Écologie : tous sur le même bateau ?

par François Ruffin 15/11/2019 paru dans le Fakir n°(90 (EN KIOSQUE)) Date de parution :

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« La bataille pour le climat, nous la gagnerons tous ensemble ! », « Nous sommes tous sur le même bateau, tous sur la même planète ! », « Nous ne résoudrons ces défis qu’en étant davantage réconciliés ! ».

Cet impératif, sauver la planète, nous rassemblerait tous, riches et pauvres, damnés de la Terre et actionnaires, par‑delà les frontières, tous unis contre la catastrophe en cours ? Éteindrait la « lutte des classes » ?

Au contraire, me semble‑t‑il. Au contraire.
La crise écologique aiguise la lutte, la renforce.
La « guerre » ne porte plus seulement sur le niveau de vie, mais sur la vie elle‑même.

« Il est temps de mettre vos différends politiques et sémantiques de côté. » C’était le mardi 23 juillet dernier, salle Victor Hugo, à l’Assemblée nationale. Laetitia accompagnait Greta Thunberg, et elle nous exhortait à l’Union sacrée.
J’ai noté cette phrase, aussitôt, dans mon cahier à spirales.
J’avais déjà relevé, de Mathieu Orphelin, député qui initia cette journée : « La bataille pour le climat, nous la gagnerons tous ensemble ! » De Hugues Renson, vice‑président de l’Assemblée : « Cette rencontre est le signe que l’affaire environnementale concerne chacun, et qu’elle est désormais l’affaire de tous... Pointer des fautes ou des responsabilités ne suffit plus. Le temps est désormais à chercher, collectivement, des solutions et des remèdes... Ici en France, l’écologie doit devenir une priorité absolue... » Nobles intentions, chaque jour démenties.
De Brune Poirson, la ministre : « Moi, je ne crois pas que cela se fasse les uns contre les autres. Aidez‑nous à continuer à vous faire entendre, dans la rue mais aussi au‑delà, en construisant ce nouveau projet de société, qui doit rassembler et non pas faire des ennemis et des adversaires. » Et d’Emmanuel Macron lui‑même : « Je pense que les grands défis qui sont les nôtres, le climat, la biodiversité, nous ne les résoudrons qu’en agissant tous ensemble, qu’en étant davantage réconciliés. »

Venant des politiques, je suis habitué à ce verbiage. Mais c’est une jeune militante, une activiste pour le climat, qui nous invitait à l’entente : « Il est temps de mettre vos différends politiques et sémantiques de côté. » Ça m’a frappé.
Cette phrase, prononcée par Laetitia, m’est apparue comme le symptôme d’un moment, d’un moment de bascule, d’un moment d’hésitation : de quelle écologie parlons-nous ? Quelle écologie voulons-nous ?
Une écologie de consensus, qui signerait la fin des conflits, zéro idéologie, ni de droite ni de gauche ? « La guerre des classes existe, déclarait le milliardaire Warren Buffett, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous la remportons », mais ça ne vaudrait pas pour l’environnement ? Mieux : ce nouveau spectre, le réchauffement, imposerait une sainte-Alliance et mettrait fin à « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, qui n’a été - selon Marx - que l’histoire de luttes de classes : hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée » ? Cet impératif, sauver la planète, nous rassemblerait tous, riches et pauvres, damnés de la Terre et actionnaires, par-delà les frontières, tous unis contre la catastrophe en cours ?
Au contraire, me semble-t-il.
Au contraire.
La crise écologique aiguise cette lutte, la renforce. La « guerre » ne porte plus seulement sur le niveau de vie, mais sur la vie elle-même. Nous sommes engagés, vous, moi, mes enfants, dans un combat, des « Terriens » contre des « forces destructrices », de l’intérêt général contre les multinationales. Nous avons des adversaires, et ils sont organisés, avec des bataillons d’avocats, de lobbies, d’éditorialistes, d’élus, jusqu’au sommet des Etats, qui tout à la fois mènent la guerre et qui, chez nous, la dissimulent, qui la déguisaient hier sous des études climato-sceptiques, qui la masquent aujourd’hui sous la « croissance verte », le « développement durable », « nous ne pouvons agir seuls », « il nous faut un cadre européen », « ne pas nuire à la compétitivité », etc.
Ailleurs, cette « guerre » ne se dissimule pas, elle est ouverte. Les « forces destructrices » disposent de la police et de l’armée, de mercenaires qui, pour défendre leurs intérêts, fonciers, miniers, laissent des cadavres derrière eux. J’avais ton âge, environ, quand j’ai dévoré Mon Combat pour la forêt, de Chico Mendès, son autobiographie, rachetée dans une réderie. « Au début, je pensais que je me battais pour sauver les hévéas, écrivait le syndicaliste brésilien. Puis j’ai pensé que je me battais pour sauver la forêt amazonienne. Maintenant, je sais que je me bats pour l’humanité. » Il l’a payé, à 44 ans, à mon âge d’aujourd’hui, assassiné par les propriétaires terriens, les éleveurs de bétail. Malheureusement, il a de la compagnie au paradis : d’après l’ONG britannique Global Witness, quatre militants écolos sont tués chaque semaine.

