Vers une loi Lidl ?

par Cyril Pocréaux, François Ruffin 27/11/2017 paru dans le Fakir n°(83 (en kiosque)) Date de parution : novembre décembre 2017

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Notre copain David était l’heureux directeur d’un Lidl, avant de se faire jeter.
On l’accompagne chez l’avocate. Et on imagine ensemble la loi Lidl...

Dernière minute :
Une proposition de loi sur le burn out devrait passer dans l’Hémicycle le jeudi 1er février, à l’occasion de la “niche” France insoumise.

« On peut gagner sur deux terrains, annonce Maître Cittadini. Il faut voir si on peut rattacher votre inaptitude à la faute de l’employeur, qui a une obligation de sécurité physique et mentale envers ses salariés. Et puis sur l’absence de recherche de reclassement. Il faudrait des attestations médicales… »
David en sort des liasses, les ordonnances pleuvent sur le bureau, les expertises médicales suivent.

C’est un ancien copain de foot, David. Il bossait chez Lidl, à Longueau, près d’Amiens, comme directeur. Mais l’année dernière, il a poussé la porte de Fakir :

« La nouvelle chef de réseau m’a assailli de reproches, de critiques, mis plus bas que terre. Tous les jours elle était sur mon dos. A force, j’ai fait un burn-out.
Je les ai tous vus, le psychiatre, le psychologue, jamais je n’aurais pensé mettre les pieds là-dedans. Quand je suis entré là-bas, à l’hôpital, je me suis demandé : mais où je suis ? Mon frère, lui, il a carrément fait un malaise dans son magasin. Les pompiers l’ont transporté, mais ça n’a pas été reconnu comme un accident du travail. Il a demandé une rupture conventionnelle, après vingt ans de boutique… »

A deux, avec sa collègue Karine, ils égrenaient les cas :
« Ma chef de caisse, elle est toujours en maladie pour dépression.
- Jessica, elle fait des heures de dingue, pour y arriver, garder son boulot… 
- Lynda, ils ne voulaient plus d’elle comme directrice, elle a carrément signé une lettre, pour demander à être rétrogradée ! D’elle-même ! Après quinze ans de boîte ! Elle s’est soumise, dans l’espoir de garder un boulot... »

On l’a recroisé par hasard, à la gare.
C’était le jour de son procès aux prud’hommes. Il attendait son délégué syndical, Jocelyn, un Antillais de Guingamp.
On a reçu un SMS, plus tard : c’était gagné, sa cause. Mais bon, Lidl faisait appel, et cette fois, Jocelyn ne le sentait pas. Il lui faudrait un avocat. T’en connaîtrais pas un ? « Ça doit se trouver », on a répondu.
Et on a trouvé.
Maître Cittadini, donc, au cœur de Paris, à côté de Bastille.
« Ils veulent virer tous ceux qui ont de l’ancienneté, ils les poussent dehors.
- Comment ils font ?
interroge l’avocate.
- Ils enlèvent du monde. On a davantage de travail, plus de tâches, eux font plus de visites en magasins. Bien sûr, ils nous disent que rien ne va.
- Les salariés sont dans le déni, ajoute Jocelyn. Ils disent que tout va bien. C’est quand on parle avec les conjoints qu’eux avouent que ça va mal. Une fille qui avait vingt-deux ans de boîte, qui en est sortie depuis huit mois, se rend juste compte maintenant du cauchemar qu’elle a vécu. Elle ne comprend pas comment elle a pu le supporter.
- C’est parce qu’on est trop dedans
, le coupe David. Trop dedans. Moi, à un moment, je me suis vu… enfin, des pensées… »
Il s’arrête, une boule dans la gorge.
Ferme les yeux.
Serre le haut de son nez entre le pouce et l’index, comme pour tout retenir, les larmes, la colère, les pensées...

