Populaire ? On sait faire !

par François Ruffin 25/04/2018 paru dans le Fakir n°(81 ) Date de parution : juillet-août 2017

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On a besoin de vous

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Peut-on reconquérir Flixecourt ?
Dans le Val de Nièvre, Marine Le Pen avait fait plus de 41 %
à la présidentielle. Aux législatives, c’est nous qui lui piquons
la place, avec 41 %, pareil. Nos incertaines recettes...

Fakir : On va partir d’une question simple : pourquoi s’est-on lancés dans cette galère ?

François Ruffin : Je pense que ça tient en un adjectif : populaire. Peut-on réussir un truc populaire ? Faut remonter, je pense, aux élections régionales de novembre 2015. Dans toute la Picardie, tout le Nord, le Front national fait plus de 40 %. Il rafle la mise dans des coins qui, hier, étaient rouges, le Val de Nièvre, même Longueau. Dans les trains, les seuls qui causent politique, et à voix haute, ce sont les militants frontistes, nous on regarde le bout de nos chaussures. Le terrain est perdu.
La gauche semble condamnée au ghetto.
Pour la nouvelle année, on reçoit une carte de voeux, de la librairie du Labyrinthe, avec cette citation de Hugo, qui va nous servir d’emblème : « Tenter, braver, persister, persévérer, être fidèle à soi-même, prendre corps-à-corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait ; tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête… Voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. »
On sait, nous, que dans nos cartons, on a Merci patron !, et on espère que ça va dégager de l’énergie. Et en mars, on organise une manifestation, « Le Réveil des betteraves », à Amiens, qui rassemble un bon trois mille personnes, sans appel ni des syndicats ni des partis...

Fakir : Ouais, mais ce sont des militants, certains qui viennent de Lille, de Paris, de partout...

F.R. : C’est vrai, et on aurait préféré qu’ils viennent de Vignacourt, ou de Corbie. Ensuite, à Paris, démarre Nuit debout ! Je voudrais vous rappeler une scène, quand j’étais agacé par l’entre-soi social place de la République. Un tout petit monde et qui, en plus, avec les médias, les caméras, tout ça, se prenait pour le nombril du vaste monde. Je ne sais pas si tu te souviens, Sylvain, je t’avais demandé, avec Clémentine, d’aller faire un micro-trottoir à Flixecourt : « Que pensez-vous de Nuit debout ? » Et évidemment, les gens ne connaissaient pas ! On avait posté la vidéo sur Internet et ça avait rendu des copains parisiens véners.
Mais c’était tout l’enjeu, pour nous, de cette campagne : comment reconquérir Flixecourt ?

Le laboratoire

Fakir : Tu as fait du Val de Nièvre une obsession...

F.R. : Un symbole, ou un symptôme plutôt. C’est une terre ouvrière, au centre de la circonscription, à mi-chemin entre Amiens et Abbeville. ça traverse mes livres, de Quartier nord (2006), à La guerre des classes (2008) et jusqu’à Leur grande trouille (2011). C’est le point de départ de la fortune de Bernard Arnault, et de mon film. Quand je lis Christophe Guilluy et ses « périphéries silencieuses », je pense à ce coin-là. Et de même quand Terra Nova, en 2011, conseille d’abandonner la classe ouvrière au Front national, ou quand François Hollande déclare que « perdre les ouvriers, c’est pas grave », c’est à Flixecourt, à Berteaucourt, à Saint-Ouen que je songe.
C’est sur ces hommes-là, ces femmes-là, qu’on fait peser une double peine : d’abord sociale, un licenciement après l’autre, on les condamne
à une vie dure, entraînée dans le doute, dans l’incertitude. Et la condamnation morale qui suit, qui ferait d’eux presque par essence, désormais, des racistes, des frontistes, irrécupérables.
Aussi, politiquement, j’en rêvais comme d’un laboratoire : c’est là qu’il fallait essayer.

Fakir : C’est à Amiens, pourtant, en décembre, en janvier, qu’on lance la précampagne ?