Nous n’en sommes pas là, Rémi Fraisse excepté.
Pas encore.
Nous n’en sommes qu’à la guerre dissimulée, camouflée derrière des formules creuses : « il nous faut d’abord expertiser », « c’est l’action de tout le monde qui permettra des résultats », etc. Face à ce langage-marécage, en première ligne à l’Assemblée, je fais de mon mieux, moi, Laetitia. Je me secoue, pour arracher ma conscience à cet enlisement, et d’autres peut-être derrière leur écran. Dans l’hémicycle, ou en Commission, je tempête, j’argumente, je vibrionne, un peu seul, le ridicule qui perce, découragé souvent face aux tièdes, face aux indifférents, face aux raisonnables.
Et Laetitia m’invitait à quoi ?
A baisser les armes ?
A mettre mes « différends politiques et sémantiques de côté »  ?
Comme si je jouais ?

(...)


Alors, pourquoi cette injonction de Laetitia ?
C’est que l’écologie invite au consensus.

De quoi parle-t-on ?
D’un thème éternel, de la Nature, qui a traversé plus que les siècles, plus que les millénaires. Que chantait déjà Virgile, et avant lui Hésiode, et avant eux encore les poètes anonymes de la Genèse : « Dieu dit : « Que la terre produise de la verdure, de l’herbe à graine, des arbres fruitiers qui donnent du fruit selon leur espèce et qui contiennent leur semence sur la terre ! » Et cela se passa ainsi. Dieu dit : « Que l’eau pullule d’animaux vivants et que des oiseaux volent dans le ciel au-dessus de la terre ! » Dieu vit que c’était bon. Dieu dit : « Que la terre produise des animaux vivants selon leur espèce : du bétail, des reptiles et des animaux terrestres selon leur espèce. » Et cela se passa ainsi. »
La Nature, contre la Culture.
La Nature, sans l’Homme et ses querelles.
La Nature neutre, la Nature pure.
La Nature, qui abolit les partis.
La Nature, qui a priori nous réunit, Terriens, dans notre nudité.

Dans la catastrophe elle-même, quel réflexe nous vient ? Si les oiseaux disparaissent, se dit-on, d’instinct, c’est pour tous que leur chant s’éteindra. Si la banquise fond, c’est partout que le niveau des mers montera. Si la forêt amazonienne est éventrée, c’est toute l’humanité qui en sera touchée. Si le permafrost de l’Arctique relâche son CO2 emprisonné, c’est la température du globe tout entier qui s’élèvera. Et moi-même, ce livre, je l’ai ouvert par ce « tous » universel, « tous les parents », nous « tous », traversés par une « même angoisse ». Sans distinction, tout cela, ni de race ni de classe.
Le bon sens nous dicte ça : nous sommes tous sur la même planète. Tous sur le même bateau. Tous dans la même galère. Aussi, pour nous sauver, devrions-nous tous ramer dans la même direction.

Mais parfois, le bon sens nous égare.
L’instinct nous trompe.
Le réflexe est mauvais.
Et sur nos a priori, il nous faut revenir, les contredire, les déchiqueter.

Je me suis rendu, il y a quelques années, au « Monaco Yacht Show », sur le Rocher. C’est un peu comme le salon du sous-vêtement, porte de Versailles, sauf qu’ici on n’achète pas une petite culotte mais un « big yacht ». Qu’on se laisse tenter, et cela nous coûtera un million d’euros du mètre, à peu près.
Année après année, ils ont inventé des superlatifs : après les yachts, sont venus les « super-yachts », puis les « méga-yachts », et maintenant les « véga-yachts ». Comme ils disent, c’est « limitless ». Sans limite. C’est ainsi qu’un milliardaire américain, Leslie Wexler, a baptisé son engin dans les années 90. Sur les ponts des navires, on peut remarquer des « toys » ils appellent ça. Des « joujoux » : un sous-marin, un hélico, un hydravion...
Les millionnaires, les vrais, ne viennent pas ici, ils envoient leurs larbins, rebaptisés « agents ». Charlie, « agent » en Turquie, m’a raconté son métier : un de ses clients a envie de framboises, par exemple, pour le petit déjeuner. Ça lui prend comme ça, au large du Bosphore. Aussitôt, c’est le branlebas de combat. En général, le client a un jet privé, Charlie contacte le pilote, et il fait venir des barquettes de Hollande, ou de France. A son tour, Charlie va les chercher en moto à l’aéroport d’Ankara, ou avec l’hélicoptère. Pour ramener ces framboises à bord, il se crée, comme il dit, « une chaîne de solidarité ». Et cette solidarité m’émeut.

