« Le problème, c’est vous »

par François Ruffin 03/05/2016 paru dans le Fakir n°(71) Juillet - Août 2015

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Militant sans être chiant : sacré défi !
On fait ce qu’on peut, à Fakir.
Alors, quand le leader de Podemos vient secouer tout ça…

J’avais pondu un édito sur la décroissance et la CGT, la fécondation et la sortie de l’euro, le sectarisme et l’opportunisme, où je citais Pascal et Jaurès, et je terminais sur Pablo Iglesias, le leader de Podemos.
Les copains ont trouvé ça chiant.
Ils avaient pas tort, je crains.
Alors, je vais juste garder Pablo Iglesias, parce qu’il adresse à la gauche, par-delà les Pyrénées, une leçon de politique : comprendre notre peuple d’abord.
Et en plus, lui, au moins, il est pas chiant :

Je vais vous raconter une anecdote.
Lorsque le mouvement a commencé, le mouvement 15-M, à Puerta del Sol [connu en France comme les Indignés], certains étudiants de ma fac, la fac de sciences politiques, des étudiants avec une forte conscience politique – qui avaient lu Marx et Lénine – sont entrés pour la première fois en contact avec des gens normaux. Ils ont été déçus : « Ils ne comprennent rien ! Nous leur disons : ‘‘Vous êtes des travailleurs, même si vous ne le savez pas !’’ ». Les gens les regardaient comme s’ils venaient d’une autre planète. Et les étudiants rentraient chez eux, dépités, se disant : « Ils ne comprennent rien. »

Je leur répondrais :
« Ne voyez-vous pas que le problème, c’est vous ? Que la politique n’a rien à voir avec le fait d’avoir raison ? Vous pouvez avoir la meilleure analyse, comprendre les processus politiques depuis le XVIe siècle, savoir que le matérialisme historique est la clé de compréhension des mécanismes sociaux, et vous allez en faire quoi ? Aboyer sur les gens ? Leur hurler : ‘‘Vous faites partie de la classe ouvrière et vous ne vous en rendez même pas compte !’’ ?
L’ennemi ne réclame que ça, rire de vous. Vous pouvez porter un T-shirt avec faucille et marteau. Vous pouvez brandir un drapeau immense, immense, immense, et rentrer chez vous avec ce drapeau, tout ça pendant que l’ennemi se rit de vous. Parce que les gens, les travailleurs, ils préfèrent votre ennemi. Ils croient à ce qu’il dit. Ils le comprennent quand il parle. Vous, ils ne vous comprennent pas. Et peut-être que c’est vous qui avez raison ! Vous pourrez demander à vos enfants d’écrire sur votre tombe : ‘‘Il a toujours eu raison… mais personne ne l’a jamais su.’’ »

Croyez-vous, par exemple, que j’aie un problème idéologique avec une grève générale de 48 heures, ou même de 72 heures ? Pas le moins du monde ! Le problème, c’est qu’une grève n’a rien à voir avec combien vous ou moi la voulons. Cela a à voir avec la force de l’union, et vous comme moi y sommes insignifiants.
Vous et moi pouvons souhaiter que la Terre soit un paradis d’humanité, on peut souhaiter tout ce qu’on veut et l’inscrire sur des tee-shirts. Mais la politique est une question de force, pas de souhaits, ni de discussions en assemblées générales. Dans ce pays, il n’y a que deux syndicats capables d’organiser une grève générale, les CCOO et l’UGT. Est-ce que ça me plaît ? Non. Mais c’est la réalité, et organiser une grève générale, c’est dur.
J’ai tenu des piquets de grève devant des stations d’autobus à Madrid. Les gens qui passaient là-bas, à l’aube, vous savez où ils allaient ? Au boulot. C’était pas des jaunes, mais ils se seraient fait virer de leur emploi, parce que dans leur boîte il n’y a pas de syndicat pour les défendre. Parce que les travailleurs qui peuvent se défendre, ce sont ceux des chantiers navals, des mines, où il y a des syndicats puissants. Mais les jeunes qui travaillent dans des centres d’appels, ou comme livreurs de pizzas, ou les filles dans le commerce, ne peuvent pas se défendre.
S’ils se mettent en grève et qu’ils sont licenciés le jour suivant, il n’y aura personne, ni vous ni moi ne serons là, et aucun syndicat ne pourra garantir qu’ils pourront parler en tête à tête avec le patron et dire : ‘‘Vous feriez mieux de ne pas virer cet employé pour avoir exercé son droit de grève, parce que vous allez le payer.’’ Ce genre de choses n’existe pas, peu importe notre enthousiasme.