F.R. : La réalité, c’est que nous n’avons presque aucune base dans le Val de Nièvre ! Et les partis de gauche sont tellement en charpie que, même avec la fameuse « unité », il ne suffit pas de lancer la bataille : il faut d’abord constituer l’appareil. Surtout, dans toute la circo, je souffre d’un énorme handicap : je ne suis pas connu des gens, bien moins qu’un maire, ou qu’un conseiller départemental.

Fakir : Alors que tu fais un journal ici depuis 1999 ?

F.R. : Je dirais, presque, justement. Nul n’est prophète, pas même vedette, en son pays. J’ai rédigé, durant dix ans, un genre de Canard enchaîné local, « fâché avec tout le monde ou presque ». ça m’a valu pas mal de brouilles, des procès, dont deux avec Le Courrier picard, bref, je ne suis pas en odeur de sainteté...

Fakir : Comment combler, alors, ce « déficit de notoriété », comme, comme causent les publicitaires ?

F.R. : Eh bien je sais que, en revanche, cent, deux cents personnes, plus sans doute, sont très attachées à mon travail, à mon personnage.
J’appelle ça « le premier cercle ». Et ça, stimuler le premier cercle, le chauffer à l’enthousiasme, pour qu’il aille réveiller un second cercle autour de lui, ça, je sais faire. C’est la fonction des meetings, aussi, à intervalles réguliers : prêcher les convaincus, pour leur redonner du jus.
Mais le souci, c’est de ne pas se retrouver prisonnier de ce premier cercle...

Fakir : C’est-à-dire ?

F.R. : Eh bien, la composition de ce premier cercle, elle nous ressemble : des enseignants, des éducateurs, des intermittents, des éduqués.
Et si on les écoute, on se retrouve coincés. On va discuter d’un projet pour l’éducation, voire pour le théâtre, ou pire encore des ateliers constituants.
Ou alors, les sans-papiers vont devenir la cause numéro 1. Ou on va se réunir tous les lundis soirs pour pondre un « programme », chipoter sur les virgules...
À vous, je l’avais énoncé comme ça, avec un peu de brutalité : « On ne doit pas être prisonnier du premier cercle. » Sans quoi, la bataille du populaire serait perdue avant d’être menée...

Les petits contre les gros

Fakir : Au début, malgré l’insistance, tu refusais même d’écrire un programme, c’est vrai…

F.R. : Les militants aguerris en réclamaient un, mais moi, ça me paraissait du temps perdu.
Pire, je craignais que ça se chamaille, ça brise l’unité sur des prétextes, alors que, de toute façon, on n’aurait pas la majorité à l’Assemblée pour l’appliquer. Je répondais juste, oecuménique : « Je reprends celui des écolos, des cocos, des Insoumis, je mélange le tout ». À force, j’ai quand même lâché une vingtaine de propositions...

Fakir : Mais si on néglige le « programme », comment elle se mène, alors, cette bataille du populaire ?

F.R. : Avec une ligne.
Et la ligne était simple, celle du « populisme de gauche », qu’on avait déjà théorisée : la démocratie, c’est du conflit. C’est « nous » contre « eux » : « nous, les petits, les travailleurs, le bas », contre « eux, les gros, les actionnaires, le haut ».
Nos slogans reflétaient cette opposition, binaire : « Ils ont l’argent ? On a les gens ! », « Un banquier à l’Elysée ? Le peuple à l’Assemblée ! ».
C’est le laïus que j’ai répété mille fois au porte‑à‑porte, du Chantal Mouffe pour les nuls : « Bonjour. Vous savez qu’on vit dans un monde où 1 % de l’humanité détient plus de richesses que les 99 % restants ? (La dame approuve, entre dans le jeu, un point.) Peut-être que vous appartenez au 1 % les plus riches et que pour vous tout va très bien... (La dame rigole, deux points.) Sinon, y a un moyen de se défendre, c’est pas le seul, c’est pas le meilleur, mais ça reste le bulletin de vote, c’est quand même avec ça qu’on a obtenu les congés payés, la Sécurité sociale, le congé maternité... Parce que les riches, eux, ils n’oublient pas d’aller voter et de défendre leurs intérêts ! » Et là, souvent, la dame concluait : « C’est bien vrai, ça. »
J’avais discuté avec Bru, de Ensemble !, qui voulait que je porte la réduction du temps de travail, les 32 h. Je refusais. Attention, je suis pour, dans l’absolu. Mais la CGT s’y est cassé les dents ! C’était pas nous, en trois mois, dans notre coin, qui allions changer l’état d’esprit du pays.
Alors, plutôt que de la « pédagogie », on devait appuyer là où, dans notre discours, des trucs coïncident avec les pensées des gens, qu’ils nous approuvent : « C’est bien vrai, ça » qu’ils nous trouvent des points communs. Sur l’écologie, par exemple, vous vous moquiez de moi, mais ce qui marchait très fort, c’est la disparition des hirondelles...

