La manif des poupons !

par Cyril Pocréaux, Thibault Lhonneur 12/03/2019 paru dans le Fakir n°(87 (en kiosque)) Date de parution : Novembre 2018 - Janvier 2019

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« Pertes acceptables. » à Vierzon, ces deux mots ont mis le feu aux poudres. Y a rien de tel pour fédérer, parfois, que le cynisme des autorités...

Ce 29 mai au soir, tout le monde regarde ses pompes, sur le parking de l’Agence régionale de santé. Un peu gêné. « On s’est dit “c’est pas possible”, on va pas s’en sortir. On va droit dans le mur. » C’est Pierre, manip’ radio à l’hôpital de Vierzon, barbe de trois jours, qui raconte. Une heure plus tôt, dans les locaux de l’ARS, où étaient conviés médecins, urgentistes, syndicalistes, deux petits mots ont mis le feu aux poudres. « “Pertes acceptables”, ils ont dit. Un tel cynisme… On s’en rappelle tous, je crois. » Sandrine, Anne, Catherine, s’en souviennent, oui. Deux jours plus tôt, la presse s’en était fait l’écho. Un monsieur, victime de crise cardiaque, est décédé, faute d’être amené à temps à l’hôpital de Bourges, la ville à côté.
Là-bas, le Samu est en sous-effectif, alors... Alors, les syndicalistes avancent ce cas : « Vous voulez ce drame chez nous aussi ? Avec vingt‑six postes en moins, ça nous pend au nez. »
Que rétorque l’ARS ? « Perte acceptable. »
« Jusque-là, on se parlait pas dans les couloirs, entre syndicats, entre salariés » admettent Pierre et ses collègues. « Alors, dès le lendemain, on s’est revus pour monter une intersyndicale, embraye Anne, pimpante infirmière quadra. Nos revendications : suppression de la dette, rénovation du bloc opératoire, maintien des services, et fin des suppressions de postes. On s’est fédérés, et c’est ce qui a déstabilisé, en haut. Ils ne pouvaient plus attraper un seul syndicat pour n’arranger la sauce qu’avec lui. Et à partir de là, y a eu toute une série d’actions… »
Barrages filtrants, tractages, jusqu’à, très vite, la manif des poupons : cinq cents poupées rondes et chauves déposées devant la maternité, cinq cents poupées comme cinq cents naissances par an. Pour les trouver, tout le monde aura dû fouiller au grenier…
Alors là, on salue.
On s’incline.
Chapeau !

Parce qu’on en a marre, à Fakir, on vous le dit, ras-la-casquette de l’imagerie mortifère : le cercueil porté en manif, les croix plantées dans le sol, le die-in où tous on s’allonge. Autant de symboles, surtout, d’un monde militant en déprime... Quand nous, on veut que ça crie, on veut que ça danse, qu’on s’amuse comme des fous. Qu’on invente, surtout, des idées neuves, plonger au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau.
Nos camarades de Vierzon ne s’en privent pas : s’ensuivent une marche des ballons, puis des femmes enceintes, la vie la vie la vie toujours recommencée. Un camp de « Gaulois réfractaires » siège devant l’hôpital, ravitaillé par les commerçants. Plus le clip, deux mille personnes pour une chaîne humaine. « La députée En marche du coin, elle est venue avec deux photographes, comme au parc Astérix pour faire des photos avec son équipe de com’, et les flics. Elle
nous a dit
“je travaille dans mon coin”, mais on n’a rien vu venir. Et Buzyn, on est allés la voir à Blois, mais elle a joué à cache-cache avec nous… »

Les forces faiblissent. « On a continué à travailler pendant la grève, rappelle Pierre. On a bossé comme des cochons, on a tous des familles à côté. Elles ont morflé. On a perdu deux ans d’espérance de vie. »
Alors, Olivier et lui franchissent le pas : le 24 octobre, ils entament une grève de la faim.
Au bout de deux jours, l’ARS revient à la table des négociations, juge enfin « raisonnables » les revendications et le projet médical. « Ce n’était plus dans les pertes acceptables si les grévistes y passaient… », suggère Maryvonne, aide‑soignante. 145 jours de manifs pour en arriver là… «  Mais si on a su le faire ici, ils peuvent le faire aussi ailleurs. S’il faut retenir un truc, c’est que pour gagner, il faut fédérer. » Et pour fédérer, il faut imaginer : entraîner avec soi par la joie…

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