Ces yachts consomment, au minimum, six cents litres de gasoil par heure, et souvent plus de mille. Néanmoins, sur tous les stands, comment sont-ils vantés ? Quel adjectif revient ? « Ecological Yachting Lifestyle. » « Un mode de vie écologique. » Et toutes les pubs sont à l’avenant : « Green Attitude », « Respect the Environment »... Dans le dossier de presse, « Environment » revient à toutes les pages, une vraie obsession. A tel point qu’un milliardaire s’est fait construire une forêt à bord ! Philippe Starck, l’architecte star, qui vient de designer le « A », un véga-yacht, 140 mètres, avec deux pistes d’hélicoptère, avec discothèque, avec piscine, avec toit transparent, célèbre les « yachts en harmonie avec la nature » et les « jets écologiques. »
D’ailleurs, chaque année, lors du Monaco Yacht Show, un prix est remis : la « Green Star ». J’ai interrogé l’architecte qui dirige le jury :
Paolo Meretti : Nous avons créé ces règles très strictes, pour garantir que les yachts soient conçus, construits, et aussi utilisés d’une façon complètement amicale pour l’environnement...
F.R. : Et donc, voilà le yacht qui vient de recevoir la « Green Star » ?
Paolo Meretti : Oui, le « Sea Force One ».
F.R. : Quand on dit « navire écologique », on pense à un petit bateau à voile, en bois... Là, c’est une masse énorme, noire, qui nous écrase, avec trois ponts en hauteur, et combien de long ?
Paolo Meretti : 54 m. Au début, c’est un peu étrange de considérer cet immense bateau comme « amical avec l’environnement ». Mais si on regarde les choses de plus près, on verra qu’il est écologique du bas jusqu’en haut.
F.R. : Ah oui ?
Paolo Meretti : D’abord, durant la création, les plans ne sont plus faits sur papier, mais sur ordinateur. A l’intérieur, l’éclairage se fait par diodes, avec une plus faible consommation. Et surtout, au niveau des toilettes, de tout, il y a zéro rejet en mer...
F.R. : Et pour la consommation de fioul, c’est combien ?
Paolo Meretti : Ça ne nous concerne pas directement.
F.R. : Ah bon ? Mais vous ne trouvez pas ça hypocrite, un peu, d’attribuer un « label vert » quand ça bouffe autant de pétrole ?
Paolo Meretti : Non, c’est une manière d’éveiller les consciences. Les propriétaires souhaitent vraiment être au top de l’écologie, ce sont des adeptes du développement durable...

Nous ne sommes pas tous sur le même bateau.
Voici les leurs.
Quand dans la même Méditerranée flottent, ou coulent, d’autres embarcations d’infortune.

(...)


Vous connaissez cette statistique, à coup sûr :
Si tous les hommes vivaient comme un Américain, il faudrait cinq planètes.
Comme un Français, trois.
Les Indiens, heureusement, font baisser la moyenne : 0,6.
Mais à l’intérieur de notre propre pays aussi, l’inégalité règne : les 10 % les plus riches émettent huit fois plus de gaz à effet de serre, huit fois plus, que les 10 % les plus pauvres.

Voilà qui confirme cette règle étrange, à l’échelle nationale comme internationale : ceux qui en parlent le plus en font le moins. « Consommation durable : l’engagement de façade des classes supérieures «  , titre ainsi une étude du Credoc, parue ce printemps. « L’utilisation accrue d’équipements numériques et le tourisme plus développé, notamment en avion et en voiture, des catégories à fort capital culturel et fort capital économique expliquent l’écart entre la pratique et les intentions... » Et les « petits gestes », « acheter de produits issus de l’agriculture biologique », « limiter leur consommation de viande », « souscrire à un contrat d’électricité garantissant une part d’électricité verte », n’ont qu’un modeste impact sur « l’empreinte écologique ». A cause, notamment, « des pratiques de mobilité ». « Ce qui, concluent les chercheurs, montre les limites de la conscience et de l’action individuelles. »

C’est dire combien, si l’impératif écologique était pris au sérieux, l’effort ne pèserait pas, ne devrait pas peser, pareil sur toutes les épaules. Il faudrait à mon quotidien, j’en conviens, quelques aménagements (côté malbouffe notamment...). Mais la classe supérieure devrait renoncer à sa mobilité. Et l’hyper-classe à son mode de vie tout entier, à ses jets, à ses yachts, à ses villas, à sa folie des grandeurs. Cette « austérité », qu’ils prônent volontiers pour nos hôpitaux, pour nos crèches, pour nos retraites, elle s’appliquerait à eux en premier lieu, avec de sévères coupes dans leur budget carbone.
Crois-tu qu’ils soient prêts, d’eux-mêmes, à ces sacrifices ?