Bon, cette ligne, « petits » contre « gros », ça se cumulait avec un tempérament. Certes, on proposait d’augmenter les petites retraites, de relever le Smic à 1500 €, d’en finir avec le travail détaché, etc., mais ce qu’on offrait surtout, c’était une attitude : « On leur tiendra tête », on avait intitulé un tract.

Fakir : Ce tempérament, ça s’incarne dans Lafleur, choisi comme symbole de la campagne. Cette marionnette qui met des coups de pied au cul des notables...

Candidat honteux

F.R. : Oui, et j’irais plus loin : on ne fait rien de grand, rien de beau, ensemble, sans une certaine fierté collective. Bon, déjà, l’estime de soi, c’est pas le truc qui domine chez le Picard. Les fermetures d’usines, en plus, nous ont enfoncés dans une durable dépression. Et là-dessus, tu rajoutes la fusion décidée depuis l’Élysée avec le Nord‑Pas‑de‑Calais, la disparition de la Picardie, le ravalement dans les « Hauts‑de‑France », la vassalisation par Lille. C’est un truc qui a blessé, j’en suis sûr. Qui m’a blessé, déjà, moi.
Alors, il s’agissait de raviver un orgueil : « Picardie debout ! » Et quand je pouvais, je rappelais l’histoire de la jacquerie, ou de notre contribution à la grande Révolution... Les gens, ça leur plaît qu’on leur parle de leur coin.

Fakir : Côté populaire, il y a tes trois mesures aussi, qui sont depuis devenues fameuses : sur ton Smic, ton mandat révocable, tes réserves parlementaires...

F.R. : Ouais, mais c’est surtout dû à autre chose, ça, moins politique, plus psychologique.

Fakir : Ah bon ? À quoi ?

F.R. : À la honte. Les premiers mois, j’ai honte d’être candidat. Je vis ça mal, comme une maladie de peau...

Fakir : C’est vrai qu’au début, sur les affiches, sur les tracts, on ne met jamais ton visage...

F.R. : Je vis ça comme affreusement arrogant d’aller réclamer les suffrages des gens : « Votez pour moi ! Je suis le meilleur ! » Et je rentre dans la catégorie « politicien » ...

Fakir : Donc, le Smic, ça te démarque ?

F.R. : Voilà. Quand tu vas dans un quartier et que les gens te balancent « vous êtes tous pareils, vous faites ça pour le fric », tu peux répliquer « je me mets au Smic », et ça te lave du « tous pourris ». D’ailleurs, au porte-àporte, tous les militants peuvent en témoigner : c’est un argument qui passait bien, qui ouvrait une oreille.

Fakir : Mais la honte, comment tu l’as chassée, alors ?

F.R. : Ben c’est vous, c’est de voir que, autour de moi, cette candidature était portée avec fierté. Par exemple, Romain, c’est vraiment un activiste, toujours à mettre le bordel avec le Collectif des intermittents et précaires, et je me disais : comment il va me juger ? Mais qu’à la place de me critiquer, il s’engage pleinement à nos côtés, qu’il se charge des matches de foot, ça m’a soulagé. Ce sont les autres, je crois, dans leurs regards, qui te légitiment comme candidat.

Fakir : Les matches de foot, là encore, il s’agit du sport populaire par excellence...

F.R. : Evidemment. De même que je désirais un camion-frites, l’aliment le plus populaire...

Fakir : Là, le « premier cercle » l’a emporté, et on a eu des « fouasses » cuites au feu de bois.

