Chérèque & Fils : petite entreprise familiale

par François Ruffin 05/01/2017 paru dans le Fakir n°(42) octobre-novembre 2009

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Sous la houlette des Chérèque, la CFDT est passée de l’autogestion à Sarkozy.

Les Temps on changé, dit-on.
Ainsi maquillés derrière l’écoulement des années, les reniements se colorent presque de nostalgie. C’est plutôt que des hommes ont changé d’idées. Et de camp. Car même dans les « organisations » présentées -comme collective, anonymes, impersonnelles - ces virages portent des visages.

Reconversion personnelle

« Il faut retirer les hauts fourneaux de la tête, des sidérurgistes lorrains. » Souvent quand je passe à Longwy, mon ami Jean-Claude Feite cite, avec une fureur lassée, cette phrase de Jacques Chérèque – le papa de l’autre. C’est un « ouvrier devenu ministre », lui, comme le titre le bulletin de la CFDT et sa carrière fulgurante renseigne sur l’éternelle prime aux renégats.

Ce cadre cédétiste a vécu Mai 68, en Lorraine comme « une partie de plaisir, la fiesta partout, la grande euphorie démocratique » - nous informe son autobiographie. Il a ensuite participé en 1973, à « l’affaire Lip » : « L’autogestion est le thème à la mode », commente-t-il. Mais à la fin des seventies, la « mode » bouge et lui avec : dans sa région, contre une CGT combative il se fait le chantre du « réalisme », de la « restructuration », « des solutions de remplacement ».
Et là, en 1984, « coup de théâtre » écrit le périodique (mais en est-ce un tant que ça ?) : il est nommé « préfet délégué » par Laurent Fabius, le premier ministre qui vient de « réhabiliter le profit ». Les grands esprits se rencontrent. Puis, quatre an plus tard, sous Rocard, il est promu « secrétaire d’Etat à l’aménagement du territoire et à la reconversion industrielle » .Avec le succès qu’on sait pour la « reconversion industrielle » : 20 000 emplois furent détruits, 5 500 promis, et 1 500 réalisés. Coté « reconversion personnelle », en revanche tout se passe bien : il sera élu conseiller général et conseiller régional, socialiste.

Alors, maintenant, les « sidérurgistes lorrains » , est-ce qu’ils sont si passéistes que ça ? Est-ce qu’ils les regrettent tant, les « hauts fourneaux » ? Vous leur donnez, à chacun, une Laguna avec chauffeur, un bureau lambrissé en bord de Seine, le salaire de deux médecins généralistes, et voila qui pourrait apaiser leur nostalgie. Mais les Chérèque, les infidèles à l’armée du travail sont sans complexe : qu’ils soient récompensés en confort de leur apostasie ne suffit pas, il faut encore qu’ils délivrent aux pauvres des leçons de stoïcisme. On les paie pour ça. Sinon, ce monsieur a – parait-il – publié « un livre d’engagement sur notre époque décortiquée non sans humour, mais aussi un regard lucide qui invite à la réflexion sur le syndicalisme et politique aujourd’hui et qui se termine par un appel à ‘démocratiser les relations ente l’Etat et les citoyens’  ».

Les amis de François

Sa descendance spirituelle est assurée : C’est son fiston François qui préside la CFDT, comme on recevait les charges d’ancien régime.
On le connaît, lui : C’est un peu le traitre de la comédie.
Toujours prêt à signer un accord – sur les ASSEDIC , la formation des intermittents, les retraites et à sortir de Matignon par la porte de derrière. Quand les cheminots débraient pour les « régimes spéciaux », il dénonce aussitôt sur LCI une « grève [qui] ne mène à rien », et les accuse d’ « emmerder tout le monde pour pas grand-chose ». Quand les hospitaliers manifestent à leur tour, il pointe leur « corporatisme ». Car mieux vaut toujours « une démarche raisonnable en débattant avec le ministre  », et sans la pression de la rue. Voilà une conception du « rapport de force » héritée de Papa…