J’ai déposé, peut-être le sais-tu, une proposition de loi « visant à remplacer les vols intérieurs par le train », soyons précis, lorsque le rail « permet un temps de trajet équivalent à l’avion plus 2h30. » Mon ambition était pour le moins modérée, le dispositif mesuré. Comment ont-ils réagi, néanmoins ? « Ecologie punitive », « des solutions démagogiques et caricaturales », voire des « khmers verts », qui « veulent tout interdire ». Qu’on les limite, eux, les « limitless », qu’on leur impose des contraintes, comment le tolérer ? C’est l’Inquisition qu’on réinvente !
Ils n’ont pas tort, au fond : j’avance avec prudence, mais c’est l’avion, tout entier, que je vise. Leur symbole. De cette hyper-classe « le temps, c’est de l’argent », qui saute d’un continent au suivant. Qui prend les airs comme nous le métro. Et je vise, en effet, à les ramener sur le sol commun, à l’humilité, à l’humus, à la terre, homme parmi les hommes.
C’est un copain du foot, un gendarme, qui me l’a appris : le jour des Whirlpool, à Amiens, l’hélicoptère du Président s’est posé dans sa caserne. Lui n’a donc pas pris le train, à la gare du Nord, comme des éboueurs, des enseignants, des informaticiens, ou moi, le faisons chaque jour, dans ces wagons souvent bondés, sur une des « pires lignes de France », d’après la SNCF elle-même, avec des retards à Creil, des locomotives en panne, des caténaires sectionnés, des accidents de personne. Ce voyage-là, il ne l’aura pas vécu en égal : comment saisira-t-il notre ordinaire ? Pour se rendre à Bruxelles, c’est le Falcon qui est de sortie. Et même pour aller de La-Roche-sur-Yon à Rochefort, 107 kilomètres d’après Mappy, pour visiter la maison de l’écrivain Pierre Loti, il recourt à son jet présidentiel.
Je lis ça, dans Le Canard du jour : « Pour aller assister à la 19ème étape du Tour de France, entre Saint-Jean-de-Maurienne et Tignes », la maire de Paris est d’abord montée dans un Falcon. Puis, « une fois arrivée à l’aéroport de Chambéry, avec d’autres invités, elle a pris un hélicoptère pour rejoindre le parcours de la Grande Boucle, distant de 82 km (par la route). Quelques heures plus tard, l’élue empruntait les mêmes appareils verts pour rentrer dans la capitale... »
Et le Google Camp qui se déroule, cette année, en Sicile, ce lieu « où des personnalités influentes se réunissent pour discuter de l’amélioration du monde », avec pour thème le réchauffement climatique. Comment les convives, l’ancien président Barack Obama, le prince Harry, mais aussi Leonardo Di Caprio, Bradley Cooper, Tom Cruise, Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, comment se sont-ils rendus en Italie ? Via « 114 jets privés », complétés par une armada de yachts et d’hélicoptères. 
On peut plaider, pour tous, l’agenda chargé, les responsabilités, la sécurité. Mais dans ces moeurs aériennes, dans cette habitude céleste, je devine autre chose, un inconscient de l’époque : demi-dieux, ils planent au-dessus des mortels, forment une espèce à part. Les lois, et même les lois naturelles, et même la loi de la gravitation, ne s’appliquent plus à eux.

« La dernière mode à la City, c’est la Norvège. » Une amie est revenue de Londres, son mari financier : « Les traders achètent des maisons en Scandinavie, à cause du réchauffement : c’est là-bas que le climat sera le plus clément, il paraît. » Cap au nord ! A la Silicon Valley, on opte pour l’inverse : cap au sud ! Ils sont des centaines de champions des new-techs, de « futurologues » branchés, à chercher refuge en Nouvelle-Zélande, à racheter des terres là-bas, des propriétés entières, des fermes avec piste d’atterrissage. « Il n’y a pas de meilleur endroit pour se mettre à l’abri de l’apocalypse. » Le naufrage planétaire, eux comptent bien y échapper.

Voilà qui achève la sécession des élites.
Ce fut une sécession de leur revenu, d’abord : « Les 26 personnes les plus riches détiennent autant d’argent que la moitié la plus pauvre de l’humanité, selon Oxfam. Leur fortune a augmenté de 2,5 milliards par jour. » Et dans notre pays, « le constat saute aux yeux : le patrimoine des ultra-riches, en France, a considérablement progressé depuis deux décennies. » C’est « le news de l’économie », Challenges, qui « constate » : « La valeur des 500 fortunes, passée de 80 à 570 milliards, a été multipliée par sept ! Des chiffres qui témoignent du formidable essor des entreprises au bénéfice de leurs actionnaires. Cette prospérité de l’élite des fortunes contraste avec le sort du reste de la population : le patrimoine médian des Français, lui, a stagné depuis 1996. Les ’500’, qui ne comptaient que pour l’équivalent de 6 % du PIB en 1996, pèsent aujourd’hui 25 % ! » Ces 25 %, c’était dans l’édition 2017. 30 % dans celle de 2018...

Une sécession fiscale, ensuite : les plus grandes fortunes, toutes les firmes, optimisent comme elles respirent, elles panamisent, elles maltisent, elles défiscalisent comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, presque sans le savoir, tant c’est une pratique commune au milieu. Et les champions de l’évasion, les Google, Apple, Facebook, Amazon, Uber, IBM, sont invités à l’Elysée, avec tous les honneurs de la République. Pour eux, la France se fait « paradis fiscal », comme s’enthousiasme Xavier Niel. Doit-on y voir un paradoxe ? Gagner des millions, des milliards, et en plus échapper à l’impôt ! Au contraire, ça va de pair : ce sont les deux facettes d’une même rupture, ces « premiers de cordée » ne partagent plus le sort commun. Dans leur fulgurante ascension, ils ont coupé la corde : ils ne tirent plus rien, ils se sont tirés...