Notre adversaire, l’indifférence

F.R. : Pour le foot, je voudrais souligner notre plus gros défi.
D’emblée, en lancement de campagne, je parodiais François Hollande et j’énonçais : « Mon adversaire, ça reste la finance (le changement de discours, ça n’est pas pour maintenant). Mais je voudrais vous dire quel est notre plus terrible adversaire : c’est l’indifférence. » Là, je citais volontiers Gramsci : « L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb pour le novateur, c’est la matière inerte où se noient souvent les enthousiasmes les plus resplendissants, c’est l’étang qui entoure la vieille ville et la défend mieux que les murs les plus solides, mieux que les poitrines de ses guerriers, parce qu’elle engloutit dans ses remous limoneux les assaillants, les décime et les décourage et quelquefois les fait renoncer à l’entreprise héroïque. »
Ou encore, surtout, cette phrase que j’adore de Samuel Huntington, qui sera l’auteur, plus tard, du Choc des civilisations. Mais là, nous sommes en 1975, et c’est devant la Commission trilatérale, devant les élites japonaises, européennes, américaines qu’il s’exprime : « Le problème dans toutes les démocraties occidentales, c’est qu’il y a trop de démocratie, le peuple se prend au sérieux. Or, pour en finir avec cette attitude et pour que les dirigeants puissent diriger, il faut installer de l’apathie politique. »
Lui et les siens ont triomphé depuis longtemps. L’apathie est bien installée
dans le coeur des électeurs...

Fakir : Et plus ils sont modestes, plus ce découragement s’y est enkysté...

F.R. : Voilà. Toute la question, je crois, c’est l’envie. L’envie d’avoir envie, comme dirait Johnny, et qui parfois, souvent, s’efface des âmes. On se protège, on préfère ne plus croire à rien, ne plus espérer, ne plus être déçu.
Notre gros souci, donc, je le devinais au lancement, c’est : où peut-on parler aux gens ? Où peut-on leur parler politique ?
Ça n’existe plus.
Et même, quand on allait diffuser notre propagande aux braderies, aux courses pédestres, y en avait toujours pour râler : « C’est pas le lieu pour ça. » D’accord, mais c’est où, alors, le lieu pour ça ? Pour faire exister la démocratie ?
Y en a plus, il a donc fallu, tant bien que mal, les inventer.
C’était la buvette après les matches de foot.
Les projections de Merci patron ! dans les salons.
Les réunions genre tupperware.
Il m’est venu la conviction, l’assurance, que je savais parler aux gens, que le courant passait bien, qu’on y éprouvait un plaisir commun.
Je me souviens de ce samedi après-midi, par exemple, à Flixecourt, chez la maman de Lynda, et des dix voix FN retournées en ma faveur, dont un salarié de Whirlpool...

Fakir : Faut y venir, d’ailleurs, à Whirlpool...

F.R. : Je vais le dire avec cynisme, j’en suis désolé : quand la multinationale annonce ça, fin janvier, pour nous, c’était une opportunité. Je maîtrisais le dossier, pleinement : industrie, délocalisations, Europe, protectionnisme, c’était mon truc. Je nageais là-dedans comme un poisson dans l’eau, bien plus que, par exemple, si un attentat était intervenu...
Dès que le PC m’a officiellement investi (leur aval traînait...), aussitôt, je me suis rendu sur le parking des Whirlpool, un tract à la main : « Tout de suite, sur tous les produits Whirlpool, on doit imposer une surtaxe spéciale, de plus 50 %, de quoi les rendre beaucoup plus coûteux. Ils perdront le marché français, ça les fera réfléchir. On ne va quand même pas être assez bêtes, assez dociles, pour les laisser vendre leur sèche-linge ici, chez But ? chez Darty ? »

Fakir : Pourtant, l’usine n’est pas dans la circonscription...