Sarkozy lui va très bien

Son masque, François Chérèque l’avait déjà ôté.
La scène est connue, qu’importe : rappelons-la. Elle mériterait d’être gravée.
Reçu par l’association patronale Ethic, le leader de la CFDT a « demandé à ce que la presse ne soit pas présente car j’ai décidé de vous parler franchement sans détour, directement ». Le journaliste de France 2 Jacques Cotta se fait discret, au fond de la salle – et prend des notes pour son livre Riches et (presque) décomplexés (Fayard, 2007). A la tribune, devant les chefs d’entreprise, François Chérèque s’attaque aux « réformes de la recherche des régimes sociaux, des retraites, de l’assurance-maladie, de la santé, des hôpitaux [qui] n’ont pas été accomplies », à « la trop grande rigidité pour les entreprises », à la « la culture du conflit » de la CGT, à « FO qui fait la loi chez les communaux », à « la nécessité d’y imposer une CFDT qui aujourd’hui y a des problèmes.
- Comment ?
questionne Sophie de Menthon.
- Par tous les moyens !
- Je suis troublée, vous reprenez nos positions que nous exprimons publiquement
, intervient la présidente d’Ethic 
Galvanisé, Chérèque annonce « la nécessité de faire évoluer le contrat de travail », de ne pas « opposer flexibilité à la rigidité », de réaffirmer « l’attachement à l’Europe ».
« Pourquoi avec ce discours, êtes vous au premier rang dans les manifestations ?
- J’ai manifesté contre le CPE car le ministre avait été ridicule dans la forme. Mais sur le fond nous sommes bien sûr d’accord pour revoir le contrat de travail »

Dans la salle on est au bord d’applaudir
« Votre différence n’est pas assez marqué avec la CGT, insiste, Sophie de Menthon. Même si Thibault est assez positif, il existe des possibilités de débordement.
- Sur le terrain, c’est parfois compliqué, mais plus on va vers l’entreprise, je vous le répète, plus les salariés acceptent tout cela.
- Vous avez des priorités ?
- La protection sociale sera le plus gros morceau. On fait finir le travail sur les retraites après ce qui a été commencé sur les régimes spéciaux. Puis reconnaitre que les CDD en lieu et place des CDI, c’est trop paralysant. Donc redistribuer vers l’assurance chômage qui sera plus sollicitée. Enfin, la sous-traitance, dossier difficile…
- Pas tant que cela,
intervient un des vingt membres d’Ethic, installée dans la salle. Si par exemple, prenez Airbus. A vous je le dis : L’Etat n’a pas à mettre un sou. Il faut faire à Airbus ce qui a été fait à Boeing ! Augmenter et développer la sous-traitance et mettre tout cela en concurrence.
- Vous accepteriez d’être le ministre du Travail de Nicolas Sarkozy ou de Ségolène Royal ?
- Non, je suis beaucoup plus utile à la place que j’occupe. Je peux faire de la pédagogie.
- Puisqu’on est entre nous, vous voterez pour qui ?
- Nous ne donnons jamais de consigne de vote à la CFDT.
- En privé ?
- Sarkozy nous a présenté un calendrier pour réforme et moi ça me va très bien. On s’y met début juillet »

Sourire de Sophie de Menthon et satisfaction de la salle.
Avec des amis comme ça, les salariés n’ont plus besoin d’ennemis…

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Vos commentaires

  • Le 9 janvier 2017 à 15:56, par DUPONT En réponse à : Chérèque & Fils : petite entreprise familiale

    Les larmes de la quasi totalité de la classe politique sur la mort de Chérèque m’ont remis en tête le refrain de Brassens : « Il est toujours joli le temps passé
    Une fois qu’ils ont cassé leur pipe
    on pardonne à tous ceux qui nous ont offensé
    les morts sont tous des braves types. »

    A la réflexion, ce quatrain ne s’applique pas à la situation ; en réalité Chérèque n’a rien à se faire pardonner par ces politicards,au contraire, on comprend qu’ils pleurent, il aura été pour eux un allié de poids !

