Vincent Peillon, ou la Cartographie du vide

par François Ruffin 16/12/2016

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En finir avec le Parti « socialiste », épisode #1.

A partir d’une simple tribune parue dans Le nouvel Observateur, « Quel avenir pour la gauche ? », c’est toute la vacuité, toute la fatuité du PS qui apparaît…

Je vais donc entamer, ici, une série sur le Parti socialiste, reprenant les passages de mon bouquin La Guerre des classes. Certes, ce livre fut publié en 2009, mais justement : le mal était déjà là. Et l’objectif clairement posé : « Qu’on les chasse de la gauche à coups de tatanes. »
Une chose me semble avoir changé, depuis : un réarmement idéologique s’est opéré. Avec la crise financière partie des Etats-Unis, avec l’étape inaboutie du Front de gauche, etc., une autre gauche a relevé la tête.

C’était pendant l’été 2007. Vincent Peillon venait d’être battu, une nouvelle fois, aux législatives dans la Somme, mon département. L’ancien porte-parole du PS, puis de Ségolène Royal, s’était pourtant présenté dans une circonscription ouvrière, « le Vimeu rouge », bastion de l’anarcho-syndicalisme avec ses PME de la serrurerie, robinetterie, qui fuient lentement vers la Chine. Son fiasco incarnait, pour moi, le divorce des classes populaires d’avec le Parti socialiste, aussi guettais-je ses explications.
Elles arrivèrent, fin août, via une tribune publiée dans Le Nouvel Observateur, et intitulée : « Quel avenir pour la gauche ? »
Mais dans cette double page, le mot « ouvrier » n’apparaissait pas.
Ni « classe ».
Ni « populaire ».
Pas plus qu’il n’évoquait son propre « fiasco ».
Et la « métallurgie » ou le « Vimeu » irriguait encore moins son verbiage consensuel : « il faut changer nos mœurs et apprendre à conjuguer autrement la richesse de notre pluralisme avec l’impératif de notre rassemblement et de notre efficacité », etc.
Le papier de Vincent Peillon contenait tout le fatras de cette novlangue, à base de « refondation », « innovation », « modernisation », comme quoi la gauche doit « entreprendre enfin une mutation trop longtemps différée », s’imposer « des révisions courageuses et des audaces certaines dans notre doctrine », bref, cette libre opinion ressemblait à cent autres égrainées dans les pages « Rebonds », « Point de vue », « Débats ».
On dissèquera plus tard cette prose d’impuissants. Qui déguise sa lâcheté sous les injonctions au « courage ».
Pour me distraire, j’ai tapé « Peillon + lutte des classes » sous Google. Le moteur de recherche aurait plu aux surréalistes, lui qui permet ces rapprochements incongrus et offre des liens comme des paquets surprises. Cette fois encore, « 28400 pages en français » se sont affichées en « 0,23 secondes ». Mais aucune citation recensée, aucune fois où il aurait prononcé – et se serait prononcé sur – la « lutte des classes ».
[Je saute une centaine de pages ici.]