F.R. : Elle est à la lisière. Des salariés habitent dessus. Mais ça n’est pas le souci : c’est une lutte symbolique qui se livrait, Whirlpool devenait le symbole d’un monde ouvrier écrasé, et il fallait se bagarrer pour ne pas le laisser au Front national.
Les militants nous avaient précédés, Marine Le Pen y avait consacré une vidéo, et du coup, quand on est arrivés, l’accueil était mitigé.
« Encore des politiques », on entend dans les rangs. Et moi‑même, je ne suis pas à l’aise, je me soupçonne de les récupérer. On nous cause des « étrangers », des « réfugiés », des « assistés »...
Mais Frédéric Chantrelle, le délégué CFDT, connaît par coeur les répliques de Merci patron !, me les récite, imite le Commissaire. Il se souvient de mon passage sur le site, il y a quinze ans déjà, en 2002, de mon dossier sur le départ des lave‑linge en Slovaquie. Et notre camion‑punk les séduit, toute l’équipe syndicale se fait prendre en photo devant notre fresque : Lafleur bottant le cul d’un patron à haut‑de‑forme.
Au fil des semaines, on va resserrer ces liens, les inviter à nos meetings, répéter que « l’adversaire, c’est l’actionnaire, pas l’étranger ».
On va les conseiller pour des actions, aussi, un premier débrayage...

Fakir : On joue un rôle casse-gueule, non ?

F.R. : Avant, j’avais le cul entre deux chaises : journaliste et activiste. Maintenant, j’ai le cul entre trois chaises : journaliste, activiste, et candidat, désormais député. C’est casse-gueule, inconfortable, mais ça fait notre richesse.

Fakir : La montée à Paris, par exemple ?

F.R. : Je ne sais pas s’il faut détailler tout le chapitre Whirlpool parce que, sinon, c’est un numéro entier que ça réclamerait. Vraiment.
Je mentionnerais juste un petit fait, qui m’a marqué : lors d’une réderie, à Flixecourt, Hervé, qui n’est pas politisé du tout, Hervé a placardé notre affiche de campagne sur sa porte de garage.
Là, je me suis dit, y a un truc qui se passe.

César en campagne

Fakir : Un autre truc qui s’est passé, quand même, c’est le César...

F.R. : C’est une cartouche que je gardais en réserve. Merci Patron ! a marqué l’année 2016, et franchement, ça m’aurait vraiment paru injuste de ne pas recevoir le César du meilleur documentaire. En soi, ça ne me chagrinait pas
trop, c’est plutôt la tribune que ça m’ouvrait. Là, c’est comme un pénalty, il ne faut pas le manquer.
Avec mes deux minutes de discours, sans me la raconter, j’ai mis en pleine lucarne.
J’ai fait chialer du monde. Ça a circulé comme la poudre sur Facebook. Les gars de Whirlpool m’ont envoyé plein de SMS. Et c’est vraiment le peuple qui s’est reconnu dans ce propos, dans mon attitude, des ouvriers mais aussi des commerçants, des agriculteurs. Cette vidéo est devenue, à l’évidence, mon meilleur argument électoral.

Fakir : Et ensuite ton passage à L’Émission politique, ton invitation lancée à Macron avec le plan d’Amiens. Puis ton échange avec lui sur le parking de Whirlpool, et Envoyé spécial...

F.R. : Envoyé spécial, c’est le pire moment, pour moi, de la campagne. Après le bon score de Mélenchon, et vu le deuxième tour de daube, on s’était dit : pendant quinze jours, il faut se taire, se reposer. J’étais crevé.
Sur les rotules.
Et c’est le moment que choisissent les Whirlpool pour se mettre en grève ! Là, devant Elise Lucet, je lâche donc « quand bien même je glisserais un bulletin Emmanuel Macron dans l’urne… ». Qui devient « François Ruffin votera
Emmanuel Macron »
, puis « François Ruffin appelle à voter Emmanuel Macron ».

Fakir : Pourquoi c’est le pire moment ?

F.R. : Parce que, le reste du temps, j’ai beau être entré en politique, j’ai l’impression de rester fidèle à moi-même, avec un mélange de fantaisie, de références intellectuelles, d’humour. Mais là, l’image publique qu’on renvoie de moi, je me sens en décalage, vraiment mal. Et du coup, je craque en sens inverse, avec dans Le Monde une lettre ouverte : « Vous êtes haï, haï, haï »,
etc. Cet épisode, parmi d’autres, ça témoigne que je ne suis pas fait pour être un politique : trop d’émotions, trop d’affects, trop nerveux.

