Notre entretien avec Lénine : De la souplesse !

par François Ruffin 24/04/2018 paru dans le Fakir n°(82) Date de parution : septembre octobre 2017

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On a besoin de vous

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Octobre 1917. Mais qui entre dans cette taverne des faubourgs de Petrograd ?
C’est Lénine ! Un Lénine déguisé !
Autour d’un pichet, nous en profitons pour le questionner : comment ça se mijote, une révolution ?
Et nous effectuons, en sa compagnie, quelques exercices de souplesse révolutionnaire.

7 octobre 1917. Ça grouille et ça gronde, dans les faubourgs de Petrograd. Ça chuchote et ça complote à la taverne « Chez Nicolas » : à quoi elle a servi, la Révolution de février, si la guerre continue ? Si elle dévore nos fils ? Si elle nous laisse sans pain ? Et les salaires de misère...
Un homme franchit le seuil, discret, en tenue d’ouvrier.
On le dévisage.
Sa figure nous rappelle un truc.
Ces yeux bridés, ce menton avancé.
On l’a déjà vu quelque part, non ?
Mais oui ! Dans des manuels d’histoire !

Fakir : Vladimir Oulianov ?

Lénine : Chut !

Fakir, murmurant : Vous ici ? Mais vous avez rasé votre moustache ? Vous vous êtes teint en blond ?

Lénine : C’est une perruque, pas une teinture. Je suis chauve.

Fakir : Hi hi hi. Excusez-moi, mais c’est un peu ridicule, ce blond... Vous comptez jouer dans un film ou quoi ?

Lénine : Mais je suis recherché, vous savez bien. Il y a deux jours encore, j’étais habillé en pasteur. Moi ! En serviteur du culte ! Et heureusement ! Dans le train qui m’a ramené de Vyborg, je suis resté silencieux, je me contentais de répondre « oui » ou « non » en finnois… Dans les conversations, dans le wagon, des passagers souhaitaient ma mort, qu’on me lynche sur la perspective Nevski ! Nos Champs-Élysées...

Fakir : Mais pourquoi vous êtes revenu, alors ? Vous vous cachiez où, d’ailleurs ?

Lénine : En Finlande, chez les Latukka, une famille d’ouvriers. Et quel accueil ! Quelle générosité ! En pleine guerre, eux manquent de tout, ils se privent, et pourtant mes hôtes m’ont offert un séjour digne d’un tsar ! Il y a quinze jours, un camarade est passé me voir. On discute, on discute, et sans crier
gare on descend toute la réserve de café de la maisonnée. Pas une critique, pas un reproche…

Fakir : Si vous étiez tout confort, pourquoi vous rentrez ?

Lénine : Mais merde de merde de merde !
La Révolution est là, elle nous tend les bras, et ces crétins, ces traîtres hésitent !

Fakir : Qui donc ?

Lénine : Ces misérables du Comité central !
Je leur ai écrit, missive sur missive, je leur ai envoyé mon texte Les Bolcheviks doivent s’emparer du pouvoir, l’heure de l’insurrection armée est venue ! « Si nous ne prenons pas le pouvoir maintenant, l’Histoire ne nous le pardonnera pas. » Mais ils ne bougent pas.
La torture recommençait !

Fakir : Quelle torture ?

Lénine : Mais j’ai vécu pour ça, moi, pour la voir, la Révolution ! « Le révolutionnaire n’a ni intérêts privés, ni affaires, ni sentiments, ni attaches ; son être tout entier n’est voué qu’à un seul but, à une seule idée, à une seule passion : la Révolution.
Il est impossible de vaincre la bourgeoisie sans une guerre prolongée, opiniâtre, acharnée, sans une guerre à mort qui exige la maîtrise de soi, la discipline, la fermeté, une volonté une et inflexible... »

Fakir : Eh ben dites donc, vous êtes pas un détendu du slip.

Lénine : « La discipline de fer ! » Pour les membres du Parti, j’exige une discipline de fer. C’est qu’une grande joie nous est promise...
Même si cet hiver, en Suisse, je désespérais :
« Nous, les vieux, ne vivrons pas, peut-être, jusqu’aux combats décisifs de la révolution à venir. »
Et voilà qu’elle éclate, et moi j’étais coincé où ?
Aux bords du lac Léman ! Je fulminais.
« Quel supplice pour nous d’être cloués sur place par les temps qui courent » ! Et puis, Et puis,
je suis enfin rentré en Russie...

Fakir : Ah oui, à travers l’Allemagne, le
wagon plombé, l’accord avec la Prusse...