C’est une tâche fastidieuse que de cartographier un désert.
D’explorer un trou noir.
Il le faut, pourtant.
Malgré le vertige, je m’approche alors de cette tribune, publiée par Vincent Peillon toujours, dans Le Nouvel Observateur durant l’été 2007 et qui a initié mes recherches. Une « libre opinion » bourrée de « rénovation », « refondation », etc., absolument pas originale, et que je choisis précisément pour son absence d’originalité. Représentative de la nouvelle « doctrine » socialiste - qui vise, justement, à abolir toute « doctrine » : « Cette rupture va supposer des révisions courageuses et des audaces certaines dans notre doctrine, en commençant par faire l’analyse juste de la société et de la modernité ». On s’interroge d’emblée : en trente années de gouvernement et d’alternances, le PS n’avait-il pas conduit mille « révisions », au point de se retrouver sans « doctrine » ? Aux oubliettes le « front de classe », la « planification », l’ « autogestion », la « rupture avec le capitalisme » et jusqu’aux « nationalisations ». Alors le roi est nu, et il faudrait qu’il se déshabille encore…
Quel sous-vêtement doit-il ôter, maintenant ? On le devine, et Vincent Peillon confirme : « Le dogmatisme marxiste ». On ignorait trop les dégâts causés par ce ver, introduit dans le «  socialisme français ». On les découvre. Quand sous Lionel Jospin et d’après l’Insee, «  plus d’un millier d’entreprises publiques, maisons mères et filiales, sont passées dans le giron du secteur privé, autant que sous la période 1993-1997, sous les gouvernements d’Edouard Balladur et d’Alain Juppé », le carcan « marxiste » a sans doute pesé lourd dans ces décisions. Quand les parlementaires socialistes, réunis en Congrès à Versailles, votent en faveur d’un Traité Constitutionnel Européen qui prévoit « la libre circulation des capitaux, y compris avec les pays tiers », c’est une étrange interprétation du Capital, et quand ils optent pour une « concurrence libre et non faussée » de la main d’œuvre, voilà à coup sûr une « rénovation » de l’Internationale ouvrière. Quand Ségolène Royal lance aux patrons : « Faites des profits, augmentez vos revenus ! », on songe que le fanatisme « marxiste » a encore frappé. Et c’est pour mieux faire voler en éclat ce « dogmatisme », sans doute, qu’en pleine affaire Airbus Vincent Peillon se prononçait en faveur des « stock-options » : « Moi, je ne suis pas du tout pour la suppression des stock options, je pense qu’elles ont un rôle. » Une « révision courageuse » de plus…

C’est une ficelle des discours « modernistes » : chaque soumission à l’ordre est convertie en une preuve d’« audace ». De « courage ».
Ce matin d’automne 2007, en pleine grève des cheminots, Manuel Valls s’exprimait sur France Inter, et il le regrettait : « Nous aurions dû être plus clairs et plus courageux en 2003 au moment de la réforme Fillon, nous aurions dû soutenir les initiatives de la CFDT et de François Chérèque ». Et il louait les « syndicats courageux » qui appellent à la reprise du travail. Et en guise de « position courageuse » sur les blocages des facultés par les étudiants, il se « méfie d’un mouvement assez régressif ». Bref, tout renoncement est traduit en « courage ». Car jusqu’ici les députés PS se sont trop adonnés à la lâcheté des luttes sociales... Lorsqu’il conclut que, au PS, « le courage aurait dû nous conduire à mettre tout de suite en oeuvre le chantier de la rénovation, de la refondation », on pressent que les acquis du Conseil National de la Résistance seront défendus avec hargne…
Les rôles sont inversés. On croirait que parle ici un « maître de l’argent » - tels que les caricaturait François Mitterrand : « Au moment où il s’agit de répartir les fruits de la croissance entre ceux qui la font, alors il n’en est plus question », remarquait-il à Fourchambault, dans la Nièvre (4831 habitants). Et devant des prolos à mégots, des péquenots à casquette, le futur Président exigeait une juste « répartition » : « [Les maîtres] ne veulent pas les 1000 F par mois. Ils ne veulent pas la retraite à 60 ans, et à 55 ans pour les femmes. Ils ne veulent pas des 40 h de travail par semaine. Ils refusent tout au nom de quoi ? Puisque la France est riche, pourquoi y aurait-il des Français pauvres ? Il y a une inégalité formidable dans la France d’aujourd’hui, et elle est entretenue. C’est ce pouvoir économique, celui des monopoles, celui des banques, enfin celui de l’argent, qui ne veut rien céder, qui ne veut rien lâcher. » C’est aux salariés de « céder », désormais, de passer à 40 annuités de cotisation, puis 41. Et le député-maire socialiste d’Evry, Manuel Valls, seconde le « grand capital » dans ce travail de sape. Question de « courage »
Son frère jumeau en bravoure, Vincent Peillon, s’en va à son tour «  bousculer certains tabous ». Sur quelles cibles s’abat son glaive ? « Ce n’est pas capituler que de vouloir gouverner et agir, ce n’est pas honteux que de chercher à comprendre le monde tel qu’il est. » En effet. Aucun amateur de paradoxes ne lui rétorquera que « agir c’est capituler », ou que « comprendre le monde est honteux », et on voit mal pourquoi il s’enveloppe dans une toge de Sénèque pour énoncer des truismes pareils (on voit mal pourquoi il les énonce d’ailleurs). Notre « courageux » La Palisse poursuit néanmoins avec ses airs de matamores : « Ce n’est pas trahir que de vouloir faire tomber le mur de Berlin dans nos têtes. » Comme s’il existait le moindre risque que l’on confonde Dominique Strauss-Kahn avec Lénine, François Hollande avec Trotsky, ou Ségolène Royal avec Rosa Luxembourg ! Deux décennies après sa chute, alors que des milliers d’écrivains, journalistes, politiciens ont dénoncé et re-dénoncé « l’hydre du communisme », alors que depuis belle lurette l’Union Soviétique ne constitue plus un modèle, ni économique ni politique, alors que « le mur de Berlin » était tombé « dans les têtes » de la gauche française bien avant 1989, c’est un beau combat pour le temps présent que d’enfoncer la porte ouverte de Brandebourg. Bien plus urgent, et bien plus « audacieux », que de se heurter au mur de l’argent. Toujours debout, lui…

