« Un gigantesque conseil d’administration » - Une autre histoire de l’Europe (5)

par François Ruffin 12/05/2014

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« “Lobby” c’est encore trop doux : ça suppose que les forces économiques fassent pression, de l’extérieur. Or, elles guident les institutions de l’intérieur. » On a interviouvé Geoffrey Geuens, maître de conférences à l’Université de Liège. Au fil de son récit, on a finalement décidé de raconter une autre histoire de l’Europe : celle des financiers, des administrateurs et des industriels.

2008 • La crise :
On prend les mêmes...

François Ruffin : La dernière fois que je suis passé à Bruxelles, c’était au printemps 2009, au moment où le comité de Larosière rendait son rapport. C’est-à-dire qu’on avait confié la réforme de la finance à des financiers...

Geoffrey Geuens : Ce qu’il y a d’extraordinaire, quitte à être caricatural, mais c’est la situation qui l’est, on pourrait dire : on prend les mêmes et on recommence.
Vous avez, dans un premier temps, en pleine crise, un discours des dirigeants politiques à l’intention des opinions publiques : « Les financiers sont cupides, ils ne songent qu’à leur propre profit, regardez comment ils nous ont envoyés dans le mur, il faut réguler la finance, il faut contrôler les banquiers, tout ça, c’en est fini. » Donc, c’est en gros le temps de la révolution. Et puis, au même moment, les décisions qui sont prises dans les États-nations, le gouvernement belge, le gouvernement américain, le gouvernement allemand, et la Commission européenne, c’est de mettre à nouveau en place des comités consultatifs, où l’on va reprendre des représentants des milieux financiers. Eux vont rédiger des rapports, qui en appellent à un peu plus d’éthique, un peu plus d’autorégulation, ou à la mise en place de nouvelles structures... Ça ne mange pas de pain, puisque ces structures de contrôle seront peuplées par les mêmes ! On rajoute une couche à la lasagne institutionnelle sans rien changer à ses orientations. Donc, on peut faire dix nouvelles structures de « supervision », ça ne changera jamais rien si elles sont entre les mains des milieux d’affaires.

Et qui la Commission nomme-t-elle pour présider son « groupe d’experts de haut niveau pour la supervision financière en Europe » ? Le Français Jacques de Larosière. Alors, au départ, c’est un choix plutôt malin. Parce que Jacques de Larosière peut apparaître, aux yeux du grand public et des journalistes pressés, comme un défenseur de l’ « intérêt général » : il est ancien gouverneur de la Banque de France et président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Voilà un sage, un homme d’État, issu de la haute fonction publique. Mais, au moment où il préside ces travaux pour la Commission européenne, Jacques de Larosière est aussi conseiller du président de BNP Paribas. Il sera également conseiller international du BMB Group – trust financier fondé par le Prince Abdul Ali “Yil-Kabier du Brunei” – et il a œuvré aussi pour l’assureur AIG, sauvé de la faillite par l’État américain en 2008. Ou encore il était administrateur de la Fondation NYSE Euronext. On croit rêver !

F.R. : Pourtant, même les socialistes applaudissent ce rapport...

G.G. : Faut-il s’en étonner ? Au même moment, au printemps 2009, toujours ici, à Bruxelles, se tenait le sommet du GPF, le Global progressive forum. C’est un cénacle, une volonté, à l’échelle mondiale, de réunir des dirigeants « progressistes », les représentants des ailes les plus droitières des partis sociaux-démocrates : la troisième voie blairienne, le nouveau centre allemand, etc. Eux invitent d’anciens leaders politiques, d’ex-ministres des Finances, qu’ils présentent comme « des sages », « retirés de la politique », qui auraient « pris de la distance », dont il faudrait donc écouter les leçons, qui vont apporter une « réponse de gauche » à la crise des méchants financiers de droite et des méchants libéraux. Mais s’ils se sont retirés de la vie politique, c’est pour mieux entrer dans le monde des affaires.

En 2009, la rencontre était, bien sûr, consacrée à la crise. Et l’un des invités était l’ex-Chancelier autrichien Alfred Gusenbauer, désormais payé par Equitas Capital et Gabriel Resources, des fonds spéculatifs. Gerhard Schröder, c’est plus connu, est rémunéré par TNK-BP, ainsi que par Rothschild. Pour Tony Blair, ce sera Zurich Financial et JPMorgan Chase. Pour le socialiste néerlandais Wim Kok, Shell et ING. Plus emblématique encore : l’ancien Premier ministre socialiste Felipe Gonzalez a, lui aussi, troqué son costume d’homme d’État pour celui de businessman – à Tagua Capital et à Gas Natural.

F.R. : Comme le disait Gabin dans Le Président, « c’est plus un gouvernement, c’est un gigantesque conseil d’administration » !

G.G. : Et pourtant, ces dirigeants continuent de se présenter comme des « hommes de gauche ». Tandis que les militants, à la base de ces partis, ignorent le plus souvent tout du devenir de leurs leaders.

F.R. : C’est-à-dire que vous imaginez mal Liebknecht, Jaurès, Rosa Luxembourg, les grandes figures du socialisme européen au début du XXe siècle, entrant au conseil d’administration de Wendel et compagnie...

G.G. : Inimaginable, en effet.

Leur avenir :
Le changement dans la continuité

F.R. : On s’est baladés à Bruxelles et on a repéré, comme ça, en flânant, des détails qui marquent l’emprise de la finance sur le projet européen. Je me demandais si vous auriez un lieu touristique à nous recommander.

G.G. : Oui. Vous êtes-vous rendus au 31, rue de l’Industrie ?

