Les réseaux de la colère

par Cyril Pocréaux 16/11/2020 paru dans le Fakir n°(94) Juillet-Août

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La 5G : un monde nouveau, sans fil, sans délais. Et sans débat démocratique. Mais avec de sérieuses craintes sur la santé, l’environnement, la consommation énergétique…

« Oui, nous allons lancer les enchères de la 5G. Oui, nous avons pris nos responsabilités sanitaires, environnementales. » Ah bon ? Et les risques sanitaires, environnementaux, justement, évoqués par la CCC ? « Cette évaluation environnementale et sanitaire, nous l’avons, nous la faisons. »
Dans l’Hémicycle, Agnès Pannier-Runacherle le jurait : tout va bien rayon 5G, les études on les a, y a pas de risques, pas de soucis, ne vous inquiétez pas et dormez tranquilles.
La secrétaire d’Etat à l’Industrie répondait, ou plutôt écartait, une question du député rédac’ chef : les enchères pour les fréquences de la 5G, prévues en septembre prochain, seraient bien annulées, n’est-ce pas ?

C’est que, jusque là, aucune étude sanitaire, environnementale ou énergétique sur le sujet n’était parue. Même l’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, qui regrettait quelques jours plus tôt de ne pas avoir assez de données pour se prononcer sur le sujet, ne rendra ses premières conclusions qu’à la fin du printemps 2021.
Mais pas d’inquiétude : Agnès Pannier-Runacher, elle, les avait, ces données.

Bon.
C’est pas qu’on ne lui faisait pas confiance, mais tout de même, une question simple : cette « évaluation environnementale et sanitaire » dont jure disposer la secrétaire d’Etat, où est-elle ? Dans quel placard s’est-elle perdue ? Pourquoi n’est-elle pas rendue publique ?

On le sait, de fait, les études, il n’y en a pas. Pas encore, en tout cas.
Ils le savent, mais l’enjeu, pour eux, est ailleurs.
Pas de débat possible : la 5G doit passer, coûte que coûte, et aussi vite que possible.
C’est que l’étau se resserre.
Ils le savent, ils le sentent, de plus en plus clairement : cette technologie et son monde, toujours plus, plus vite, plus loin, les Français n’en veulent pas. Ou souhaitent, a minima, en débattre.
Alors, contre le scepticisme qui monte, il faut appuyer sur l’accélérateur. Passer en force. Et tant pis pour la démocratie, elle n’est plus à ça près, la démocratie.

Sur la 5G, il n’y a, au mieux, que des opinions. Ou alors des extrapolations, tirées du recul qu’on commence à avoir sur la 3G et la 4G, ses grandes (et petites) sœurs. Et ce n’est pas encourageant…

***

« Tiens, cadeau du boss. »
Sylvain entre dans le bureau, me balance un lourd dossier noir sur la table.
« La 5G ?
- Ouais, c’est Damien Carême, l’eurodéputé écolo, qui a remis ça à Ruffin y a deux jours, il s’est dit que ça t’intéresserait… »

Je dépiaute : des rapports d’auditions ou de témoignages, des comptes-rendus d’études scientifiques menés à Bruxelles, par le Parlement européen.
Le « Comité scientifique sur la santé, l’environnement et les risques émergents » a rendu un rapport, en décembre 2018, sur les nouveaux problèmes en santé et environnement.
Dès la page 14, il y est noté qu’alors que « la controverse se poursuit sur les nuisances des actuelles technologies sans fil 2, 3 et 4G, les effets sur l’homme et l’environnement des technologies 5G sont encore moins étudiés que les précédentes ». D’où un léger souci : « les problèmes de santé et de sécurité restent inconnus ». Puis, plus loin : « Le manque de preuves claires sur le développement de l’exposition à la technologie 5G ouvre la possibilité de conséquences biologiques imprévues. »
Rien que ça…

