Véronique, AVS : « On a trop fermé notre gamelle ! »

par Vincent Bernardet 08/03/2018 paru dans le Fakir n°(79) février-mars 2017

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Elles s’occupent des vieux, et c’est « la profession la moins payée de France ». Mais encore trop payée…
Massivement, elles risquent de glisser sous le seuil de pauvreté.
Tout ça à cause, en vrac, des élus de droite, des députés socialistes, du TSCG, etc. Et pour la plus grande détresse de nos petits vieux.

On m’a toujours dit : ‘‘Tu ne vaux rien.’’ À la maison, à l’usine… Je ne souhaite à personne les années que j’ai vécues.
Faut dire que dans la famille, on était douze, alors je portais le mortier comme les garçons.
Le jour de mes seize ans, je suis rentrée à l’usine, la même que mon père, que mes sœurs. C’était de la décoration sur verre, à la main, puis avec des machines semi-automatiques. À la fin, j’étais opérateur-régleur. Ça, ça me plaisait. C’était de la maintenance. C’était mon truc, j’aurais pu finir là-dedans, ça m’aurait plu. Et puis, l’usine a fermé.
C’est à ce moment-là que j’ai quitté mes parents. En un sens, le licenciement, ç’a été un mal pour un bien. Mais je m’ennuyais. Je m’occupais de la petite mamie d’à côté, j’aimais bien. Je suis retournée dans une autre usine, en intérim, mais j’ai demandé à Pôle emploi de faire une formation pour m’occuper des vieux.
Les trois mois de stage, ça m’a plu. C’était avec des personnes atteintes d’Alzheimer, c’est dur, mais ça m’a plu. Je me suis sentie utile à quelque chose. À l’usine, je ne servais à rien. Je veux dire, je décorais des pots de mayonnaise, à quoi ça sert ? Maintenant, j’aide les vieux, je suis utile.
J’aurais aimé travailler dans cette association, mais ils n’embauchaient pas.

C’est comme ça que j’ai commencé comme ‘‘mandataire’’. Je n’avais aucun repos, aucun week‑end, sept jours sur sept. Avec une amplitude horaire incroyable, de 6 h 30 le matin à 21 h 30 le soir. J’étais seule, sans argent, j’étais obligée d’accepter. Si je refusais, je risquais de perdre mon boulot alors je disais oui à tout.
J’étais pas hardie à cette époque-là. Comme on m’avait répété que je ne valais rien...
À la fin, en mandataire, à cause des décès, je n’avais plus que trois personnes, ça faisait 800 €. C’était la galère, 800 €. Pour les factures, c’était serré.

Et puis, j’ai rencontré cet homme, on peut dire l’amour, oui on peut le dire. Il est mort aujourd’hui, mais c’est lui qui m’a changée. Il m’a fait m’enhardir. Il m’a forcée à le rejoindre dans le Loir-et-Cher, à aller à Boulogne-sur-Mer pour rencontrer des amis, à conduire sur l’autoroute… jamais je n’avais conduit sur l’autoroute ! Il m’a fait parler, surtout, il me forçait à gueuler quand ça n’allait pas. Bref, il m’a ouvert les yeux, et ma force d’aujourd’hui, c’est encore à lui que je la dois.
Mais je ne me suis pas laissée abattre, d’ailleurs je me suis mariée, je voulais un enfant. C’est mon plus grand regret, de ne pas avoir d’enfant. Alors mon mari m’a dit d’aller voir le gynéco, c’était la première fois… à 45 ans ! Quand le médecin m’a parlé de ‘‘faire un frottis’’, je ne savais pas ce que c’était. Je ne pouvais pas avoir d’enfants, et pire il m’a découvert un virus, un cancer. J’ai été opérée, maintenant tout roule.

Dans la foulée, j’ai passé le diplôme d’AVS, il y a trois ans, parce qu’il fallait le diplôme pour devenir ‘‘prestataire’’. Maintenant, je fais des formations tout le temps. Dès qu’il y en a une, je la fais : manipulation des personnes, fin de vie, tout. Il y a plein de trucs à apprendre. Les gestes changent tout le temps.
On est mal payées, ils veulent nous payer encore plus mal, et pourtant, c’est un vrai métier. De relationnel, d’abord. Il faut laisser ses soucis à la porte. Quand je rentre chez les gens, j’ai toujours une blague, un sourire. Il faut les stimuler.
Il ne faut pas être triste, les petits vieux ils n’attendent pas ça de nous. Ils ont besoin de sourire, qu’on soit à leur écoute. Parfois, de la journée, ils ne voient que nous, ils sont laissés à l’abandon, alors le temps de la toilette on leur sert de psy.
Moi je les fais participer. Je leur demande de m’aider à changer les draps par exemple. C’est tout bête, je mets plus de temps à refaire le lit, mais eux ils se sentent utiles, ça leur fait du bien.
Il faut faire attention aux termes qu’on utilise, aussi : jamais, par exemple, je ne parle de ‘‘couches’’, mais toujours de ‘‘protections’’. C’est super violent, pour eux, les couches. Déjà qu’ils ont conscience de retomber en enfance, de perdre en autonomie, alors si on rajoute les ‘‘couches’’... Ça leur fait trop de mal.
Je prends sur mon temps personnel pour leur faire des courses, à certains petits vieux. J’en fais trop, je le sais, mais on ne va pas me changer.

C’est un défi, parfois.
On m’avait envoyée chez une petite vieille, super‑méchante envers moi. Je suis arrivée, elle m’a agressée. Je suis sortie de là en pleurs, dans la voiture, et j’ai appelé l’association pour leur dire que je ne voulais pas la prendre. J’ai laissé un message. Quelques minutes plus tard, l’association me rappelle. Je leur ai dit que j’avais changé d’avis, que je voulais réessayer, que je ne resterais pas sur un échec.
La petite vieille, je l’ai revue et j’ai été cash : ‘‘Je suis là pour vous aider. Si vous êtes agressive, plus personne ne voudra s’occuper de vous. Alors, ok pour gueuler, pour se plaindre, mais pas pour être agressive envers moi.’’ Et depuis, tout se passe nickel.
Elle me disait : ‘‘Vous ne savez pas ce que c’est de vieillir, d’avoir un cancer etc.’’, et elle a raison. Moi j’ai vécu avec quelqu’un qui avait le cancer et qui en est mort, alors je lui parle de ça. Je ne peux pas comprendre la douleur que c’est, mais je suis là pour l’accompagner. Si elle veut gueuler pendant dix minutes, ok, qu’elle le fasse si ça lui fait du bien. Mais pas qu’elle soit agressive contre moi. Je suis là pour l’aider.
Bref, j’aime ça, les repas, les toilettes, le lever, le coucher, tout sauf le ménage, ces moments où on est proches des gens.
C’est pour ça que la décision du Conseil départemental, là, je suis révoltée. Pour l’argent, c’est vrai, mais aussi pour comment ils nous considèrent, comment ils considèrent notre travail. D’un seul coup, on ne vaut plus rien, ou 30 % en moins, on redevient précaires. Eh bien non, nous aussi on vaut mieux que ça ! On a trop fermé notre gamelle ! Il faut se bagarrer, en profiter pour aller plus loin que ce problème de statut. On n’a même pas de convention… comment ça s’appelle ? de convention collective, c’est ça.

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