Lénine : Taisez-vous, vermine !
Crapule à la solde des capitalistes !

Fakir : Du calme, Vlad ! Je suis taquin, ma mère a toujours dit : « Il est taquin, faites pas attention, il est taquin. »

Lénine : Le tsar les envoyait au goulag, les taquins !

Fakir : Et vous en ferez quoi, vous ?

Lénine : ...

Fakir : Enfin bon, vous êtes finalement rentré en Russie. Et voilà que vous repartez en exil, à nouveau ! Ça vous amuse ?

Lénine : Mais ce printemps, vous croyez que je suis revenu pour faire du tricot ? Pour aller bronzer dans une datcha ?
Non, j’ai exposé mon programme...

Fakir : Les thèses d’avril ?

Lénine : C’est ça. Et qui disaient quoi ?
« Aucune concession envers la guerre impérialiste de brigandage. » La paix la paix la paix, tout de suite ! Ça fait de moi un ennemi de la patrie ! « Confiscation de toutes les terres des grands propriétaires fonciers... » Ils me dénoncent comme anarchiste ! Et « aucun soutien envers le gouvernement provisoire »...

Fakir : Ça a stupéfié jusqu’à vos camarades...

Lénine : Oui, tout le monde m’est tombé dessus, le gouvernement, ça va de soi, l’opposition, et même les leaders bolchéviques. Eux voulaient mettre de l’eau dans notre vodka, donner du temps au temps, « jouer l’union avec Kerenski ».
Mais ce bourgeois est cuit, et pourquoi ? Parce qu’il n’ose pas franchir le pas : la paix, les terres.
Tandis que moi, moi presque seul, mon programme a connu un retentissement
extraordinaire, il a trouvé mille échos dans notre peuple. Pour une raison simple, il entre en résonance avec ses aspirations, ses aspirations profondes : la paix, les terres.

Fakir : Mais ça ne vous fait pas peur d’être isolé, comme ça ?

Lénine : C’est ma vie, toute ma vie ! Je ne m’impose aucune « unité » avec des révolutionnaires que je désapprouve, quand je les désapprouve. Je me suis fâché avec tous les leaders russes et internationalistes, ils m’ont traité de fou, d’obsédé, d’inconscient ! Au sein de mon propre parti, du parti que j’avais créé ! Et alors ? Je préfère avoir raison tout seul que tort avec des cons ! Et je ne suis pas seul : le Peuple...
Regardez, là. Toute la soi-disant élite, même révolutionnaire, même bolchévique, m’agonisait. Mais le pays, lui, le pays répétait mes mots, se référait à Lénine : la paix, les terres. Et ensuite, que s’est-il passé ? Le Parti m’a suivi !
Et pour l’insurrection qui vient, ce sera la même chose. Demain, ils seront tous avec moi. « Il n’est pas difficile d’être un révolutionnaire quand la révolution a éclaté déjà et bat son plein ; quand tout un chacun s’y rallie par simple engouement, pour suivre la mode, parfois même pour faire carrière. »

Fakir : Parce qu’elle vient, cette insurrection ?
Vous en êtes certain ?

Lénine : Si elle n’existe pas, nous allons l’inventer !
Ces derniers jours, en Finlande, je n’en pouvais plus. J’étais furieux, fébrile, je faisais les cent pas dans ma chambre, je pestais contre ces bavards du Comité central, je menaçais de démissionner...
En avril, c’était trop tôt. En juillet, également.
Mais maintenant, « la crise est mûre ! Le doute n’est plus possible ! Nous sommes au seuil de la révolution prolétarienne mondiale ! Et nous sommes, nous, bolcheviks russes, les seuls internationalistes prolétariens du monde à avoir un parti légal, une vingtaine de journaux, nous avons avec nous les Soviets de députés ouvriers et soldats et la majorité des masses en période révolutionnaire. Un soulèvement paysan grandit... »

Fakir : C’est marrant de vous entendre, vous, Lénine, vous faire le chantre d’un
soulèvement paysan ! Vous qui répétez « prolétaires... prolétaires... prolétaires... » en boucle. C’était un peu des demeurés, quand même, pour vous, les paysans ?

Lénine : Des « masses arriérées », oui, plutôt à la traîne qu’à l’avant-garde.
Mais laissez-moi vous donner une leçon, d’abord, une leçon pour tous les révolutionnaires : qu’ils aient « le maximum de souplesse dans leur tactique ».

