L’envers du décor

par François Ruffin 16/09/2019 paru dans le Fakir n°(90 (EN KIOSQUE)) Date de parution :

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C’est une photo, prise chez WN. Et qui est pour moi un symbole de l’époque. Un symbole de la peur.

« Attends, je vais te montrer une photo... »
Dans une petite salle municipale, à Amiens, en face de Whirlpool où ils travaillaient auparavant, on reçoit des licenciés de chez Wn, une vingtaine. Qu’ils nous présentent leurs doléances : formation, mutuelle, Pôle emploi... La réunion finie,
on bouffe des chips, on boit un cidre. Et un gars nous sort son téléphone, fait défiler les derniers clichés.
« Quand la Préfète est venue visiter l’usine, comme on était trop d’ouvriers, comme on n’avait pas de travail, le patron Decayeux a demandé qu’on se cache. Y avait des salariés dans les toilettes. Nous, on était dans les bureaux.
— Là, c’est un ouvrier de Wn ?
— Oui. Et il est replié sur le siège, pour pas que sa tête dépasse de la baie vitrée. Parce que les huiles, la Préfète et compagnie se promenaient dans l’usine derrière...
— Hein ? C’est quoi que ça ? »
Voilà le grand Fred, c’est l’ancien délégué CFDT de Whirlpool.
« Jamais on m’aurait fait mettre à genoux comme ça, moi ! Tu rigoles, ti ! Eh ben brouette, il s’est bien foutu de vous, le Decayeux... Et t’as obéi, toi ?
— Eh oui. Moi, pendant que je prends la photo, je suis à côté, accroupi.
— Il vous en faisait faire, de la gymnastique ! »

Je fixe la photo.
C’est un symbole de l’époque, ce bonhomme, en bleu de travail, plié en deux, la nuque courbée... Voilà le monde du travail mis à genoux, prêt à tout, qui perd sa dignité. Avec la peur, derrière. « Grâce au chômage, la peur a changé de camp », énonçait déjà le leader de la CGT, Henri Krasucki, au début des années 1980. Et on ne saisit rien au pays aujourd’hui, à notre peuple, si on ne pige pas ça : la peur, la peur qui depuis trente ans s’est insinuée, infiltrée, distillée chez les salariés. La peur qui pourrit les esprits. Une peur qu’on repousse, d’un coup, un samedi de novembre 2018, comme en un carnaval jaune. Mais une peur qui revient et qui hante, la peur de la chute, la peur d’être jeté, la peur du « on ne vaut rien », la peur de « comment on va s’en sortir ».

En janvier, durant ma tournée de voeux, un camarade de Wn m’avait remis une poule et un lapin, découpés dans du fer, à planter dans le jardin. « Regarde, voilà ce qu’on fait pour s’occuper. L’été, on s’est occupés des espaces verts. Mais là, avec
l’hiver, on joue aux cartes, on s’ennuie... Moi je suis très inquiet pour la boîte. »
On avait, déjà, pour alerter, envoyé une première lettre à l’Élysée, au ministère du Travail, à la Préfecture. Sans réponse. Puis une seconde, tombée dans les mêmes oubliettes administratives. Alors, dans une vidéo tournée chez moi, j’avais exhibé le lapin et la poule, sonné du cor : « Ils n’ont aucun boulot. » Le patron avait convoqué le personnel, avait diffusé mon bulletin à tout le monde : « Vous trouvez ça bien, ce que fait Ruffin ? Il est en train de tuer la boîte. » Eux devaient se taire. Mon témoin, anonyme, vivait dans l’angoisse d’être découvert. Et à la sortie d’un bistro, un copain de foot me le reprochait : « C’est pas bien ce que tu as fait là, François... » Un élu, responsable, devait participer de l’omerta.