Fakir : Enfin bon, malgré ces aléas, tu deviens identifié à Whirlpool.

F.R. : Presque trop. Dès que les médias approchent leurs micros, c’est sur Whirlpool, que sur Whirlpool. les emplois de service, par exemple, ça ne les intéresse pas. Et je redoute cette image : « le candidat des usines qui ferment ». ça fait peu envie, pas tellement porteur d’espoir.
N’empêche, ce sera toujours une fierté d’entendre, durant la campagne : « Vous êtes pour les ouvriers », et même, plus exactement : «  Vous êtes pour l’ouvrier ». J’aime bien cette forme grammaticale, le singulier. Durant l’entre-deux tours, j’aurai droit à une variante : « Vous êtes contre mon parti, le Front national, mais vous êtes pour l’ouvrier. »
Mais pour remporter le scrutin, il me fallait un socle électoral plus large.

À l’écoute

Fakir : C’est pour cette raison que tu
lances les « labos » ?

F.R. : Non, ça avait démarré bien avant, mais ça remplit néanmoins cette fonction : élargir la base sociale.

Fakir : On rappelle ce que c’est : des petites réunions, d’une quinzaine de personnes, qu’on pourrait dire assez « corpos », avec les artisans, les commerçants, les soignants, le social, les enseignants, les associations...

F.R. : D’abord, on se met à l’écoute.
Ensuite, on en tire un tract, et on compte sur les participants - sympathisants pour le diffuser dans leurs milieux.
Dans ce registre ciblé, on peut aussi signaler « la lettre aux anciens Goodyear ». Et la « lettre aux jeunes », qui votent pour la première fois. À chaque fois, à chaque ligne ici, il faudrait saluer l’immense travail invisible des militants, parce que, quand je dis juste la « lettre aux jeunes », ça veut dire que Hervé, Amélie, Mathilde, etc. ont arpenté durant des journées entières les rues d’Abbeville, les quartiers d’Amiens, les villages reculés pour boîter ça. C’est pas le tout que l’état-major, toi en l’occurrence, Vincent, ait une lumineuse
idée, il faut les troupes derrière. Et elles étaient présentes. Et elles ne se sont pas découragées.

Fakir : Et toi ?

F.R. : Et moi quoi ?

Fakir : Tu t’es découragé ? Tu y croyais ?

F.R. : Il est fréquent que je mène des batailles avec peu d’espoir, mais ça ne m’empêche pas de les mener. Et quand on raconte les histoires au passé, souvent, on en oublie, on en enlève la part de doute, d’incertitude. Chez moi, elle était énorme. Et je culpabilisais (je culpabilise beaucoup) d’envoyer tous ces militants dans un mur, qu’ils gâchent leur temps, leur énergie pour rien. Johanna me rassurait, me disait que de toute façon on vivait une formidable aventure...

Fakir : Au départ, quand même, le coup semblait jouable.

F.R. : Oui. Qu’on se rappelle l’enjeu : au premier tour, terminer deuxième derrière le Front national, qui paraît intouchable.
La présidentielle le confirme : Marine Le Pen est à 28 %, Macron à 21 %, Mélenchon à 20 %. C’est le moment où mon moral est au plus haut : avec notre énorme boulot, on arrivera bien à gratter les mille voix qui nous séparent d’En marche ! Mais voilà qu’ensuite, dans les sondages comme sur le terrain, on sent comme une légitimation du vainqueur. Les médias s’enchantent pour sa poignée de main à Trump, son dialogue avec l’astronaute, etc. Et on entend : « Il faut bien lui donner sa chance. »
Dans les sondages, En marche ! culmine à 32 %, tandis que La France insoumise s’écroule à 13 %. Un porte-à-porte ne peut pas combler ça. Je fais, en plus, le mercredi, un débat catastrophique à France 3, enfoncé par le PS et le FN. On continue, quand même, encore un meeting, avec les Pinçon‑Charlot et le capitaine Marleau, des heures de supermarché, mais avec l’énergie du désespoir...

