Emmanuel Todd : « Nuit debout contre le grand vide »

par François Ruffin 20/04/2016

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Entretien avec Emmanuel Todd sur le mouvement Nuit Debout

Fakir : C’est un petit truc, Nuit debout…

Emmanuel Todd : Il ne faut pas dire ça. D’abord, c’est peut-être une petite chose mais au milieu de rien. Et ça, le fait que les médias s’intéressent à cette petite chose, c’est aussi un signe du grand vide. Les journalistes, qui certes appartiennent à des grands groupes, liés à l’argent, qui certes ne remettront jamais en cause ni l’euro ni l’Europe ni le libre-échange, mais qui sont des gens diplômés, pas toujours bêtes, ils sentent ce grand vide. Ils savent qu’ils donnent la parole à des hommes politiques méprisables, inexistants, tellement creux. Eh bien, ce qui se dit, ce qui se passe place de la République, et sur les places de province, parce qu’il faut regarder l’ouest de la France, Rennes, Nantes, Toulouse, la jeunesse des villes universitaires, ce qui se dit sur ces places, pour aussi farfelus que ce soit, ça vaut toujours mieux que ce grand vide. Et il ne s’agit pas seulement de remplir des pages, de vendre du papier…

Fakir : Ça remplit l’âme ? C’est l’indice d’une crise métaphysique ?

E.T. : Presque ! Et puis, pour aussi petit que ce soit, c’est peut-être un signe avant-coureur. Regardez Occupy Wall Street. Quelques mois après, je regardais les sondages qui paraissaient aux Etats-Unis, les jeunes devenaient favorables à l’Etat, à du protectionnisme. Et aujourd’hui, certes Bernie Sanders a perdu contre Hillary Clinton, mais il s’est revendiqué du « socialisme » aux Etats-Unis, et ses thèmes font maintenant partie de la campagne.

« Il y a là une ouverture pour se débarrasser du parti socialiste ! »

Fakir : Donc ça pourrait mener à un basculement ?

E.T. : C’est sans doute une étape dans la maturation des esprits. Déjà, si ça pouvait conduire à un engagement simple, chez les jeunes : « Plus jamais nous ne voterons PS ! » Je me porte beaucoup mieux, c’est une libération spirituelle, depuis que j’ai fait ce serment pour moi-même. Je rêverais de la mise à mort du PS. C’est peut-être ce que va nous apporter Hollande, il y a là une ouverture pour se débarrasser du parti socialiste. Et il existe désormais un boulevard à gauche.

Fakir : Mais ce sont des bobos qui se réunissent ?

E.T. : C’est facile de dire ça. Les jeunes diplômés du supérieur, c’est désormais 40 % d’une tranche d’âge. Ce n’est plus une minorité privilégiée, c’est la masse. Il y a donc un énorme potentiel d’extension du bobo. Et surtout, il faut comprendre, faire comprendre, que les stages à répétition, les boulots pourris dans les bureaux, les sous-paies pour des surqualifications, c’est la même chose que la fermeture des usines, que la succession d’intérim pour les jeunes de milieu populaires. La baisse du niveau de vie, c’est pour toute une génération.

« Un territoire libéré, à la fois des vieux et des banques, ça ne me déplait pas ! »

Fakir : Donc la réunion des deux jeunesses est en vue ?

E.T. : Avec un marxisme simpliste, on dirait que oui, ça doit bien se passer, les intérêts objectifs sont les mêmes. Mais le système scolaire, notamment, opère une stratification, il sépare tellement les destins, trie, évalue, que la jonction ne va pas de soi. Et on voit que la jeunesse populaire se tourne massivement vers le Front national…

Fakir : A cause, donc, d’habitudes culturelles différentes ? La techno contre Manu Chao ?

E.T. : Je ne sais pas ça, moi. Il ne vous aura pas échappé que je ne suis pas jeune !
C’est d’ailleurs une chose très positive : voilà quelque chose qui appartient aux jeunes. Enfin ! La société française est sous la coupe des vieux et des banques. Non seulement pour les richesses, mais pour le pouvoir surtout : le suffrage universel devient un mode d’oppression des jeunes par les vieux, qui décident d’un avenir qu’ils n’auront pas à habiter. Je milite pour la mise à mort de ma génération. Donc, l’idée d’un territoire libéré, à la fois des vieux et des banques, ça ne me déplait pas. C’est pour cette raison que l’éviction de Finkielkraut m’est apparu comme une bonne nouvelle. Jusqu’ici, je trouvais les jeunes trop gentils, au vu de la domination qu’ils subissaient.

Fakir : Mais dans ce mouvement, il y a comme un refus de l’organisation…

E.T. : C’est le drame de cette jeunesse : c’est nous, en pire. Les soixante-huitards ont découvert les joies de l’individualisme, mais ils avaient derrière eux, dans leur famille, une solide formation dans des collectifs : le Parti communiste, l’Eglise, les syndicats. Là, ces générations sont nées individualistes, ce sont des soixante-huitards au carré, quasiment ontologiques. Il n’y a même pas le souvenir de ces collectifs forts. Et la volonté de ne pas s’organiser est presque élevée au rang de religion.
Mais c’est terrible parce que s’ils savaient, s’ils savaient à quel point les mecs en face d’eux, les patrons, l’Etat, le Parti socialiste, les banques sont organisés. Ce sont des machines. Et moi qui suis plutôt modéré, keynésien, pour un capitalisme apprivoisé, je me souviens de la leçon de Lénine : « Pas de révolution sans organisation » !