Cette photo illustre, surtout, pour moi, non pas le « décalage », mais le fossé, le
gouffre, entre le discours officiel et la réalité des hommes. Il faut imaginer, de l’autre côté de la baie vitrée, la visite prout‑prout, la préfète et son cabinet, le patron et ses cadres, lui qui égraine ses « projets », son « business plan », ses « partenaires ». Et le contrechamp, donc, à la fois comique et sordide : les ouvriers qui jouent à cache‑cache... Ça me ramène, bien sûr, à l’autre visite. Celle du président de la République, le 3 octobre 2017, chez Whirlpool en faillite. Toutes les caméras étaient présentes. Tous les micros. Tous les stylos. Toutes les huiles de Paris, de la Région, députés, sénateurs, maires. « Tous les salariés qui le souhaitent seront repris », promettait Emmanuel Macron.

Et à Farid, un ouvrier qui hésitait, qui doutait, le chef de l’État assurait : « Allez‑y, vous pouvez avoir confiance, c’est une entreprise [Wn] qui a les reins solides. » À ce moment‑là, même moi, il faut l’avouer, j’y ai cru. Même moi, j’ai pensé : « Les engagements pris ici, devant tous les médias de France, devant toutes les autorités, seront tenus... Ou alors, ce serait trop gros... »

Et pourtant.
Et pourtant, le doute est vite revenu. D’emblée, déjà, une vingtaine de personnes, dix‑neuf exactement, se sont retrouvées sur une « liste noire », les syndiqués, au hasard, les grandes gueules de la grève : pas les bienvenus, eux, chez Wn. « Tous les salariés qui le souhaitent » ne furent donc pas repris. Avec les syndicats, nous avons protesté, mais bon, on était quoi ? Des grincheux. Des jamais contents. Est‑ce que ça compte vraiment, vingt personnes ? Est‑ce que ça importe tant que ça, un principe, une promesse ? C’était, nous dit‑on, une « très belle reprise, inespérée ».
Avec une moue, nous en convenions. Surtout, très vite, Wn a jonglé entre les projets, à en donner le tournis : boîte à lettre électronique, puis casier réfrigéré, puis cages d’ascenseur, puis voiturette électrique, puis scooter je‑ne‑sais‑pas‑trop‑quoi... Sans jamais rien d’abouti. Mais c’était la modernité, ça. La start‑up. L’open factory. Le monde a évolué ! Certes, certes, la nouvelle économie, et patati... Mais quand même, payer deux cents ouvriers, durant des mois, à se tourner les pouces, sans commande, sans rentrées d’argent ? C’est beaucoup trop innovant pour l’archaïque que je suis...

Eh bien non, c’est normal.
Ils m’ont expliqué ça, durant tout le printemps, aux réunions de crise en préfecture, à Bercy. La députée d’En Marche. La Ville. Le ministère surtout, la ministre. Tous
solidaires, à l’unisson. L’État a confié dix millions d’euros au repreneur, mais c’était
normal de n’opérer aucun suivi, normal, normal de n’avoir aucun « reporting », normal de ne pas jeter un oeil sur les comptes. Et normal que tout le personnel glandouille. Il fallait « laisser le temps à l’entreprise de monter en puissance ». « Le business plan était respecté. »
« C’est un nouveau modèle économique. » Même dans le mur, ils parviennent encore à sortir leur baratin, droits dans leur blabla, avec derrière eux la force des institutions. C’est, depuis vingt ans, à Fakir, le coeur de notre combat : déchirer les voiles de mots creux, dont ils déguisent le réel. Offrir l’envers du décor. Regarder le monde par en bas.

« J’aurais mieux fait de prendre le chèque de Whirlpool il y a deux ans, regrette Farid. Si je voyais Macron, je lui dirais... Tiens, d’ailleurs, je vais te montrer une vidéo. » Il sort son portable, à son tour. « C’est sur le facebook d’En Marche... la visite du président à Whirlpool... Regarde, Macron s’approche de moi, bonjour tout ça, et là, maintenant, ça coupe. C’est là qu’il disait : ‘‘C’est une entreprise fiable... les reins solides... allez‑y...’’ Depuis le mois de juillet, ils l’ont supprimé. »

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