Fakir : Vous, le doctrinaire ! Le sectaire !
L’éloge de la « souplesse » !

Lénine : Eh oui, et depuis toujours.
Je vous l’ai dit, déjà : un soulèvement paysan grandit. «  C’est incroyable, mais c’est un fait. » Eh bien, on ne fait pas la Révolution avec des théories, mais avec des faits, et « les faits sont têtus ». Et l’autre fait, depuis août 1914, c’est que les paysans sont des soldats, la paix et les terres, c’est pour eux une seule et même espérance.
Écoutez-les, écoutez ce paysan pleurer : «  Quand nous prenons des terres aux seigneurs, c’est de l’anarchie. Quand ils nous prennent nos fils, c’est du patriotisme. » Que dit-il ? Qu’il préfère sa révolte à la guerre, qu’il n’attend que deux choses : qu’on signe la paix et qu’on partage les terres.

Fakir : Mais vous les partagerez, ces terres ? Ou vous les nationaliserez ?

Lénine : De la souplesse, encore.
Evidemment, je préfère la collectivisation, et je l’ai écrit dans mes thèses d’avril  : « Nationalisation de toutes les terres dans le pays »...

Fakir : Ils n’ont entendu que « confiscation », on dirait...

Lénine : Eh oui, et c’est qu’ils ne voulaient pas l’entendre, qu’ils ne sont pas mûrs pour ça, qu’ils veulent autre chose que notre idéal à nous.
Eh bien ça aussi c’est un fait, et nous devons faire avec : de la souplesse ! Tant pis pour mon programme agraire ! J’encourage cette révolution paysanne que, d’ailleurs, je ne contrôle pas du tout, que je n’apprécie pas vraiment... mais je suis le seul à le faire ! Même au sein de mon parti !
« Nous avons constitué un bloc politique très important (et très réussi) avec la paysannerie petite-bourgeoise. C’est-à-dire que nous avons consenti un compromis indéniable, afin de prouver aux paysans que, loin de vouloir nous imposer, nous désirions nous entendre avec eux. »
Et vous verrez bientôt plus extraordinaire : « Nous appliquerons en entier, sans y rien changer, le programme agraire de nos ennemis politiques, les ‘‘socialistes-révolutionnaires’’ ».
Si la Révolution est à ce prix, le partage des terres, eh bien ils l’auront ! Ils la réalisent déjà d’eux‑mêmes, dans les campagnes. Le pouvoir est bien incapable de s’y opposer, mais il freine, il condamne, il gendarme. Nous, nous les approuverons, nous légaliserons leurs actes, et nous les attacherons ainsi à la Révolution.

Fakir : Moi qui vous croyais dogmatique...
Vous voilà l’homme du compromis !

Lénine : « Il y a compromis et compromis. » Ne jamais oublier le but. Mais quant au chemin, il est à imaginer, toujours, tortueux... « Celui qui s’aviserait d’imaginer pour les ouvriers une recette offrant d’avance des solutions toutes prêtes pour toutes les circonstances de la vie, ou qui assurerait que dans la politique du prolétariat révolutionnaire il ne se rencontrera jamais de difficultés ni de situations embrouillées, celui-là ne serait qu’un charlatan. Tout prolétaire a connu des grèves, a connu des ‘‘compromis’’ avec les oppresseurs et les exploiteurs exécrés, lorsque les ouvriers étaient contraints de reprendre le travail sans avoir rien obtenu, ou en acceptant la satisfaction partielle de leurs revendications. »
Et la même souplesse prévaut, encore, sur la question nationale...

Fakir : La quoi ?

Lénine : Vous le savez bien, « après la question agraire, ce qui, dans la vie de tout l’État russe, a une importance exceptionnelle, c’est la question nationale ». L’Empire, et maintenant la république bourgeoise, domine une multitude de peuples qui aspirent à l’égalité, à l’autonomie, voire à l’indépendance… Fakir : Ni patrie ni frontière, j’imagine, « l’Internationale sera le genre humain »...

Lénine : Dans l’idéal, oui. C’est toujours pareil, l’idéal...
Mais là, il nous faut rassembler. Aussi, depuis 1913, et contre toute la social-démocratie internationaliste, je me suis prononcé pour « l’autodétermination politique des nations, c’est‑à‑dire de leur séparation et de leur constitution en États indépendants, par une voie parfaitement libre, démocratique ». Je préviens l’éclatement du pays en libérant ses peuples, en leur offrant le droit de sécession. Car la Révolution se nourrit aussi de ça, d’un désir d’émancipation. À l’heure actuelle, je suis le seul, je dis bien le seul à défendre le droit absolu des peuples à l’autodétermination.