F.R. : On est sans doute passés devant. C’est en plein quartier européen, cette rue, non ?

G.G. : Tout à fait, et c’est là que se trouve le siège social de la Sofina. C’est une holding, détenue par la famille Boël, une dynastie emblématique du capitalisme belge. Et la curiosité, c’est que plusieurs grands noms de l’Europe, les Belges du moins, en furent, ou en sont, administrateurs. À commencer par Paul Van Zeeland. Mais également le Français René Mayer. Étienne Davignon, bien sûr. Ou encore feu Karel Van Miert, ancien commissaire à la Concurrence, président du Parti socialiste flamand – et conseiller d’Anglo American Mining, de Philips, de Rabobank, de RWE, de Vivendi, de Carrefour, de Goldman Sachs, etc. Quant au dirigeant, René Boël, il est resté durant trente ans, de 1951 à 1981, le président de la Ligue européenne de coopération économique, un de ces réseaux qui pousse à l’Europe fédérale.

Et aujourd’hui, qui siège à la Sofina, dans cette pépinière à dirigeants Européens ? Guy Verhofstadt, l’ancien Premier ministre Belge, libéral, fédéraliste convaincu, qui vient de publier un livre avec Daniel Cohn-Bendit, Debout l’Europe !, et souvent présenté comme un éventuel, futur, probable, président de la Commission européenne... Ils ont des hommes de rechange pour que l’avenir ressemble au présent.

Notre avenir :
La rupture

F.R. : Alors, nous, qu’est-ce qu’on doit faire ? On doit raser Bruxelles, le Berlaymont, tout le quartier européen ?

G.G. : On doit, chaque fois que cela s’impose, critiquer l’Union européenne, ses projets et ses acteurs, mais elle ne doit pas servir de leurre. Elle reproduit, à l’échelle continentale, le fonctionnement des oligarchies nationales : dans chaque pays, les élites connaissent la même endogamie, des mariages à l’intérieur d’un groupe réduit, la même fusion des intérêts politiques et financiers, l’emprise des intérêts privés sur les pouvoirs publics.

F.R. : Certes, mais on a le sentiment que, ici, c’est décomplexé, presque caricatural, comme si chaque nation exportait le pire.

G.G. : Vous avez raison. On pourrait dire que les milieux d’affaires doivent encore, dans les États-nations, s’accommoder de rapports de force, de contradictions internes au bloc au pouvoir, faire avec les élections, faire avec les mouvements sociaux, faire avec la presse critique parfois, tandis que ces mêmes milieux peuvent, au niveau de l’Europe, jouer sans s’accommoder de rien. Ils évacuent ces contraintes. Ils n’ont même plus, avec la Commission, à jouer le jeu des élections. Ils confient des comités à des gens directement issus de la finance, jusqu’à parfois recopier directement les rapports de l’ERT. Et que dire de la nomination de Mario Draghi, ex-Goldman Sachs, à la tête de la BCE...

F.R. : Par ailleurs, une autre différence, me semble-t-il, avec les États-nations, ce sont les grandes dates. Quel est le moment fondateur de la République française ? C’est 1789, une irruption du peuple sur la scène de l’histoire. Tandis que, pour l’Union européenne, on n’a qu’une série de traités, portant sur le commerce, négociés par les élites. Voilà ses moments fondateurs. C’est comme si, dans son essence, dans sa nature, dans son origine même, la haute bourgeoisie est insérée jusqu’au cœur de l’Europe.

G.G. : Quitte à être radical, c’est-à-dire à prendre le problème à sa racine, quand on voit comment l’Europe a été constituée, il n’y a rien à attendre de cette Europe. Et surtout pas une Europe sociale, comme on se berce d’illusions, y compris chez certains dirigeants syndicaux. À leur tour, ils sautent comme des cabris : « L’Europe sociale ! L’Europe sociale ! L’Europe sociale ! » Ça serait formidable, mais non : le mal est trop profondément ancré. Cette Europe-là n’est pas réformable. Mais attention à d’autres illusions : les « diktats » de la Commission ne s’imposent pas, de l’extérieur, à des États victimes. Ils correspondent aux intérêts des différentes bourgeoisies nationales. On pourrait donc très bien avoir la même domination de la finance, les mêmes politiques libérales et autoritaires, sans l’Europe et sans l’Euro. Le combat à mener contre « Bruxelles » est donc à doubler d’une autre bataille, nationale, dans les vingt-sept pays de l’Union avec un même objectif : la construction d’une alternative de gauche anticapitaliste et démocratique.

Cet entretien avec Geoffrey Geuens est tiré du livre Faut-il faire sauter Bruxelles ?, François Ruffin, Fakir Éditions, 120 pages.

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Vos commentaires

  • Le 14 mai 2014 à 22:58, par David B En réponse à : « Un gigantesque conseil d’administration » - Une autre histoire de l’Europe (5)

    JE vous pose la question : pourquoi ne pas quitter cette grosse escroquerie ?
    Les travailleurs ont tout à perdre, ou déjà perdu pas mal. Le projet de société qui nous est imposé est celui des États unis d’Amérique agrandi à l’Europe, ni plus, ni moins !
    (traité transatlantique)

    L’article 50 du TFUE permet de quitter cette Union à la c..

    Toute négociation, changement qu’il faudra négocier avec 27 autres pays, À L’UNANIMITÉ, est impossible.
    Rien que l’allemagne à déjà ses propres intérets, et elle ne changera pas d’avis pour faire plaisir aux 27 autres.

    Alors courage, fuyons.