Christophe entre dans le petit bureau.
Il arrive du train, parti à l’aube de Marseille.
« Mon collègue s’est suicidé, en 2015, chez Lidl. C’était à Rousset...
- Où ça ?
questionne l’avocate.
- A Rousset.
- Mais c’est où, Rousset ? »

Il se tourne vers nous, Christophe, scandalisé, on dirait, qu’on puisse méconnaître Rousset.
« C’est dans les Bouches-du-Rhône, près d’Aix-en-Provence. On a retrouvé Yannick, pendu dans la chambre froide. »
Christophe nous avait contactés, avant le Cash Investigation, pour qu’on médiatise ce drame : « A quoi ça servirait maintenant ? on lui avait répondu. T’as Elise Lucet, tu peux pas espérer mieux. Moi, je te propose qu’on se revoie ensuite. »
De fait, la diffusion de l’enquête a secoué le cocotier : « Quelques jours après la diffusion, on est partis à l’Inspection du travail. Le gars nous a ouvert un grand placard. Dedans, y avait des étagères de dossiers : ‘‘Lidl, Lidl, Lidl, Lidl…’’ Dès le lendemain du reportage, il nous a expliqué, tous les inspecteurs du travail en France ont été mis sur le cas de Lidl. Tous ! »
Mais ça n’a pas tout résolu.

« Une collègue, il y a trois semaines, elle a tenté de se jeter du toit. Mais c’est devenu banal. Le jour où on a fait notre grève, y avait tous les journalistes autour de nous. A un moment, un mec regarde sur son portable, il s’arrête : ‘‘Putain ! Y a mec qui vient de s’immoler sur son lieu de travail ! Un agent d’entretien, devant son supérieur hiérarchique... En Charente-Maritime...’’ Sur le coup, ça choque, et puis tout le monde passe à autre chose. Y a quatre mois, on a oublié, c’était une caissière chez Carrefour... »

« Moi, ce que je voudrais, c’est qu’on puisse faire une loi sur le burn-out à l’Assemblée. » On lâche ça comme un ballon d’essai, presque sous forme interrogative, à maître Cittadini. « Que ça rentre dans le tableau des maladies professionnelles. Qu’ils arrêtent de virer les gens et de le faire payer par la collectivité. »
L’avocate nous regarde, surprise, puis réfléchit à haute voix : « C’est vrai que moi, je ne me suis jamais posé cette question. J’ai toujours accepté mes galères, à constituer des dossiers pièce par pièce, à un peu contourner, à trouver des biais… Parce qu’aujourd’hui, le harcèlement, c’est très, très difficile à prouver. La dépression, c’est possible, mais dur aussi, c’est toujours multi-facettes, ça marche une fois sur mille. Et même, aujourd’hui, si un médecin note qu’une dépression est ‘‘liée au travail’’, il peut recevoir une sanction de son ordre...
- Hein ?
- Oui, il se fait taper sur les doigts pour avoir
‘‘outrepassé ses fonctions’’. Du coup, ils ont peur, les médecins. Ils écrivent le minimum, ne se prononcent pas, bien souvent. Il faudrait une médecine du travail plus indépendante, aussi. Mais si le burn-out entrait dans le tableau, ça nous faciliterait la vie. »
Et elle ajoute, à mi-voix : « Mais oui, c’est peut-être le bon moment pour qu’on fasse avancer les choses.
- Y a un député qui nous a contactés, après Cash... un marcheur, du Nord... Labaronne,
lâche Christophe.
- Ah. T’as son 06 ? Je verrai si on peut monter une mission d’information, ou un autre machin. »

« Il nous reste cinq minutes ? s’informe le rédac’ chef.
- Oui, mon prochain rendez-vous est à dix heures.
- Bon, même si tout ça, c’est très triste, je voudrais vous montrer le sketch de La Bajon. Vous connaissez pas ? C’est une humoriste, elle a fait un truc sur Lidl. Faut voir ça, vous allez vous bidonner. »

Et voilà notre drôle de député qui, dans un cabinet d’avocat, en présence de syndicalistes, lance la vidéo d’une comique ! ça séduit plutôt Maître Cittadini, visiblement :
« On pourrait peut-être produire cet extrait comme pièce... »
Le procès ne sera pas triste…

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