Fakir : Et puis finalement...

F.R. : Et puis finalement, on lamine le Front national. 24 % pour nous, 15 % pour eux. À Flixecourt, surtout, c’est impressionnant : à la présidentielle, Le Pen atteignait les 41 %. Pour les législatives, c’est nous qui l’avons remplacé, avec le même score. Tout le Val-de-Nièvre nous propulse en tête ! ça récompense notre travail, mais aussi, ici, celui des communistes, des élus, des militants, qui nous ont soutenus pleinement.
Ce qui n’est pas le cas partout ailleurs...

Fakir : Mais sur la circo, le candidat d’En Marche ! est à 34 %, dix points devant nous...

F.R. : Oui mais je crois qu’on est plutôt contents, quand même, ce dimanche soir : on est élus du Val de Nièvre ! On a rempli notre pari ! Dans ce laboratoire électoral, on a prouvé que c’était pas mort, que les ouvriers n’étaient pas « irrécupérables », qu’on pouvait les ramener à gauche.
J’ai ressassé ça, durant la campagne : « On est dans un coin qui a un fond rouge, le problème c’est que dessus il s’est mis une couche de brin. B-r-i-n, ça veut dire merde en picard. Et b-r-u-n, la couleur du Front national. Notre travail, c’est de nettoyer la couche de brun. » Eh bien, on l’a fait, un jour, le temps d’un scrutin.

Guerre totale

Fakir : Vous vous êtes remis au boulot tout de suite, pourtant...

F.R. : Je pense que là, on a mené une guerre totale : un nouveau quatre pages, dès le lendemain, dans les 70 000 boîtes aux lettres.
Avec une ligne claire : « Dites non à Macron. » Des fous furieux au collage. Des après-midis entiers à racoler devant les supermarchés.
Du porte‑à‑porte tous azimuts.
Et le soir, deux manifs en même temps, une à Amiens, une à Abbeville, avec casseroles, tambours, flûtes... Jusqu’au samedi soir.
Parce qu’on avait repéré ça, dans le code électoral : en fait, la campagne ne s’arrête pas le vendredi soir. Simplement, plein de choses sont interdites dans le code électoral le samedi : téléphoner, envoyer des courriels, coller des affiches, differ des tracts... Mais on est libres de parler, de crier, même de faire un meeting je crois. Donc, au porte-à-porte, on a distribué des poèmes (ni Aragon ni Hugo, trop connotés), et en manif on a affiché « Laissez parler votre coeur ! » sur la banderole.
On avait le feu sacré.

Fakir : Tu y croyais ?

F.R. : Non, 4 000 voix d’écart, c’était énorme. Mais je ne voulais avoir aucun regret. Nos adversaires se moquaient :
« C’est pas avec des casseroles que... » Eh bien, finalement, les casseroles l’ont emporté !

Fakir : Avec 4 000 voix d’avance ! On a gagné dix mille bulletins en une
semaine ! 56 % à 44 %...

F.R. : Et on a fait 71 % à Flixecourt, un plébiscite dans tout le Val de Nièvre. Maintenant, il faut en mesurer la fragilité : moins d’un électeur sur deux s’est exprimé. Le terrain à reconquérir, occupé par la résignation, demeure énorme.

Fakir : C’est pour ça que, aussitôt après l’élection, un nouveau tract a été distribué ...

F.R. : Oui, pour remercier.
Mais je doute que, à la masse, mon action paraisse très probante : les conditions de vie, je ne suis pas en mesure de les améliorer. Tout ce que je peux faire, à l’Assemblée nationale, c’est de la com’, un tempérament, une attitude, que les gens se sentent « représentés ».

Fakir : Donc, c’est une victoire pour pas grand-chose ?

F.R. : Je ne crois pas. Il me semble que la victoire compte en soi. Nous sommes tellement habitués à la défaite, vaincus avant d’avoir vécu, nous devons prendre goût à la victoire, se préparer par des petites, s’armer pour des grandes, reprendre confiance en nous-mêmes, conscience dans nos forces... L’énergie appelle l’énergie, la volonté appelle la volonté.

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