Fakir : Les luttes nationales, les luttes paysannes, les luttes ouvrières... et tout qui converge vers vous !

Lénine : Il faut écouter le pouls de son peuple. Comment le Parti bolchévique a conquis la majorité dans les Soviets ? Grâce à « son aptitude à se lier, à se rapprocher et, si vous voulez, à se fondre jusqu’à un certain point avec la masse la plus large des travailleurs. »

Fakir : Et pourtant, la Révolution ne peut pas se produire en Russie...

Lénine : Comment ça ? Puisqu’elle est là ?

Fakir : Toute la théorie socialiste le dit, le stade capitaliste d’abord, ça doit arriver dans un pays industriel, développé...

Lénine : Oh, le choeur des « savantasses et des vieilles commères »...

Fakir : Hein ?

Lénine : Oui, ces petits savants de la Révolution, ces professeurs qui vous récitent Le Capital mais qui sont inaptes à l’action !
« Notre théorie n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action », ont pourtant prévenu Marx et Engels. Et j’ajoute : «  La plus grave erreur, le crime le plus grave de certains, c’est qu’ils n’ont pas compris, c’est qu’ils n’ont pas su appliquer cette vérité aux heures les plus décisives de la révolution prolétarienne.
‘‘L’action politique, ce n’est pas un trottoir de la perspective Nevski’’, disait déjà Tchernychevski, le grand socialiste russe.  » De la souplesse ! De la souplesse ! La Révolution serait là que, au nom de leurs théories, ils seraient capables de la refuser !
Et d’ailleurs, action !

Lénine vide son godet, se lève, nous salue.
On le rattrape par la manche.

Fakir : Attendez, attendez, Vladimir !
Là, en France, un siècle après vous, la Révolution, on en est loin... Vous n’auriez pas quelques tuyaux à nous donner ?
Il se rassoit en maugréant.

Lénine : Ce serait stupide ! C’est votre pays, votre époque, j’en ignore tout ! De même que, ici, « nous ne répétons pas aveuglément chacun des mots d’ordre des Communards, mais nous promouvons des mots d’ordre de programme et d’action qui répondent à la situation actuelle de la Russie », à vous de promouvoir des mots d’ordre propres à la France, à votre France de 2017 !

Fakir : Mais quand même, vous êtes un pro du secteur... Vous avez bien un tuyau : que faire ?

Lénine : Hum... Juste un truc, alors : ne vous privez d’aucun moyen. « Elle serait déraisonnable ou même criminelle, la conduite d’une armée qui n’apprendrait pas à manier toutes les armes, tous les moyens et procédés de lutte dont dispose ou dont peut disposer l’ennemi. Or cette vérité s’applique mieux encore à la politique qu’à l’art militaire. Les révolutionnaires qui ne savent pas allier aux formes illégales de lutte toutes les formes légales sont de bien mauvais révolutionnaires. »

Fakir : D’accord, mais ça reste flou. Par où commencer ?

Lénine : Tiens, c’est marrant, c’est le titre d’une brochure que j’ai écrite en 1901.

Fakir : Et alors ? Par où commencer ?

Lénine : J’avais écrit alors : « Avant tout, il nous faut un journal, un journal pour toute la Russie. Si nous n’arrivons pas et tant que nous n’arriverons pas à unifier l’action que nous exerçons sur le peuple et sur le gouvernement par la presse, ce sera une utopie de penser coordonner d’autres modes d’action plus complexes. Ce journal serait comme une partie d’un gigantesque soufflet de forge, qui attise chaque étincelle de la lutte de classe et de l’indignation populaire, pour en faire jaillir un immense incendie. »

Fakir : Tiens, c’est ce que je fais !
Et depuis dix-huit ans !

Lénine : Fakir ?

Fakir : Oui, c’est ça ! Vous le lisez ?!?

Lénine : Des fois je tombe dessus, mais ça manque de cul.

Fakir : Pardon ?

Lénine : Nan, je déconne.

Fakir : Et vous en pensez quoi ?

Lénine : Je ne sais pas : en votre siècle, pour parler aux masses, une chaîne de télé, ça serait pas plus efficace ?

Fakir : Vous dites « parler aux masses », mais quand je lis vos bouquins, c’est jargonnant, truffé de références, de noms propres, d’implicites... Pas trop accessible, je crains, aux mécanos des usines Poutilov.