La politique n’est pas ce que vous et moi voudrions qu’elle soit. Elle est ce qu’elle est, et c’est terrible. Terrible. Et c’est pourquoi nous devons parler d’unité populaire, et faire preuve d’humilité. Plus d’une fois vous devrez parler avec des gens qui n’aiment pas votre langage, chez qui les concepts qu’on utilise ne résonnent pas.
César Rendueles, un mec très intelligent, dit que la plupart des gens sont contre le capitalisme, mais ne le savent pas. Que la plupart des gens défendent le féminisme mais sans avoir lu Judith Butler ou Simone de Beauvoir. Qu’il y a plus de potentiel de transformation sociale chez un père qui lave la vaisselle ou qui joue avec sa fille, ou un grand-père qui explique à ses petits-enfants qu’il faut partager leurs jouets, que dans tous les drapeaux rouges qu’on peut apporter dans une manifestation. Et si nous ne parvenons pas à comprendre que toutes ces choses peuvent servir de trait d’union, l’ennemi continuera à se moquer de nous.

C’est comme ça que l’ennemi nous veut, petits, parlant une langue que personne ne comprend, minoritaires, cachés derrière nos symboles habituels. Ça lui fait plaisir, à l’ennemi, parce qu’il sait qu’ainsi nous ne représentons aucun danger.
Nous pouvons avoir un discours très radical, dire que nous voulons faire une grève générale spontanée, parler de prendre les armes, brandir des symboles, trimbaler dans nos manifestations les portraits des grands révolutionnaires. Ça fait plaisir à l’ennemi ! Il se moque de nous !
Mais quand on commence à rassembler des centaines, des milliers de personnes, quand on commence à convaincre la majorité, même ceux qui ont voté pour l’ennemi avant, c’est là qu’il commence à avoir peur.
Et c’est ça qu’on appelle la politique.
C’est ça que nous devons apprendre.

Il y a avait un gars qui parlait de Soviets en 1905. Il y avait ce chauve, là. Un génie. Il a compris l’analyse concrète de la situation. En temps de guerre, en 1917, quand le régime en Russie s’effondrait, il a dit une chose très simple à tous les Russes, qu’ils soient soldats, paysans ou travailleurs. Il leur a dit : « Pain et paix ».
Et quand il a dit « Pain et paix », ce que tout le monde voulait, beaucoup de Russes qui ne savaient pas s’ils étaient de ‘‘gauche’’ ou de ‘‘droite’’, mais qui savaient qu’ils avaient faim, ont dit : ‘‘Le chauve a raison’’, et le type chauve a très bien fait. Il n’a pas parlé aux Russes de « matérialisme dialectique », il a parlé « de pain et de paix ». Et c’est une des principales leçons du XXe siècle.

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Vos commentaires

  • Le 7 mai 2016 à 10:57, par La Sté la Pha la Noise En réponse à : « Le problème, c’est vous »

    Puissant à force de simplicité, lumineux, évident et ça fait du bien au mental quand on répète ça depuis des décennies à la face de gens qui ne veulent pas l’entendre parce qu’ils préfèrent continuer à manier les concepts et à se bien entendre entre eux.
    Mais c’est un point de départ. Mettre le projo sur le gouffre qui sépare « les gens » dans leur quotidien des théoriciens de la lutte, c’est bien.
    La suite c’est : comment convaincre, comment aider à rejoindre le mouvement, sans qu’ils n’en payent un prix insupportable pour eux, les isolés que cite Iglesias, celleux qui vivent et bossent là où les syndicats n’entrent pas ?
    A l’époque glorieuse de Méluche y avait un truc sur le site « Place au peuple », c’était une espèce de dessin qui se faisait en accéléré pour illustrer les questions financières, économiques, etc. Très bien écrit, ça décortiquait les notions de manière simple, on rigolait et c’était convaincant. Il y a eu aussi le Dr CAC sur Arte. C’est une piste, mais ça devrait sortir de ces médias très connotés « bobos » et aller vers la presse populaire. Alors là, bonjour le barrage...
    A propos, un truc marrant : si vous allez sur le site de Place au peuple aujourd’hui, vous trouvez une page hyper périmée de rubriques datant de 2014, 2015, il y a une petite vignette de retouite à droite de la page qui renvoie à http://www.cuartopoder.es/cartaalamauta/2016/03/09/objetivo-demoler-pablo-iglesias-romper-podemos/315