Une sécession qui s’était faite physique, déjà, géographique, avec des ghettos du gotha, avec des places fortes barricadées, verrouillées, digicodées, vigilées, sécurisées. Pour mon chouchou Bernard Arnault, c’est un château à Clairefontaine, sa super-villa à Saint-Tropez, son hôtel de luxe à Courchevel, son hôtel particulier à Paris, son immeuble à New-York, son île privée dans le Pacifique (où il passe ses réveillons), éloigné, toujours, des lieux où se fait sa richesse, de ses sous-traitants en cascade, en Pologne, en Roumanie, en Inde, à Madagascar, ces travailleurs qu’il ne voit plus et qui ne le voient plus.
Leur sécession écologique, désormais, la complète.

« Bon débarras ! j’entends parfois. Ils nous quittent ? Tant mieux ! Nous ferons sans eux ! »
Sauf qu’ils nous dirigent.
Oui, c’est un paradoxe : ils se séparent du corps social, et pourtant ils le guident. Mais est-ce nouveau ? Le roi s’était arraché à Paris, et il régnait depuis Versailles. Les seigneurs s’étaient arrachés au village, et ils régnaient depuis leurs châteaux.
Ce sont nos nouveaux seigneurs, ils se sont arrachés au village-monde, et cependant ils règnent, depuis leurs sièges sociaux, depuis leurs forteresses de verre et d’acier. Ils règnent sur les banques, la chimie, les médicaments, les médias, le lait, le cacao, le coton, les cantines, ils règnent sur l’électroménager, les voitures, les autoroutes, l’ameublement, les supermarchés, la téléphonie, ils règnent sur les shampoings, les jupes, les tee-shirts, les baskets, ils règnent sur les mines d’or, d’argent, de cobalt, de nickel, de diamants, ils règnent sur tout ou presque, sous terre, sur terre, dans les airs, sur mers. Et l’on peut bien prôner les Amap et leurs paniers bios, ou l’Internet coopératif, ou les friperies d’occase, ce n’est qu’une parcelle de nos vies qu’on enlève de leurs mains, un millimètre carré de la société qu’on ôte à leur domination, et mille de nos gestes, dès qu’on ouvre le frigo, dès qu’on allume la radio, nous relient chaque jour à eux.
Ils nous dirigent, comme un berger son troupeau. C’est-à-dire, non pas comme un oppresseur, de l’extérieur, avec brutalité ou menaces : cette autorité-là, trop visible, ne tient qu’un temps. Non, ils nous dirigent avec notre complicité, notre docilité, notre servitude volontaire. Ils nous dirigent de l’intérieur.

(...)


A mon copain Cyril, rédacteur à Fakir, j’avais donné rendez-vous à la gare du Nord, sous le tableau des départs, qui fait « tchic-tchic-tchic-tchic », avec les indications Bruxelles, Amsterdam, Amiens ou Lille qui tournent. Je l’ai cherché, en vain. Il avait disparu. A la place, j’ai levé mon nez, j’ai regardé alentour, et sur quoi suis-je tombé ? Sur un immense panneau d’affichage publicitaire, électronique, animé, pour la nouvelle Audi. Les trains, eux, étaient désormais indiqués par des écrans Samsung, de type LCD, devant tous les quais, par dizaines.
Je me suis informé : j’ai appelé la SNCF. Un peu par nostalgie, une époque disparaît : dans les films policiers, le héros arrivait à la gare en courant, ratait le départ à une minute près, et on entendait le fameux  » tchic-tchic-tchic-tchic ». J’ai téléphoné, aussi, parce que ces dizaines d’écrans, j’ai pensé, ça doit quand même consommer plus que le seul panneau central.
« Toutes les gares vont passer au numérique », m’a informé la com’ de la SNCF.
- Pourquoi ? je me suis renseigné.
- On ne roule plus en 404, on ne tape plus à la machine à écrire, eh bien là c’est pareil, c’est le progrès.
- Ça représente quelle consommation d’énergie ?
j’ai insisté. Vous avez une idée ?
- Moi, non, pas du tout, je n’en sais rien. Mais le tableau de publicité, pardon, d’information, rapporte un peu d’argent à la gare. »