    tous mes voeux

  • Le 9 janvier 2017 à 10:10, par Julien En réponse à : Chérèque & Fils : petite entreprise familiale

    J adore ce genre de personnages car il rend compte des passions humaines,un peu comme ces représentants cgtistes locaux qui appellent le patron par son prénom et récolte à a chaque réorganisation le poste le plus tranquille sans compter la tape dans le dos des cadres ou la promotion.tant que nous idéaliserons nos responsables et les considérerons comme des êtres à part,nous ne sortirons pas de nos réactions naïves devant tant de médiocrité .nous ne pouvons nous en prendre qu à nous mêmes car en refusant de voir la nature humaine telle qu elle est ,nous nous étonnerons toujours de l acte de trahison de nos élus ou mandataires.enfants que nous sommes ,aveugles consentants ,shakespeare,dostoievski,Machiavel,tant d exemples et pourtant les mêmes réactions d indignation.rien de nouveau sous le soleil.

  • Le 8 janvier 2017 à 19:12, par genthial bertille En réponse à : Chérèque & Fils : petite entreprise familiale

    Le Fakir auquel je suis abonnée ne m’avait pas préparée à ce dérapage indigne de son humour grinçant au fil du rasoir certes mais sans jamais se couper de la réalité.
    Parler de François Chérèque alors que plus de la moitié de l’article parle de son père c’est déjà con et malhonnête. Mais brouter et ruminer comme un âne, un florilège de citations tronquées et ineptes calquées sur la mouvance et les jugements à l’emporte pièce assenées depuis des plombes par d’autres organisations !
    Organisations qui jusqu’à preuve du contraire n’ont jamais été capables « d’oser faire » à part exercer le « contre » sans jamais proposer un « pour » qui l’emporte avec le sens commun.
    Si le blasphème n’existe plus, le respect de l’altérité subsiste. Sans lui plus de liberté.
    Où était votre liberté le jour où vous avez dépassé, sans même en mesurer le chemin, les limites du jugement pour frôler l’indignité du mensonge et de l’affabulation ?
    Où étiez vous quand François Chérèque agissait là où d’autres, y compris dans ses propres rangs, se dégonflaient.
    Ne serait ce qu’à ce titre il mérite autant que nous, le respect élémentaire d’approfondir et de connaître le fond des dossiers que vous citez. L’humour est à ce prix, et votre crédibilité aussi. Admettez donc qu’en l’occurrence je vous dise en toute liberté que votre rubrique Chérèque me dégoûte et ne vaut pas un clou Monsieur le Fakir !!

  • Le 8 janvier 2017 à 03:49, par Jacqueline En réponse à : Chérèque & Fils : petite entreprise familiale

    En réponse à ygg : Oui Fakir est un journal, un journal authentique, et non, ce n’est ni mensonge, ni mauvaise foi , sauf de votre part, peut-être...

  • Le 7 janvier 2017 à 16:24, par Berthelot Jacques En réponse à : Chérèque & Fils : petite entreprise familiale

    Non F RUFFIN n’est pas de mauvaise foi.
    J’ai vécu l’évolution de la CFDT de l’intérieur de 1977 à 2003.
    Tout ce qui est dit dans cet article est tout à fait exact.
    Progressivement la CFDT a cessé de se battre pour améliorer les conditions de travail et de vie des salariés et des chômeurs.
    Elle tentait de nous faire digérer les « réformes » (régressions) en prenant soigneusement compte de l’avis du MEDEF et du gouvernement. Tout cela en abandonnant la démocratie dans l’organisation.
    Il faut se rappeler comment J Kaspar fut viré par un putsch d’appareil, sans la moindre information en direction des adhérents, comment la référence à l’autogestion fut abandonnée sans débat démocratique interne. CFDT un D en trop.
    C’est curieux cette manière de certains de défendre « la juste ligne de la confédération », elle fait penser aux pires staliniens des années cinquante.

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