  • Le 6 mai 2016 à 00:26, par Carasso En réponse à : « Le problème, c’est vous »

    Pablo Iglesias n’invente rien. Ce sont des clichés. PI a commis de lourdes erreurs politiques ces derniers temps. Il présente quand ça barde trop fort ses excuses. Il a insulté avec violence les militants de IU en juin 2015. Puis il s’est excusé par écrit. Il a refusé l’alliance unitaire avec IU aux élections de décembre 15 et cette division a fait perdre 14 sièges à la gauche et ... interdit toute majorité au parlement... Après 4 mois de débats stériles, où PI a brusquement ouvert le feu sur le PS alors qu’il était censé répondre à l aspiration à l unité des gens, il a encore une fois présenté ses excuses , au PS... et le voilà contraint de faire l’alliance qu’il a refusé avec acharnement en décembre, ... avec IU ! Tous les sondages montrent que Podemos perd 5 points sur 20 et seule l ’alliance avec IU peut les faire gagner. L’Unité de la gauche dont il ne voulait pas au nom du populisme, il doit la conclure.

    Pablo a bien des qualités comme leader politique mais, comme tu vois, c’est pas une bonne idée d’essayer de trouver en lui un mec qui peut faire la leçon à tous les autres. Si tu as besoin d’un Mythe, c’est pas une bonne idée . Alors moi, je sais pas ce que tu peux raconter à tes potes pour pas qu’ils te trouvent chiant. Ton effort d’action militante est plus que respectable, Bravo, continue ! J’achèterai Fakir. Mais la démago devant l’ignorance paresseuse n’ouvrira aucun nouveau monde. Salut fraternel.

  • Le 5 mai 2016 à 14:54, par Sylvie Duran En réponse à : « Le problème, c’est vous »

    Tout à fait d’accord avec Pablo. Se mettre à la portée des gens, de leurs besoins , de leur niveau de conscience et d’éducation en maintenant la vision globale et les idéaux issus de la connaissance et de la compréhension de lHistoire, voilà une preuve d’intelligence. Nulle arrogance ici.
    Son discours peut sembler étrange pour des français, mais remis dans le contexte de la société espagnole aujourd’hui, oú encore, hormis les villes , une majorité de personnes sont sous éduquées et se préoccupent uniquement de leur survie au jour le jour, il est pertinent.
    Podemos a réussi à rassembler des votants traditionnellement à droite ou modérés parce qu’il a répondu au désespoir et à l’exaspération ambiante avec des mots simples .
    Ceux de la vieille garde reprochent á Pablo Iglesias, sa queue de cheval et le fait qu’il ne porte jamais de veston ( !!) pas ses paroles ...

  • Le 5 mai 2016 à 13:47, par Gier 13 En réponse à : « Le problème, c’est vous »

    Le rapport de force il n’y a que ça de vrai. Au-delà de l’idéologie et des textes complexes et nécessaires comme sait en écrire Frédéric Lordon, l’efficacité vient aussi des slogans compréhensibles par tous et du rapport de force favorable.
    Enfin, je pense aussi qu’il faut un homme providentiel.
    Idéologiquement je suis contre tout ça. Mais j’ai l’impression que c’est ainsi que marche l’humanité
    Ça s’appelle une révolution non ?

  • Le 5 mai 2016 à 11:26, par Enotain En réponse à : « Le problème, c’est vous »

    Bonjour,
    Étonnant, ce que raconte Pablo Iglesias, mais très juste ! L’idéologie managériale a détruit ce qui permet à chacun de s’accrocher à du Commun ( bien sûr il y a plein d’exceptions !) et obligé toute personne à ne pouvoir être que sur le mode de la consommation. Les inégalités s’accroissent, la misère s’accentue, et bien que de nombreuses luttes oeuvrent, ce qui fait qu’une personne se sente appartenir à une société semble anéanti ! Reste ce potentiel insoupçonné de transformation que recèlent ces actes dont parle Rendueles ! Est-ce l’économie générale dont parle Bataille ?

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