.

Photo piquée à Eric Coquelin de Reporterre. Vous pouvez retrouver leur article de la soirée en ligne sur leur site.

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Vos commentaires

  • Le 24 avril 2016 à 21:52, par Michel Cornillon En réponse à : Serge Halimi : « Tafta : cette victoire, arrachons-la »

    Je suis tout à fait d’accord avec ce qui est dit dans cet article, mais j’irai quant à moi plus loin. Ce qui se passe actuellement dans Nuit Debout traduit non seulement le ras-le-bol des esprits à peu près conscients de ce qui se passe dans les coulisses du pouvoir, mais illustre en même temps les espoirs de la société — de toutes les sociétés, c’est-à-dire de l’immense majorités des humains.

    C’est pourquoi il ne faut pas se limiter à la loi El Khomri, mais revenir sur la contreréforme des retraites, se répandre sur le TAFTA, aborder les problèmes de l’Éducation Nationale et de la formation des esprits (en réaction à leur formatage).

    En un mot, il fait affoler le capitalisme actuellement aux abois et le contraindre à dévoiler son véritable visage : le fascisme.

    En gros, nous devons revenir au point de départ de mai 68, dont le slogan le plus remarquable (L’imagination au pouvoir) symbolisait on ne peut mieux la volonté d’émancipation qui a soulevé la jeunesse de l’époque, et même beaucoup plus qu’elle.

    C’est en ce sens que je me bagarre actuellement à Auxerre, ville de 40 000 habitants, dont la première nuit debout à réuni 15 participants, la seconde une quarantaine, la troisième 70, et la dernière 150.

    Réveillons les consciences, amenons-les à se dire qu’il n’est plus belle richesse que le bien commun et le partage.

    Salut à vous.

  • Le 24 avril 2016 à 16:45, par Willems André En réponse à : Serge Halimi : « Tafta : cette victoire, arrachons-la »

    Je suis un retraité qui a quelques idées pour l ’intérêt général (du peuple !)
    J’aimerais prendre langue avec un (une) de ces gens en quête d’un projet pour l’avenir
    Car je pense que c’est un projet clair et succinct qui peut fédérer les attentes de ces braves gens ET ce ne doit être QUE du « bon sens » (ce qui manque atrocement de nos jours ) ! Si ma requête trouve un écho ,que l’on m’appelle au 06 83 49 63 66 de la part de « nuit debout » (afin que je saisisse vite d’où il retourne)
    Avec toute ma sympathie ! mes salutations ! Willems André

  • Le 24 avril 2016 à 12:28, par Alex Ramos En réponse à : Serge Halimi : « Tafta : cette victoire, arrachons-la »

    Serge Halimi et Inês Garcia merci !
    Vous ne pouvez pas mieux résumer la situation actuelle : cette convergence des luttes posséde un moyen, une arme indestructible, inébranlable et ultra efficace > notre porte monnaie.
    Faisons bonne utilisation de notre argent > Faisons nous du bien tout simplement en redécouvrant les plaisirs d’acheter local, de partager notre terroir et de faire vivre notre terre tous ensemble ! De nous aimer a être ensemble, de redevenir vivant tout simplement !

    Serait il donc la le travail de cette convergence des luttes que vous cherchez Mr Halimi ? Ne serait ce t il pas de travailler aussi à rappeller d’abord à nos concitoyens qu’ils ont un moyen d’action, une arme disponible immédiatement qui est celle du « choix » de nos achats !

    C’est le bon moyen de commencer la lutte. Taper la ou ça fait mal.
    C’est le bon moyen d’initier le changement. Goûter au plaisir oublié de se faire du bien en achetant déjà un produits de qualité qui est bon pour soi mais aussi en faisant un « acte du cœur » en soutenant le tissu local et ma collectivité.

    C’est en redécouvrant ces valeurs perdues qui sont si simples, si disponibles que les gens comprendront dans quelle situation d’aveuglement ils ont été mis et qu’ils ont contribué à leur insu à détériorer leur propre environnement/qualité de vie.

  • Le 24 avril 2016 à 11:45, par Olivier Laurenson En réponse à : Serge Halimi : « Tafta : cette victoire, arrachons-la »

    En tant que salarié d’Air France...super nouvelle cette semaine, augmentations de nos salaires + 65% à moins que ce soit 0% que pour Alexandre « le bienheureux » Begougne de Juniac.

    Pour en revenir au TAFTA, cette semaine encore.. une alerte sérieuse de ce qui nous arrivera si ces accords voyaient le jour.
    le Conseil d’état a annulé l’arrêté d’interdiction du Maïs OGM Monsanto 810... et une trahison n’arrivant jamais seule Bruxelles votait la directive « secret des affaires » éxonèrerant l’agro-chimie de faire la transparence sur la composition de leurs poisons...
    Comme le proposait Nicole Feroni, l’humoriste, il faut publier les noms et les photos des Euro-députés Français ayant votés cette directive scélérate..

    Hier, nous sommes allé voir ce moment d’allégresse qu’est « Merci Patron » ... génial ... bravo et merci
    nous l’avons vu au ciné Roxanne à Versailles... Ville qui n’est pas connue pour son engagement solidaire et citoyen... quel bonheur de voir qu’à 18h00 la salle était quasi pleine et que des applaudissements nourris ont salué le film... ça bouge.. ça bouge...
    Ma femme aurait voulu savoir si c’est bien avec nos deniers que l’altruiste Bernard a bénéficié d’une haie de flics pour protéger son AG LVMH... aïe ça fait mal au
    Continuez... vous êtes géniaux

  • Le 23 avril 2016 à 19:11, par Flavien Papot En réponse à : Serge Halimi : « Tafta : cette victoire, arrachons-la »

    Bonjour,
    Je suis abonné.
    Il y a une coquille : l’action pourraient ne vont pas déboucher sur une transformation
    Vous le savez peut-être déjà, c’est au cas où.
    Flavien

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