Mais coupons court à la polémique et admettons.
Admettons qu’il faille abandonner « le dogmatisme marxiste », revenir à une « tradition individualiste », procéder à une « refondation programmatique », etc., admettons tout en bloc, que propose Vincent Peillon ?
Il pose en préalable que « les inégalités entre générations, entre territoires, entre revenus ne sont plus les mêmes aujourd’hui qu’il y a vingt ans. » Soit. Là encore personne ne le contredira. « Les familles ne sont plus structurées de la même façon, l’espérance de vie, le rapport à la santé, à la vie et à la mort sont bouleversés. » Supposons. « L’école ne s’adresse plus aux mêmes publics et ne rencontre pas les mêmes difficultés : la connaissance, l’information, les loisirs, la consommation se sont transformés. » Pourquoi pas. « Notre insertion dans l’Europe et dans le monde, les ressorts de la croissance et les formes du capitalisme, les structurations géopolitiques et les menaces environnementales ont changé en profondeur. » Et quelles conclusions tire-t-il de tous ces changements ? « La gauche doit accepter de penser et d’agir autrement. » D’accord, mais encore ? « C’est d’une ambition intellectuelle renouvelée dont nous avons d’abord besoin. » D’autres précisions ? « La refondation programmatique devra s’engendrer à partir d’une refondation intellectuelle, et le long détour de la tradition sera nécessaire, une fois de plus, à l’enfantement de l’avenir. » En gros, on va réfléchir à réfléchir…
Cette prose chétive, fébrile, qui voudrait bien vouloir, qui oserait bien oser, est à sonder comme un symptôme. Une infirmité, inscrite dans son langage, dont souffre la gauche contemporaine. Car dans ces paragraphes, malgré des points d’exclamation qui achèvent les phrases comme de faux coups de trompette (« Une gauche moderne et conquérante doit rompre avec le sectarisme ! »), tout sonne vide, creux, sans relief. Pourquoi ? C’est que Vincent Peillon dresse, comme un catalogue, la liste de toutes les transformations du pays (« les inégalités ne sont plus les mêmes », etc.), mais il n’en offre aucune lecture. Il place cote à cote, en vrac, sans lien ni hiérarchie, « l’effondrement du communisme, la reconnaissance que la préoccupation environnementale doit s’inscrire au cœur de la définition des politiques publiques parce qu’elle est constitutive de l’intérêt général, la nécessité d’opérer une reconquête républicaine comme préalable à toute reconquête sociale, l’acceptation du marché et la recherche de nouvelles solidarités », mais rien, aucune vision, ne relie ces remarques, fort variées.