Cette anecdote, je l’ai rapportée ce printemps à l’Assemblée, à l’occasion de la loi « Energie-Climat ». Ajoutant, « même quand vous allez pisser, à Paris, vous vous retrouvez avec des écrans, devant vous, dans les toilettes ». Doutant : « comment va-t-on parvenir à ’la neutralité carbone à l’horizon 2050’, à ’la division par six des émissions de gaz à effet de serre’, en ne touchant ni aux écrans, ni aux vols aériens, ni au trafic routier, ni aux passoires thermiques ». Et invitant, contre la publicité, à remettre en cause un modèle de consommation, un modèle qu’il s’agit d’éliminer des têtes, pour que s’y installe un autre : celui de la sobriété. Qu’au lieu de baigner dans l’hyperconsommation et, dirais-je même, dans l’hyper-consomption du monde, nous nous rapprochions d’une simplicité de l’existence.
C’était encore François de Rugy qui transitait, comme ministre, à l’Ecologie. Il a évacué mon exemple d’un « Monsieur Ruffin, je ne crois pas que la loi relative à la transition énergétique joue son avenir sur les panneaux lumineux de la gare du Nord », puis : « En ce qui concerne la sobriété, il faut que nous soyons clairs vis-à-vis de nos concitoyens. Qu’entend-on par « sobriété »  ? Cela veut-il dire réduire drastiquement les consommations ? Si oui, cela ne concerne pas seulement la consommation de chauffage : les loisirs, mais aussi les déplacements pour les vacances sont en jeu. Si l’on prône la décroissance… »
Jamais, jamais autant que ce jour-là, avec cette réplique, il ne m’est apparu à ce point déplacé comme ministre de l’Ecologie. Pourquoi ? Parce que l’écologie réclame, avant tout, une révolution de l’imaginaire, de l’imaginaire politique, de l’imaginaire social, mais aussi de l’imaginaire personnel, intime. Je dirais presque, un bouleversement spirituel : « Qu’est-ce que le bonheur ? Et la réussite ? Et vivre ensemble ? » C’est un changement de cap qui est réclamée, et d’abord dans nos têtes : « ralentir plutôt qu’accélérer », « les liens plutôt que les biens », « la décence commune  » plutôt des rêves de millionnaires. Ces questions, c’est au ministre de l’Ecologie, ministre d’Etat, numéro 2 il paraît dans l’ordre protocolaire, c’est à lui de les poser et de les imposer, de secouer et le gouvernement et le pays, de changer pas seulement l’orientation mais la boussole, fer de lance d’un monde qu’on ne fait qu’entrevoir. Alors là, que la perche lui soit tendue, et que lui n’ait rien à dire sur la publicité, la consommation, le modèle de société, rien à dire sur les Audi, les I-phone 8, les Chanel, les Herta, nos marques, nos maîtres, glorifiés sur les écrans des gares, des pissotières, des téléviseurs et des ordinateurs sinon de les défendre contre les ayatollahs de la « décroissance », c’est un flagrant délit d’imposture. Comme un ministre de la Défense qui sifflerait la Marseillaise. Comme un ministre de l’Intérieur qui hurlerait « Mort aux vaches ».
Mais non, je me trompe : il n’était pas déplacé à l’Ecologie. Il était au contraire à sa place. Pour que rien ne change. Pour que nos cerveaux demeurent dans leurs filets. Et j’apprends maintenant, par une tribune signée dans Le Monde, que toujours à gare du Nord, Auchan va y installer 50 000 mètres carrés de commerces : “le projet prévoit d’interdire l’accès direct aux quais tel qu’il se pratique aujourd’hui. Le voyageur devra d’abord monter à six mètres de hauteur dans le centre commercial, tout à l’est de la gare, puis accéder aux quais par des passerelles, des escaliers et des ascenseurs.”
Et c’est de l’écologie, aussi, qui ne se mène pas que dans les futaies et les sous-bois. Mais également au coeur de nos villes, colonisées. Dans nos esprits, colonisés. C’est notre environnement social, notre environnement mental qu’il nous faut sauver.