Les études indépendantes, en effet, dans leur quasi-totalité, ont détecté sur les organismes vivants, plantes, insectes et animaux, des effets néfastes.
Martin Pall, professeur émérite en biochimie à l’université de Washington, spécialiste des ondes électromagnétiques à basse fréquence : « Le problème de ces ondes pulsées, c’est qu’elles sont sur le plan biologique beaucoup plus actives que les ondes continues classiques. Et que la 5G impliquera beaucoup plus d’ondes pulsées que les réseaux actuels, car c’est le seul moyen de transporter autant d’informations qu’ils prévoient de le faire. L’industrie affirme que les champs électromagnétiques sont limités aux premiers centimètres du corps ? Mais on sait aujourd’hui que c’est faux ! Les études montrent qu’il y a des effets profonds sur le cerveau, le cœur et les systèmes hormonaux… Même les fœtus chez les vaches sont touchés. »
Martin Pall a mis en lumière une dizaine d’effets secondaires des ondes sur les organismes vivants, dont une baisse de la fertilité, un stress oxydatif, des cancers, des atteintes à l’ADN et des effets neurologiques pouvant aller jusqu’à la maladie d’Alzheimer – on s’arrête là, mais la liste est longue. Le 1er octobre dernier, il était à la tribune, à Bruxelles, reçu par une délégation de parlementaires européens inquiets du tour que prennent les choses. Et il ne se montrait guère rassurant. « La 5G nécessite des ondes particulièrement puissantes, qui vont produire une pénétration accrue des champs électromagnétiques. Car leur idée, c’est d’utiliser beaucoup plus d’antennes qu’avant, pour mieux tout couvrir et tout pénétrer, les murs par exemple. Bref, les fonctionnaires de la Commission sont prêts à installer des dizaines de millions d’antennes 5G qui vont affecter tout le monde dans l’Union, et ce sans un seul véritable test biologique, alors qu’on pourrait l’effectuer rapidement, et à bas coût ! Enfin, pour ça, il faudrait une volonté politique… »

Voilà pour les études indépendantes.
Mais du coup, l’Union Européenne préfère se baser, pour guider sa réflexion et ses investissements, sur les tests de l’industrie elle-même. Qui concluent soit à l’innocuité des ondes, soit qu’on ne peut rien prouver, qu’on ne sait pas trop, que tout est relatif, et inversement.
Des études qui étaient déjà bidonnées pour les portables : les industriels testent les téléphones à quelques centimètres de l’oreille, comme si l’utilisateur ne collait pas l’appareil à son tympan… Et bonne surprise, alors : les normes sont respectées. Mais dès qu’on rapproche le téléphone, les normes explosent.
Mais qu’importe : pour leurs contrôles, les autorités sanitaires ont suivi à la lettre les recommandations des industriels, telles L’Afsse (Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail).
La vérité a peiné à se faire jour : « Suite à des tests réalisés par l’Agence nationale des fréquences (ANFR) sur plusieurs centaines de téléphones portables entre 2012 et 2016, on sait que les débits d’absorption spécifique de ces téléphones sont bien supérieurs aux limites réglementaires, parfois quatre fois au-dessus des seuils autorisés, pour 89 % d’entre eux », explique Marc Arazi, un Français, physicien et président de l’ONG Phone Gate Alert. En d’autres termes, ils sont nocifs. Qu’on se rassure : aucun de ces modèles n’a fait l’objet d’un rappel de la part des fabricants. L’affaire a même mis des mois à être rendue publique.
« C’est une tromperie généralisée, avérée, des consommateurs, une tromperie qui génère depuis plus de vingt ans une surexposition de centaines de millions d’utilisateurs », poursuit Marc Arazi. Et les « normes » sont fixées à des niveaux de tolérance tellement élevés… « C’est un peu comme si je vous disais qu’il faut éviter de rouler à 800 km/h sur l’autoroute : on sera toujours en-dessous de la norme », image Etienne Cendrier, fondateur de l’association Robin des Toits.
Inutile en tout cas d’espérer aller plus loin, sur ce terrain : la loi sur le secret des Affaires, en France, et la directive 2014/53/UE article 5, au niveau européen, garantissent à peu près la même chose aux industriels : confidentialité totale sur leurs produits. Même les tests de l’ANFR durent être arrachés du placard par les associations, au bout de trois ans de bataille judiciaire.
Et encore, tout n’a pas encore été publié. Circulez, parce qu’il y a trop à voir…