Le philosophe, et encore davantage le philosophe engagé, nous aidait auparavant à comprendre pour agir. Fort d’une idéologie consciente, assumée, il apportait non seulement des idées, mais surtout une logique, qui les reliait entre elles, qui rattachait les conséquences à des causes, et nous offrait – à prendre ou à refuser – les clés d’une lecture du monde. Si les idées subsistent parfois, toute logique s’est en revanche évaporée. Le « postmodernisme » a dévasté les terres cartésiennes, avec son devoir de « relativisme », et plutôt que d’éclairer notre lanterne, le nouvel intellectuel vient l’obscurcir encore. Plutôt que de nous apporter ses lumières, il nous plonge dans les ténèbres : répéter que le monde est encore plus « complexe », encore plus « opaque » qu’on le présumait, n’avance en rien et atteste pourtant notre intelligence. Ainsi, parcourir la tribune de Vincent Peillon ne nous rend pas plus clairvoyant mais plus hésitant. Qu’on ausculte juste ce bref énoncé :
« Commencer par faire l’analyse juste de la société et de la modernité.  »
Non seulement Vincent Peillon n’évoque pas, directement, des actions pour rendre la « société » et la « modernité » plus « justes », - ce qu’on attend en général d’un cadre politique - mais il ne livre pas davantage son « analyse juste », il suggère simplement que nous fassions cette « analyse juste », et encore s’agit-il à peine de « commencer ». Le réel s’éloigne derrière le brouillard des bavardages, et cette formule, « commencer par faire l’analyse juste de la société et de la modernité », condense toute une paralysie de la gauche. D’abord parce qu’elle ne se saisit plus du monde à bras le corps, ensuite parce qu’elle renonce même à penser le monde.
D’ailleurs, la seule proposition « concrète » de son papier consiste à lancer des « assises de la gauche et des progressistes » comme un méga-débat participatif : « Les écologistes, les communistes, les démocrates, les radicaux, les citoyens, toutes celles et tous ceux qui dans les syndicats, les associations, veulent construire ensemble une nouvelle gauche française doivent s’y retrouver pour débattre ensemble des orientations qui devront être celles d’une gauche réformiste. Le congrès de refondation devra être l’aboutissement de ce processus. » On voit mal comment, de cette tambouille, de ce remue-méninges géant, de cette grand-messe oeucuménique, sortiraient sinon une idéologie du moins des idées claires, cohérentes, puissantes, à même de modifier l’ordre social.

Que l’on compare cette logorrhée, ce « commencer par faire l’analyse juste de la société et de la modernité », avec un extrait signé Nicolas Sarkozy. C’était en septembre 2006, devant les jeunes de l’UMP – un discours qu’il reprendrait dans l’entre-deux tours :

Le progrès matériel ne suffisait plus à la génération de mai 68. Elle aspirait à l’idéal. Elle y aspirait d’autant plus qu’elle était l’enfant du plein emploi et de la croissance. Elle dilapida l’héritage sans apporter ce supplément d’âme dont elle dénonçait le manque. Elle installa partout, dans la politique, dans l’éducation, dans la société, une inversion des valeurs et une pensée unique dont les jeunes d’aujourd’hui sont les principales victimes. Au coeur de cette pensée unique qu’ici je veux dénoncer, il y a le jeunisme, cette idéologie qui dit à la jeunesse qu’elle n’a que des droits et que tout lui est dû. C’est faux. (…) La gauche qui a trahi c’est celle, héritière de mai 68, qui demande aux enfants ce qu’ils ont envie d’apprendre, qui dit à l’élève qu’il est l’égal du maître, qui part en guerre contre l’élitisme républicain qui traumatiserait les mauvais élèves, qui explique aux professeurs que pour enseigner les mathématiques à Paul il faut d’abord connaître Paul plutôt que les mathématiques, et qui promet qu’on donnera le bac à tout le monde. Cette gauche là, au final, accepte la pauvreté pour peu qu’il n’y ait que des pauvres, tolère les retards pour peu que personne ne soit à l’heure, s’accommode des injustices si chacun en est également la victime. (…) La vérité c’est que les étudiants qui se sont révoltés en mai 68 étaient des enfants gâtés par les 30 glorieuses. Vous êtes les enfants de la crise. Ils ont vécu sans contraintes. Vous payez aujourd’hui la facture.

