Les racines de la colère

par François Ruffin 11/09/2019 paru dans le Fakir n°(89) Date de parution :juin 2019

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C’est compliqué, comme genre, le roman-photo. Pas simplement on prend des clichés et on rajoute des bulles. Et voilà que je découvre Les Racines de la colère, « deux années d’enquête dans une France qui n’est pas ’En Marche !’. » Un compliment me vient, tout simple : « C’est vrai. »

Le dimanche soir, à Proyart, le week-end se terminait par une visite chez l’oncle Serge. Le grand-oncle, en fait. Ca ne rigolait pas. On s’asseyait sur les sièges en paille, autour de la toile cirée, et les enfants devaient se taire. Ne pas bouger. Ne pas jouer. C’était une époque comme ça. Le tonton causait du « remembrement », c’était assez mystérieux, ce remembrement, ça ne lui plaisait pas de trop, il marmonnait, bougonnait, après la mairie, la préfecture, la chambre d’agriculture, et sinon il bougonnait après la météo, qu’il pleuvait trop pour le blé, ou pas assez pour les patates, ou le froid, ou le chaud, et avec mon père, ça causait chimie aussi, les nouveaux traitements, contre le mildiou surtout, c’est un mot qui m’amusait, le mildiou, mais qui les amusait beaucoup moins, eux, et ils discutaient des procédés. Bref, ma soeur et moi, fallait se tenir à carreau, à regarder les mouches voler, se coller au ruban gluant qui se déroulait depuis le lustre. La seule distraction, c’était Femme actuelle. Dedans, se trouvait une page, ou deux, je ne sais plus, de roman-photo. Ca causait d’ « amour ». C’était mystérieux, à peu près autant que le remembrement. Il me reste, comme ça, une vague image de dentiste, à son cabinet, « Vous pouvez me sortir le dossier de Madame Luette, Christine ? », et sa secrétaire Christine lui répondait « Mais bien sûr... », et en même temps on voyait trois petits points qui lui sortaient de la tête : « Il n’a pas remarqué ma nouvelle coupe ! Pourvu qu’il m’invite ce week-end ! », et elle était jalouse de Madame Luette avec qui le praticien chéri s’était enfermé depuis un peu trop de temps, à lui reluquer la bouche d’un peu trop près, « Bon sang, que font-ils là-dedans ? » s’interrogeait Christine. Mais là, bas de la page, fin de l’épisode. Il fallait éplucher toute la pile des Femme actuelle pour trouver la suite.

Bref, ce souvenir, ça m’est revenu, deux décennies plus tard presque, quand je suis tombé sur Gens de France, de Jean Teulé. C’est le maître, lui, pour moi. Poétique. Cynique. Avec des rencontres bizarres, des collages surprise, entre réalisme et surréalisme.
On a essayé, dans Fakir.
On a échoué.
C’était moyen, médiocre.
Comme les romans-photos que j’ai lus, qu’on m’a envoyés, même de Hara-Kiri, du temps de Choron-Cavanna, ça ne m’a pas convaincu. C’est compliqué, vraiment, comme récit, pas simplement on prend des clichés et on rajoute des bulles. Et voilà que je découvre Les Racines de la colère, « deux années d’enquête dans une France qui n’est pas ’En Marche !’. »
Un compliment me vient, tout simple : « C’est vrai. » Pour moi qui les croise un peu, ces Français oubliés, ce docu-photo me fait cet effet : « C’est vrai. » Les situations, le gars qui répare son pneu de scooter dans la cour, c’est vrai. Le dialogue qui va avec, « Ça m’a coûté 22 euros, j’ai dû prendre sur le budget nourriture », c’est vrai. Et les gueules, les décors, aussi, c’est vrai.
Et c’est rare.

C’est rare que les classes populaires trouvent leur place, comme ça, en un beau livre.
En reporter, en homme un peu du métier, j’ai voulu comprendre. Comprendre comment Vincent Jarrousseau parvenait à cette proximité. Comment il pratiquait cet art. On a déjeuné à côté de l’Assemblée, et il m’a expliqué, un peu. Qu’il s’était baladé, comme ça, à Denain (59), dans les transports en commun, avec son appareil photo en bandoulière, et que ça suscitait la curiosité, à l’occasion, que de fil en aiguille, il prenait un verre avec l’un, passait une soirée avec l’autre, mettait un pied dans les familles. Avec ce contrat : « Vous pourrez revoir, relire tout ce que je vais publier. » Et il le respecte, ce contrat.
Je le rencontrais, aussi, en député, parce que la « loi mobilités » serait, ce printemps, votée à l’Assemblée. C’est une valeur sociale, aujourd’hui, morale même, la « mobilité ». On devrait modifier notre triptyque républicain : « Liberté, égalité, mobilité. » Combien de fois j’ai entendu, comme une condamnation : « Il est attaché à son clocher comme une moule à son rocher. » Tandis que sont célébrés les globe-trotter de la mondialisation, alters- ou pas. Et dans les documents de la Commission européenne, comme dans la bouche des ministres, on veut ça, des travailleurs mobiles, prêts à traverser le pays, voire le continent, pour du boulot, prêts à rompre les liens, amicaux, familiaux, pour se plier à l’Economie, aux marchés de l’emploi.
Je l’invitais, enfin, comme patron de presse. Parce que j’espère. J’espère que, dans les temps à venir, Fakir sera un lieu de création du documentaire-photo, avec Vincent Jarrousseau et la bande de talents qui, m’a-t-il dit, l’entoure.

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