En revanche, quand les structures indépendantes se penchent sur la question, elles tranchent. Le National Toxicology Program, sans lien avec l’industrie, coordonne depuis dix les travaux en toxicologie de plusieurs agences d’Etat aux Etats-Unis. Elle estime qu’il existe des « preuves évidentes » de l’apparition de tumeurs et cancers chez les rats soumis aux ondes. Des observations qui recoupent celles de l’institut Ramazzini, près de Bologne, en Italie, centre de recherche mondialement reconnu qui parle de « potentiel cancérogène des radiofréquences chez l’homme ». Même conclusions, dès 2011, au sein de l’IARC, l’Agence internationale de recherche contre le cancer, structure de l’OMS, qui estime dès 2011 les ondes « potentiellement cancérigènes pour l’homme ».
Ces données sont sues, connues, depuis des lustres, donc. En 2017, 180 scientifiques de 37 pays appelaient d’ailleurs à un moratoire sur la 5G. Bis repetita, avec plus d’ampleur encore, quelques mois plus tard. Leur angoisse : une exposition « 24h/24 et 365 jours pas an, sans sortie de secours », qui n’épargnera rien ni personne sur la planète.

Mais rien n’y fait, pour ses hérauts : « la 5G, c’est l’avenir », bulldozer du progrès.
« Etre en retard sur la 5G n’est pas une option », tranche Sébastien Soriano, le directeur de l’Arcep, le gendarme des Télécoms.
« Faisons attention à ne pas prendre du retard et à ne pas se retrouver dans la situation qu’on a déjà vécue plusieurs fois en France où on veut être plus intelligents que tout le monde et à la fin on est plutôt en retard sur le reste de la compétition. » C’est du Agnès Pannier-Runacher, sous secrétaire d’Etat à l’Industrie. Mounir Mahjoubi, alors secrétaire d’Etat au numérique, en appelait lui à la « mobilisation de tous les acteurs privés et publics pour multiplier les projets pilote partout sur le territoire », pour « faire de la 5G une priorité pour la France ». Des expérimentations grandeur nature se mènent d’ailleurs déjà, depuis 2019, à Nantes, Bordeaux, Lyon, Toulouse, Paris, Le Havre… Alors même que les effets sanitaires n’ont pas été évalués, et que les habitants n’en ont jamais été informés.

Cocotte-minute pour les insectes

Martin Pall le rappelait l’automne dernier, à Bruxelles, invité par des députés européens : la 5G prendra des airs de cocotte-minute pour les plus petites bestioles. Alors que, le 19 mars, le ministère de la Transition écologique publiait son étude sur la biomasse des insectes volants, et la disparition de 75 % d’entre eux depuis trente ans à cause de « la charge massive des pesticides », les ondes risquent de venir ajouter une deuxième lame pour les abeilles.
« Le rayonnement 5G sera principalement absorbé par les 1 ou 2 mm extérieurs du corps – le secteur des télécommunications lui-même le dit. Ces effets de surface auront un effet particulièrement fort sur certains organismes. Les insectes, par exemple, seront beaucoup plus touchés que nous, c’est sûr. Mais aussi les arthropodes, les oiseaux, les petits mammifères, les amphibiens… » En résumé, plus les organismes seront petits, et plus les dégâts seront importants. Et moins d’insectes, c’est moins d’oiseaux (qui ne peuvent plus se nourrir), moins de pollinisation, moins de végétation…

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