Ce n’est pas un regard que je partage, mais au moins y a-t-il un regard : le candidat de la droite relit une page de notre histoire, et la relie à notre présent. Il désigne un ennemi. Il pointe une cause. Il offre des outils d’analyse, rhétoriques, à son auditoire. Il tente une clarification du monde. On peut contester son point de vue, mais justement parce que s’affirme un point de vue. Que contestera-t-on dans le jargon automatique d’un Vincent Peillon – qui paraît programmé par un logiciel ? « Construire la nouvelle formation politique dont nous avons besoin pour mettre en mouvement la société, produire nos nouvelles fenêtres, gagner et agir dans la durée, cela fait aussi partie du cahier des charges qui doit être le nôtre pour préparer la reconquête politique. » Rien n’accroche, et un vertige nous saisit : un trou noir de la pensée s’est ouvert sous nos pieds.
Notre tribun a beau asséner, ensuite, que « pour mener une bataille idéologique, mieux vaut disposer d’armes et de munitions ! » (avec le point d’exclamation de rigueur), c’est une « bataille » de guimauve qui se prépare et l’on entend moins siffler les balles que les ronflements…

C’est une reddition anodine qui est signée ici – travestie sous un blabla de « bataille ». Mais c’est davantage, aussi, qu’une capitulation individuelle : c’est un ordre de démobilisation collective.
A l’heure où « les riches – de leur propre aveu – remportent la guerre des classes », quelle riposte suggère l’ancien porte-parole du PS, puis de Ségolène Royal ?
Aucune.
Quel ennemi désigne-t-il ? Zéro.
Quelles causes pointe-t-il au malheur social ? Rien de ce côté-là.
Sa seule offensive, il la dirige contre les vieux fusils, rouillés à coup sûr : le « marxisme » - et qu’importerait Marx si, à travers lui, on ne visait pas la « lutte » (0 occurrence), le « rapport de force » (0), la « confrontation » (0). A remplacer par un vague «  retour à la tradition individualiste ». Avec cette arme-là, les métallos du Vimeu sont vaillamment protégés…

L’effet domino du dominant
J’attache bien de l’importance, on me reprochera, à cette copie insipide. C’est qu’elle n’est pas inoffensive : cent bouches répètent le même message.
Et à force, on l’adopte soi-même : « la doctrine », c’est vilain.
Le « dogmatisme », pas beau.
L’ « idéologie », voilà l’ennemi.
Ainsi le veut la nouvelle doxa.
Il faut mesurer, alors, l’effet domino d’un PS dominant : avec l’abandon du conflit Capital / Travail, avec son chavirage intellectuel dans la « modernité » et la « complexité », avec sa vision plus que nébuleuse du monde social, toute la pensée à gauche s’est écroulée à sa suite. Démembrée. Et cette « idéologie de la dés-idéologie » a bel et bien pénétré chez « les écologistes, les communistes, les démocrates, les radicaux, les citoyens, dans les syndicats, les associations ».

[…]

Après les textes, il faut en revenir au contexte.
Au réel, autour de cette croisade contre « le dogmatisme marxiste », autour de cette bouillie composée d’ « analyses justes », d’ « audaces certaines », de « révisions courageuses », autour de toutes les branlettes de la « modernité ».
Le contexte national est connu : « mégaprofits » contre salaires qui stagnent. « Super-divididences » contre précarité à tous les étages. Et même La Tribune se montre plus incisive que le PS : « La frustration des salariés traduit une déformation sans précédent du partage de la richesse en faveur des profits et au détriment des salaires ».
Le contexte local, aussi.
Ici, dans le Vimeu.
Sous le nez de Vincent Peillon.
La serrurerie Laperche vient de fermer, malgré des carnets de commande pleins à rabord, malgré des projets dans les tiroirs : ainsi en a décidé le groupe Assa Abloy, numéro 1 mondial du secteur. Watts Industries a de même racheté la Société française de robinetterie. L’Italien Cisa a gobé le serrurier Bricard avant d’être happé à son tour par l’américain Ingersoll Rand. Les Anglais de Swish se sont emparés de LecatPorion avant que la boîte ne passe sous le contrôle de Newell Window Fashions France, elle-même filiale de Newell Rubbermaid, basée aux Etats-Unis, avec comme actionnaire AXA, des fonds anglais, etc. Et chaque secousse actionnariale se traduit en séïsmes sociaux, avec des ateliers qui se muent doucement en « pôle logistique », avec seulement une poignée d’employés conservés pour emballer des produits importés d’Asie, pour étiqueter « Made in France » les tringles en laiton, les poires de douches en partance pour Conforama.
Bref, alors que se déroule, ici comme ailleurs, une « guerre des classes », à quoi s’attaquait l’ex-porte-parole du PS ? Aux multinationales ? Aux fonds d’investissements ? Au capitalisme qui redouble d’une vigueur funeste ? Non : au « marxisme avec cette image de dégénerescence stalinienne ». Un joyeux canular, ou de l’aveuglement…