Lénine : Sans doute. Mes ouvrages s’adressent à l’avant-garde, aux membres du Parti. Et c’est pour cette raison que nous avions lancé L’Iskra, L’Étincelle. « Ce n’est pas dans les livres que l’ouvrier pourra puiser une représentation claire de la lutte des classes : il ne la trouvera que dans des exposés vivants, dans des révélations encore toutes chaudes sur ce qui se passe à un moment donné autour de nous, dont tous ou chacun parlent ou chuchotent entre eux, ce qui se manifeste par tels ou tels faits, chiffres, verdicts, etc. Prendre quelqu’un en flagrant délit et le flétrir immédiatement devant tous et partout, voilà qui agit plus efficacement que n’importe quel “appel” à la manifestation. Notre devoir à nous, publicistes sociales-démocrates, est d’approfondir, d’élargir et de renforcer les révélations politiques ».

Fakir : Donc, parler des vaccins ? Des péages d’autoroute pour les automobilistes ? Des Panama papers ? Des liens, à tous les étages, entre la finance et le pouvoir ?

Lénine : Voilà. Mais pas que ça. Il ne faut pas se contenter de ces puissances d’argent, de « transformer la lutte économique en lutte politique ».
Tout est politique. « Pourquoi les punitions corporelles infligées aux paysans, la corruption des fonctionnaires et la façon dont la police traite le ‘‘bas peuple’’ des villes, la lutte contre les affamés, la campagne de haine contre le peuple aspirant aux lumières et à la science, l’extorsion des impôts, les persécution des minorités religieuses, le dressage des soldats et le régime de caserne infligé aux étudiants et aux intellectuels – pourquoi toutes ces manifestations de l’oppression et mille autres encore, ne seraient-elles des moyens d’agitation politique ?
Tout au contraire ! Nous devons concentrer toutes les gouttelettes et les petits ruisseaux de l’effervescence populaire, qui suintent en quantité infiniment plus grande que nous ne nous le représentons, et qu’il importe de réunir en un seul torrent gigantesque. »

La police dans les quartiers, par exemple, chez vous, mais aussi le RSI pour les commerçants, le statut de la Première dame, est-ce que ça ne constitue pas, pour vous, des moyens d’agitation ?

Fakir : Mais on a l’impression, parfois, de crier dans le désert...

Lénine : « Ne vous inquiétez pas si les voix accusatrices en politique sont encore si faibles, si rares, si timides. La cause n’en est nullement dans une résignation générale ! La cause, c’est que les hommes capables d’accuser et disposés à le faire n’ont pas de tribune du haut de laquelle ils puissent parler, pas d’auditoire écoutant avidement et encourageant les orateurs, et qu’ils ne voient nulle part dans le peuple de force à laquelle il vaille la peine d’adresser ses plaintes contre le gouvernement ‘‘tout-puissant’’. »
À votre place, je m’inquiéterais d’autant moins que, ces temps-ci, ces voix me paraissent moins faibles, moins rares, moins timides. Et avec un réel auditoire...

Fakir : Vous croyez ?

Lénine : Y a un public, non, pour vos petites vidéos à l’Assemblée ?

Fakir : Ah... Euh oui...

Lénine : Parce que j’ai vu, n’est-ce pas, que
vous vous êtes présenté aux élections...

Fakir : Vous... Vous condamnez ?

Lénine : Pas du tout ! Pourquoi je le ferais ? « Il faut participer aux parlements bourgeois. Je dis toujours aux camarades : tant que vous n’avez pas la force de dissoudre le parlement bourgeois et toutes les autres institutions réactionnaires, vous êtes tenus de travailler dans ces institutions. Autrement vous risquez de n’être plus que des bavards. Nous, Bolcheviks, avons participé aux parlements les plus contre-révolutionnaires, et l’expérience a montré que cette participation avait été non seulement utile, mais même indispensable au parti du prolétariat. Il faut tirer parti des élections au parlement et de la tribune parlementaire. La politique est une science et un art qui ne tombent pas du ciel, qui demandent un effort, et le prolétariat, s’il veut vaincre la bourgeoisie, doit former des ‘‘hommes politiques de classe’’, bien à lui, prolétariens, et qui ne soient pas inférieurs à ceux de la bourgeoisie. »

Fakir : C’est une formation, en somme.

Lénine : Bien sûr. Et vous en avez bien besoin ! J’ai aussi assisté à votre machin,
là, l’an dernier, place de la République...
Comment vous appeliez ça, déjà ?

Fakir : Nuit debout ?