Avez-vous lu Comment les riches détruisent la planète, d’Hervé Kempf ?
Le quatrième chapitre, majeur d’après moi, est consacré à Thorstein Veblen. Qu’on me permette d’en faire un résumé.
Veblen est un sociologue américain, d’origine norvégienne, de la fin du XIXe siècle. Sa grande œuvre, c’est Théorie de la classe de loisir, qu’en toute franchise je n’ai pas lu (c’est tout « d’après Kempf »). Il développe cette idée phare pour moi : la rivalité ostentatoire. Je le cite, même si les phrases sont un peu embrouillées : « Toute classe est mue par l’envie et rivalise avec la classe qui lui est immédiatement supérieure dans l’échelle sociale, alors qu’elle ne songe guère à se comparer à ses inférieures, ni à celles qui la surpassent de très loin. Autrement dit, le critère du convenable en matière de consommation, et il vaut partout où joue quelque rivalité, nous est toujours proposé par ceux qui jouissent d’un peu plus de crédit que nous-mêmes. On en arrive alors à rapporter les diverses normes de consommation aux habitudes de comportement et de pensée en honneur dans la classe la plus haut placée tant par le rang que par l’argent - celle qui possède et richesse et loisir. C’est à cette classe qu’il revient de déterminer, d’une façon générale, quel mode de vie la société doit tenir pour recevable ou générateur de considération. »
En clair, on imite toujours un peu le groupe qui, sur l’échelle sociale, se trouve sur le barreau au-dessus de nous, on cherche à s’élever. Et comme ça jusqu’au sommet. « Keep up with the Jones », énonce-t-on en anglais. Ne pas se faire dépasser par les Durand.
Du coup, pour reprendre le titre d’Hervé Kempf : comment les riches détruisent la planète ? Directement, avec leur consommation délirante, avec leurs tonnes de CO2 pour leur balade en mer, avec leur jet privé, avec leurs caprices de framboises. Mais surtout, indirectement, par le mode de vie qu’ils diffusent. Les milliardaires se mènent la «  guerre des véga-yachts », tandis qu’en dessous, le PDG français réclame son bateau aussi, au risque de passer pour un looser. Et encore en dessous, le chirurgien, le patron de PME, il lui faut son voilier à La Baule. Et chez les employés, les techniciens, les secrétaires, quand on part en retraite, il faut faire une croisière en Méditerranée avec Costa. On en arrive à, devant chez moi, à Amiens, sur la Somme, un prolo, tatoué de partout, et qui faisait du scooter des mers...
Ça fait rire ? Mais on est tous pris dans cette mécanique, chacun à son niveau. Et je n’y échappe pas. Moi, j’ai deux gosses, papa en garde alternée. Je les emmène en Ardèche tous les étés, comme un chien qui pisserait toujours au même endroit. Alors que ma soeur, elle vient de passer six mois à leur faire découvrir le monde, aux siens, la Thaïlande, l’Australie, le Japon. Ma cheffe de cab’, elle est partie aux Etats-Unis, le directeur de Fakir aux Canaries. Avec leur mère, depuis notre rupture, mes enfants ont visité Barcelone, Venise, l’Angleterre, le Pérou même... Et avec moi, tous les ans, c’est Aubenas ! Et encore, parce que je me force un peu, sinon ça serait direction Proyart, dans le Santerre, le fin fond de la Picardie. Eh bien, pour les vacances de mes gamins, je ne me sens « pas à la hauteur ».
Pas à la hauteur de mon entourage, de ma classe. Et les anniversaires de leurs copains... Pour les cadeaux, j’éprouve une pression sociale. Pourtant, ils sont dans une école populaire, en « Rep + », mais c’est comme si les parents surcompensaient. C’est une orgie de jouets ! Tu as envie de dire, comme pour les enterrements « Ni fleurs ni couronnes », « Ni Barbie ni Playmobil », mais ça ne se fait pas, c’est très profond : tu touches à la dignité des gens. Et mon fils qui arrive, chez les autres, avec des bouquins, avec Ulysse, ou Emile : est-ce qu’il aura honte d’offrir ça ? Et à Noël ! C’est le summum du potlatch, là ! Des montagnes d’emballages ! Encore plus avec Papa et Maman séparés.
C’est ainsi qu’ils nous dirigent, aussi, de l’intérieur.
Par leur modèle de consommation, d’ostentation, nous tirant vers le haut. Quand bien même, profondément, nous le ressentons : notre bonheur ne passe plus par là.

Adolescent, j’avais tapissé ma chambre avec des dessins de presse. Je me souviens d’une illustration de Wolinski, dans L’Huma. On voyait une grande bourgeoise, avec un grand chapeau, allongé sur un divan, et sa petite fille, la coupe au carré, dans une robe bien rigide lui demandait : « C’est quoi le luxe, Maman ? » Et la mère lui donnait cette définition : « Le luxe, c’est les toilettes, les bijoux, le parfum, le champagne. » A côté, y avait une autre case, un gamin assis sur une chaise en paille, autour d’une table, avec un bol posé dessus, une nappe à carreaux. Et il posait la même question : « C’est quoi le luxe, Maman ? » Sa mère, en salopette, en train de beurrer une tartine, lui répondait : « C’est la viande, le café, les légumes, les fruits... »

(...)


Eux vont sombrer avec nous, pourtant ? songe-t-on.
Et moi-même je m’interrogeais : certes, il y a leurs profits, certes, il y a leur confort, mais ils coupent la branche sur laquelle nous sommes tous assis. A bousiller la terre, l’air, les mers, ils périront aussi ?
La réponse, je l’ai trouvée dans les études Handy. Handy, pour « Human and And Natural DYnamical ».
C’est un modèle prédictif développé par une équipe de la Nasa, avec à sa tête le mathématicien Safa Motesharri. Comme à la fois le philosophe Dominique Bourg et le collapsologue Pablo Servigne le citaient dans leurs livres, ils ont suscité ma curiosité, j’ai lu ce rapport en anglais.
Handy rend compte, en fait, des précédents effondrements : pourquoi des civilisations ont-elle disparu ? Des facteurs sont identifiés, « la population, le climat, l’eau, l’agriculture, et l’énergie ». Deux causes majeures sont pointées : « La rareté des ressources provoquée par la pression exercée sur l’écologie » et « la stratification économique, la trop forte disparité entre élites et roturiers ». Avec ce scénario catastrophe, advenu dans le passé, probable à l’avenir : « la surconsommation des ressources entraînerait un déclin des populations pauvres, suivie par celui, décalé dans le temps, des populations riches. »