Dans sa barbe de bronze, Jaurès sourit sur la place de Friville-Escarbotin – un sourire d’espérance, son index fougueux dressé vers le ciel.
Mais son front se charge de colère.
C’est qu’il vient de lire son nom, et pour d’étranges motifs, dans le Nouvel Observateur : « Cela supposera que nous ayons enfin le courage de nous affranchir des oripeaux gauchistes et tribuniciens, lance Vincent Peillon, ‘des fanfares d’assaut’ pour parler comme Jaurès, qui nous encombrent encore. » C’est original. Car que fut-il, lui, Jaurès, sinon un « tribunicien » ? Un « orateur populaire », d’après Le Petit Robert, « qui s’érige en défenseur du peuple » - des mineurs de Carmaux et d’ailleurs. Voilà une étrange insulte, au passage, « défenseur du peuple », sous la plume d’un socialiste...
Cette citation est enrobée de tout un magma sur le « retour à la vraie tradition », sur « les valeurs et la tradition nationale de la gauche française », sur « le long détour de la tradition nécessaire à une refondation ». Comme un masque, ce mot « tradition » revient trois fois – pour mieux couvrir la trahison. Et Vincent Peillon rembraie : « Nous sommes, comme le disait Jaurès, individualistes et non étatistes. » Sans doute l’a-t-il dit, lui, Jaurès, mais qu’a donc répété, et répété encore, le fondateur de L’Humanité ? Qu’ « entre les deux classes, c’est une lutte incessante du salarié, qui veut élever son salaire, et du capitaliste, qui veut le réduire ; du salarié qui veut affirmer sa liberté et du capitaliste qui veut le tenir dans la dépendance ». Que « le Parti socialiste est un parti d’opposition continue, profonde, à tout le système capitaliste, c’est-à-dire que tous nos actes, toutes nos pensées, toute notre propagande, tous nos votes doivent être dirigés vers la suppression la plus rapide possible de l’iniquité capitaliste ». Que « nous savons très bien que la société capitaliste est la terre de l’iniquité et que nous ne sortirons de l’iniquité qu’en sortant du capitalisme. » Que « pour le peuple, il n’y a plus aujourd’hui qu’un recours, qu’un salut : la force ». Une autre « tradition », plus constante – mais à évider des mémoires. Et Dominique Strauss-Kahn use de la même astuce : lui place une ardente citation de Jaurès au fronton de son livre (« C’est nous qui sommes les vrais héritiers du foyer des aïeux ; nous en avons pris la flamme, vous n’en avez gardé que la cendre »), pour mieux enterrer son héritage…
C’est au nom de Jaurès, donc, lui qui les portait haut, comme un drapeau, avec fierté, ces « oripeaux » non pas « gauchistes » mais simplement « socialistes », c’est son nom à lui qu’on invoque pour se débarrasser de ces précieuses guenilles. Et c’est au nom de Jaurès, toujours, de ce ferrailleur d’idées qui, de toute sa carrière, ne brigua aucun ministère, qui se confronta sans haine mais sans fuite au conformisme bourgeois, dont jamais les sirènes des honneurs n’ont étanché la soif d’Egalité, c’est en son nom à lui qu’on s’autorise aujourd’hui tous les opportunismes électoraux.
Que d’efforts, alors, pour rabaisser deux siècles d’engagements, de violences parfois, de grandeur héroïque aussi, que d’efforts pour rabaisser toute cette geste à la hauteur de la veulerie présente. Combien d’hypocrisies pour que ces valeureux d’hier, qui ont élevé la voix face au malheur des modestes, qui ont escrimé contre les puissances de leur temps – l’Argent indéboulonnable, mais aussi l’Eglise ou l’Armée – combien d’hypocrisies pour que ces braves fantômes endossent un costume trop petit pour eux.
Celui du muet devant l’injustice.
Celui du sophiste, qui ratiocine sur la « perte des repères », « le monde opaque ».
Celui du prudent qui ne prend pas parti dans « la guerre des classes » - et soutient de facto les vainqueurs par son abstention…

Dans le chemin de croix d’un peuple jadis de gauche, les socialistes jouent le rôle de Ponce Pilate : pourquoi combattre ? Contre quel ennemi ?
Le champ de la bataille sociale est déserté.
Libre pour la droite.
Qui va l’occuper à sa manière, et avec succès…

La Guerre des classes, Fayard, 2009.