Lénine : Oui, à dormir debout ! Ça m’a rappelé nos erreurs de jeunesse... Mon frère Alexandre, mort pour la cause… Il projetait d’assassiner le tsar, cet idiot ! Ils l’ont attrapé, et durant son procès, il a assumé ses actes, défendu le recours au terrorisme. J’avais 17 ans quand ils l’ont pendu, et même si ses méthodes me paraissent stupides, c’est lui, Sacha, qui m’a « tracé le chemin ».

Fakir : Je vois pas le rapport : Nuit debout n’a jamais ô grand jamais prôné le terrorisme ! Lénine : J’imagine bien ! Avec tous ces bavards ! Mais c’est ce côté spontané, improvisé, qui vous rapproche. Alors que la Révolution, c’est
une science. Dans mes premières années, à la fin du XIXe, « les nouveaux combattants se mettaient en campagne avec une préparation et un équipement étonnamment primitifs. On allait à la guerre comme des moujiks qui auraient à peine quitté la charrue, avec simplement un gourdin à la main. Sans liaison aucune avec les vieux militants, sans liaison aucune avec les cercles des autres localités, ni même des autres quartiers de sa propre ville, sans aucun plan d’action systématique à plus ou moins longue échéance… D’ordinaire, ces opérations entraînent dès leur départ l’effondrement immédiat et complet. Immédiat et complet. Il faut se délivrer des méthodes artisanales et créer une organisation de révolutionnaires capable d’assurer à la lutte politique l’énergie, la fermeté et la continuité. »

Fakir : Je cite souvent une phrase de vous : « Une situation pré-révolutionnaire éclate lorsque ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas ne veulent plus et ceux du milieu basculent avec ceux d’en bas »… Lénine : Seuls les deux premiers pans de la citation sont de moi. La fin, sur « ceux du milieu », c’est du baratin de votre compatriote Daniel Bensaïd. (Il maugrée.) Ce gauchiste !

Fakir : C’était une bonne idée, peut-être, de rajouter ça, avec la classe moyenne qui a grandi au long du XXe...

Lénine : « Classe moyenne, classe moyenne », admettons. Et alors ?

Fakir : Eh bien, est-on dans une situation pré‑révolutionnaire ? Est-ce que ça va éclater ? Lénine : Y a pas marqué prophète ! « Il se peut qu’une crise parlementaire ‘‘fasse la trouée’’, ‘‘rompe la glace’’, il se peut qu’une crise naisse de la confusion inextricable, de l’aggravation et de l’exaspération chaque jour croissantes. Peut-être autre chose encore, etc. Nous ne savons pas, nous ne pouvons savoir quelle étincelle - dans cette masse d’étincelles qui jaillissent maintenant de partout, dans tous les pays, sous l’influence de la crise économique et politique mondiale - pourra allumer l’incendie, dans le sens d’un éveil particulier des masses. » Fakir : Ouais, bof, y a pas de quoi s’exciter.
Je n’aperçois pas tant d’étincelles..

Lénine : Sans doute, sans doute. Mais songez à ces lignes que j’écrivais, l’an dernier, et qui prennent toute leur acuité après votre élection présidentielle : « Le XXe siècle marque le tournant où l’ancien capitalisme fait place au nouveau, où la domination du capital financier se substitue à la domination du capital en général, avec la domination d’une oligarchie financière. ‘‘L’union personnelle’’ des banques et de l’industrie est complétée par ‘‘l’union personnelle’’ des unes et des autres avec le gouvernement. On trouve généralement au conseil de surveillance d’une grande banque un membre du Parlement. » Et, réfléchissant à votre propre pays, je disais aussi : « La République française est une monarchie financière, l’omnipotence des grandes banques est absolue ; elles entraînent dans leur sillage le gouvernement et la presse. »
Voilà, n’est-ce pas, de quoi Macron est le nom ? De cette oligarchie financière qui avance à découvert. C’est comme s’ils avaient ôté leurs masques.

Fakir : Oui, peut-être bien.

Lénine : Ils avancent en première ligne, c’est dangereux pour eux...

Fakir : Et quand vous aurez pris le pouvoir, que comptez-vous faire ?

Lénine : Le garder ! Le garder plus longtemps que les 72 jours de la Commune ! Tenir, tenir face aux bourgeois, face aux koulaks, face aux impérialistes, face à toutes les puissances de la Terre qui vont s’unir contre nous ! Mais c’est pas tout ça, j’ai un Palais d’Hiver à prendre...

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