Eurêka !
Nous avons trouvé : « suivi par celui, décalé dans le temps »...
Comme le note Pablo Servigne, « les élites, parées de leur richesse, ne souffrent pas immédiatement des premiers effets du déclin. Elles ne ressentent les effets des catastrophes que bien après la majorité de la population ou bien après les destructions irréversibles des écosystèmes, c’est-à-dire trop tard. Cet “effet tampon” de la richesse permet à l’élite de continuer un “business as usual” en dépit des catastrophes imminentes. Pendant que certains membres de la société tirent la sonnette d’alarme, indiquant que le système se dirige vers un effondrement imminent, et donc préconisent des changements de société structurels, les élites et leurs partisans sont aveuglés par la longue trajectoire apparemment soutenable qui précède un effondrement, et la prennent comme une excuse pour ne rien faire.
Ces deux mécanismes (l’effet tampon de richesses et l’excuse d’un passé d’abondance), ajoutés aux innombrables causes de verrouillage qui empêchent les transitions
« sociotechniques » d’avoir lieu, expliqueraient pourquoi les effondrements observés dans l’histoire ont été permis par des élites qui semblaient ne pas prendre conscience de la trajectoire catastrophique de leur société. Selon les développeurs du modèle HANDY, dans le cas de l’Empire romain et des Mayas, cela est particulièrement évident. »

Le pire est néanmoins évitable, veut croire Safa Motesharri : « Les deux solutions-clés sont de réduire les inégalités économiques afin d’assurer une distribution plus juste des ressources, et de réduire considérablement la consommation de ressources en s’appuyant sur des ressources renouvelables moins intensives et sur une croissance moindre de la population. »

(...)

Ces études Handy, je les colportais, les vulgarisais avec l’image du Titanic.
« Nous sommes tous à bord du même bateau, certes. Mais les habitants du sud se trouvent dans les cales, et eux se noient déjà, l’eau qui rentre qui rentre, ils essaient de se fuir, de remonter à l’étage du dessus. Nous y sommes, nous, encore à l’abri dans nos cabine. Mais en dessous, nous voyons le niveau qui monte, nous sommes inquiets, et nous alertons. Pendant que l’élite, sur le pont, danse au son de l’orchestre, sourde à nos cris. »

Mais je péchais par naïveté, peut-être, à nouveau.
Le philosophe Bruno Latour reprend la « métaphore éculée du Titanic », mais en une vision encore plus noire : « Les classes dirigeantes comprennent que le naufrage est assuré ; s’approprient les canots de sauvetage ; demandent à l’orchestre de jouer assez longtemps des berceuses, afin qu’ils profitent de la nuit noire pour se carapater avant que la gîte excessive alerte les autres classes !
Si l’on veut un exemple éclairant qui, lui, n’a rien de métaphorique : la compagnie ExxonMobil, au début des années 1990, en pleine connaissance de cause, après avoir publié d’excellents articles scientifiques sur les dangers du changement climatique, prend sur elle d’investir massivement à la fois dans l’extraction frénétique du pétrole et dans la campagne, tout aussi frénétique, pour soutenir l’inexistence de la menace.
Ces gens-là - ceux qu’il faut désormais appeler les élites obscurcissantes - ont compris que, s’ils voulaient survivre à leur aise, il ne fallait plus faire semblant, même en rêve, de partager la terre avec le reste du monde. »

On le sait, désormais : ils iront jusqu’au bout.
Ils raseront les forêts.
Ils videront les mers des thons, des baleines, des sardines.
Ils pressureront les roches. Ils feront fondre les pôles. Ils noirciront l’Alaska.
Ils réchaufferont l’atmosphère jusqu’à ébullition.
Ils nous vendront un air coté en Bourse.
Ils affameront des continents.
Ils sauveront les banques avec nos retraites.
Ils solderont les routes, les îles, les jardins publics au plus offrant.
Ils spéculeront sur nos maisons, notre santé, notre éducation.
Le doute n’est plus permis : qu’on les laisse faire, et tout ça ils le feront.

(...)


Ils nous dirigent. Et ils nous dirigent droit vers l’abîme.
Le gouvernail est aujourd’hui entre les mains des plus fous, des plus inconscients, des plus aveugles - ou des plus cyniques. Nous devons leur reprendre le volant des mains. Nous devons appuyer sur le frein. Nous devons changer de direction.
Et il n’y a pas de place, alors, pour le consensus.
Au nom de l’écologie, il faudrait embrasser nos tyrans ? Non, plus que jamais, et au nom de l’écologie, il nous faut les combattre.
C’est un conflit, oui.
C’est une lutte pour le pouvoir, oui.
C’est un combat pour notre survie.

Extraits du prochain livre de François Ruffin, paru le 6 novembre, aux éditions Les Liens qui Libèrent. A retrouver chez votre libraire, ou sur notre boutique en ligne.

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