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Vos commentaires

  • Le 21 avril 2016 à 21:52, par GRILLET-AUBERT En réponse à : Emmanuel Todd : « Nuit debout contre le grand vide »

    Ces réponses de Todd me paraissent parfaitement fondées. Mais je suis plus âgé que lui !

  • Le 21 avril 2016 à 21:33, par Yves Lusignan En réponse à : Emmanuel Todd : « Nuit debout contre le grand vide »

    Peut-être que les jeunes sont aussi organisé. Mais que c’est une organisation systémique et holarchique qui est bien différente des organisations analytiques, hiérarchiques et autoritaires qu’on hérite des sociétés moins complexe du passé.

    Peut-être qu’aujourd’hui l’organisation est organique et réseaux beaucoup plus virtuelle et perceptuelle et qu’elle n’est pas détecté par les organes d’information qui ne regarde qu’avec le filtre analytique pour interpréter la société et ses mouvements.

    Moi je crois que les natifs numériques (les moins de 35-40 ans) sont la vague de tête de l’émergence d’une société organique ou systémique intégrant dans ses processus la complexité réelle de la société qu’il faut gérer, pas sa réduction à une seule variable économique.

    Une sociétés au structure de gouvernance fortement décentralisé pour être capable de réaliser la nécessaire transformation vers une civilisation durable.

    Peut-être que nuit debout ou Occupy Wallstreet ou les carré rouge au Québec sont les premières manifestations d’une nouvelle forme de gouvernance par laquelle la société civile imposera un virage vers une civilisation durable aux gouvernements, aux banques et aux corporations.

  • Le 21 avril 2016 à 20:33, par Hervé En réponse à : Emmanuel Todd : « Nuit debout contre le grand vide »

    Analyse intéressante mais bon, comme M. Todd le dit lui-même : il ne comprend pas trop ce qui se passe. Question de génération, sans doute.
    (blague...)
    Mais ce n’est pas la peur de TOUTE organisation qui risque de tuer le mouvement.
    Parce qu’on le voit tous les jours (enfin, toutes les nuits !) : les gens s’organisent d’eux-mêmes, en toute simplicité, en toute connaissance de cause.
    Ils font tout ça d’abord pour être ensemble, pour ajouter leurs idées et leurs savoir-faire. Pas pour se donner en spectacle. A qui d’ailleurs ? puisqu’ils refusent le vedettariat et la course à l’audimat.
    Ils cherchent déjà à tester leur propre capacité à écouter et à reparler avec des inconnus. Des inconnus pas trop lointains quand même puisqu’ils partagent déjà un sort commun et des lieux communs.
    S’ils réussissent déjà à définir des règles de vie en commun. S’ils parviennent à faire le tour de ce qu’ils ne veulent plus du tout ce qu’on leur impose. S’ils se battent pour afficher aux yeux de tous, par petites touches, le contour d’une nouvelle manière de faire de la politique et d’avoir un projet d’émancipation et de bonheur collectif... Et tout cela pas trop vite, mais pas trop lentement - disons d’ici la prochaine foire à neuneus législative qui se pointe à l’horizon -, eh ben, moi je dis que ce sera gagné !

  • Le 21 avril 2016 à 19:03, par AUPETITGENDRE Jean-François En réponse à : Emmanuel Todd : « Nuit debout contre le grand vide »

    Un grand bravo à E.Todd pour cette analyse...., jusqu’au dernier paragraphe où il nous assène Lénine et son « Pas de révolution sans organisation ». E.Todd est bien un vieux (je sais, j’en suis un) qui a une vision de l’organisation qui date du 20° siècle, une organisation avec des experts, des têtes pensantes et des mains habiles, avec un cadre (et des cadres) bien en place. Les jeunes de Nuit Debout sont eux aussi organisés, mais avec une vision du 21° siècle, issue d’une pratique du numérique et forte des expériences malheureuses des anciens. Ils sont capables de raccompagner un Finkielkraut sans problème, d’exécuter très honorablement la symphonie du Nouveau Monde avec 350 musiciens pas tous professionnels en quelques heures de répétition, avec des chefs qui tiennent la baguette sans prendre le pouvoir... Ils sont capables d’organiser des AG avec des « primo-intervenants bafouillant » et des « agrégés de lettres », des paumés quelque peu imbibés et d’autres plus posés, avec des gens porteurs d’opinions et de pratiques parfois radicalement hétérogènes pour ne pas dire antinomiques, etc. N’est-ce pas là un bel exemple d’organisation démocratique ?...

  • Le 21 avril 2016 à 18:42, par boireau En réponse à : Emmanuel Todd : « Nuit debout contre le grand vide »

    C’est pas sur l’interview c’est juste pour dire qu’à Bordeaux depuis le 40 mars (et on a eu + de 2000 personnes et en moyenne entre 300 et 500) on fait nuit debout place de la république (nous aussi) et personne ne le dit quand les villes sont citées... snifffffff

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