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Vos commentaires

  • Le 4 janvier à 14:00, par Clemclem En réponse à : Vincent Peillon, ou la Cartographie du vide

    @Maurice : arrêtez de rêver... On dirait du Gerard Filoche qui nous explique sans cesse que si 20% des membres du PS votent pour sa motion, ou que s’il n’est même pas retenu pour la primaire, c’estune grande victoire de la gauche et que le Ps est bien de gauche... on en a marre !

  • Le 27 décembre 2016 à 14:58, par Marie-Paule MALLARD En réponse à : Vincent Peillon, ou la Cartographie du vide

    Est-ce que par hasard Vincent Peillon se serait autoformé en visionnant les spectacles de l’humoriste Franck Lepage ?
    Pour sourire, regardez ci-dessous : en particulier, comment éliminer les mots « obscènes » comme « lutte des classes » ou « révolution »....

    http://www.dailymotion.com/video/xt3661_franck-lepage-langue-de-bois-education-populaire_webcam

  • Le 26 décembre 2016 à 19:23, par jacques de felice En réponse à : Vincent Peillon, ou la Cartographie du vide

    Bravo pour ce travail fastidieux d’analyse commentée et si bien argumenté. Pas facile et rébarbatif.
    Ce Peillon me fait penser à Hollande qui énonçait les pb, les ennemis et ne les a pas combattus quand et alors qu’il en avait les moyens et l’opportunité.
    Énoncer reste insuffisant et PIRE, ici le discours est pour résumer : plus que nul, un assemblage de mots sans concept ni thèse.

    Au suivant !

    Par exemple Macron ? Bien placé dans le néant.
    Son vide ’assourdissant’ m’assaille tout autant qu’une exaspération qui me donne l’envie de ... Ouf j’ai cru me laisser aller à répondre à une violence marchande.

    Mais pourquoi son vide est-il tant repris partout ?
    Pourquoi son discours n’est pas décrit commenté dans son contenu ?
    Peut-être n’est-ce pas possible ? trop de gros mots vides ?

    D’un autre coté je me souviens des rages (légitimes bien que stupides) de Mélenchon quand on lui demandait de parler de ses sentiments sur untel ou autres méta-données et ainsi feindre de l’interviewer tout en l’empêchant de rien dire de son programme.

    Nombre des techniques de l’agit-prop sont reprises par trop de politiques et les grands médias de masse, ces toxiques de la pensée.
    On dit que le temps vole, eux nous volent le temps.

    Encore et merci.

  • Le 25 décembre 2016 à 11:43, par Nicole En réponse à : Vincent Peillon, ou la Cartographie du vide

    Beaucoup de personnes pensent comme vous(même si c’est moins fort...) et sont dégoûtées, mais elles se sentent impuissantes, se résignent et se détournent pour ne plus y penser.
    Il leur faudrait voir une lueur d’espoir pour changer.
    Je pense que l’avis de Michel Onfray , à ce sujet, serait intéressant.

  • Le 25 décembre 2016 à 10:48, par Maurice En réponse à : Vincent Peillon, ou la Cartographie du vide

    Dommage de confondre PS et Droite du PS comme Peillon, Valls, Hollande etc.
    Ceux qui ont fait la même erreur avec le parti démocrate et son candidat de gauche aux primaires aux USA s’en mordent les doigts. Avec Trump c’est la crise de 29 en pire dans quelques mois.

    Arnaud Montebourg, Benoit Hamon pour moi ont une ligne politique différente et de gauche.

    A moins de se résigner au match Droite Extrème droite annoncé par les media et instituts de sondage des milliardaires, alors que les électeurs de gauche sont les plus nombreux.

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