Un député à l’hôpital psychiatrique

par François Ruffin 28/11/2017 paru dans le Fakir n°(83 (en kiosque)) Date de parution : novembre décembre 2017

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« Quand je reviendrai comme député, je passerai une journée dedans, et je rendrai compte de ce que j’y ai vu. »
C’était une promesse de campagne.
Pas proclamée du haut d’une estrade, non, plutôt marmonnée en mordillant une merguez, aux quelques soignants qui m’entouraient. Eux distribuaient des tracts sur le rond-point devant l’hôpital Philippe Pinel, protestant contre le « massacre de la psychiatrie ». Comme promis, voilà ma première enquête de député-reporter.

Car ça ouvre des portes, une élection.
Pas seulement de l’hôpital psychiatrique, des pavillons.
Mais aussi les portes de la direction, de l’Agence régionale de santé.
De quoi éplucher les budgets.
De quoi mesurer le fossé entre les nobles discours et la réalité.

Ca ouvre les portes, enfin, évidemment, de l’Assemblée.
Pour y interpeller la ministre.
Pour, surtout, fabriquer des lois.
Pour que, demain, on n’énonce plus comme une évidence : « Misère de la psychiatrie, psychiatrie de la misère. »

Au pavillon Esquirol, le goûter se termine.
Autour de nous, des gueules cassées, en fauteuil pour beaucoup, le cou plié en deux, qui avalent un petit suisse, un bout de gâteau.
« A deux... sont qu’à deux... deux infirmiers... à deux... » Mme B. nous saute dessus : « Du personnel... faut du personnel... ». Je note sur mon calepin, mais elle nous poursuit encore : « A deux... sont qu’à deux... » Pour la calmer, on s’assied à ses côtés, et elle répète « A deux... sont qu’à deux... »
Les autres patients protestent : nous sommes l’attraction de leur journée, et ils en veulent leur part. « Du personnel... Faut personnel... » Mme B. n’en a cure, elle ne lâchera pas sa proie, nous : « A deux... sont qu’à deux... », et c’est Marine, l’infirmière, qui vole à notre secours : « Nathalie ! S’il te plait, Nathalie ! »
Marine nous murmure : « Nathalie demande beaucoup beaucoup d’attention. On pourrait essayer de l’occuper. Quand on range le linge, des fois, on lui dit : ’Nathalie, tu veux nous aider ?’ Malheureusement, elle nous ralentit, et avec toutes nos tâches, on doit penser à la productivité, pas à son bien-être. »
Des résidents nous font signe du doigt, qu’on approche.
On s’installe à leur table, pour entendre quelques sons, mollement émis, une doléance peu éclairante : « Awa bacu sir... » Je ne capte rien. Je m’efforce quand même, pour les traiter en citoyens. « Awa bacu sir... » Marine les fait reprendre, cinq fois, six fois : « Je ne veux pas aller à Bacouël. » Soit. Je note cette revendication sur mon calepin.
Un vieux en pyjama me tend une main, que je serre. Derrière, une infirmière refuse : « Non, M. T., je ne vous serrerai pas la main, et vous savez pourquoi. » Elle se tourne vers moi : "Vous lui avez serré la main ?
- Oui.
- Faudra mettre de l’antigel."

Enigme...
Je n’aurai, au final, qu’une seule conversation, avec M. B. : « Je suis là depuis trois ans. Je suis bien ici, j’ai l’impression de perdre mon temps. Je suis nourri, lavé, blanchi. » Lui m’évoquera sa femme partie, sa fille, l’âme soeur qui lui manque, les impôts... C’est décousu, certes, mais humain, du langage. Et j’éprouve de la pitié pour M.B., au milieu de ces... de ces... comment dire sans choquer ?, et comme je l’ai ressenti pourtant, sans langue de bois, sans politiquement correct, sans expression du genre « personne intellectuellement diminuée »... au milieu, disons-le : de ces débiles. La maladie mentale mais, vous savez, sans la noblesse, sans le génie, sans la folie créatrice tant mise en valeur dans les films, les médias, Van Gogh et Artaud. La démence plutôt, quelques mots prononcés et c’est déjà l’exploit.
Une infirmière l’énonce cliniquement : « On a de tout ici, c’est très hétéroclite : du pervers sexuel, de l’autiste, du polytoxico, du korsakoff, de l’Alzheimer, de la sénilité... »
A tous, je marque un intérêt, quand même.
Je fais semblant, par compassion.
C’est une posture un peu héroïque, chrétienne : « Mr le député à la rencontre des pauvres d’esprit ».
Ca dure quoi, pour moi ?
Vingt minutes ?
Trente peut-être ?
Mais franchement, ça me suffit.

Ces scènes, je ne m’y attarde pas pour le plaisir.
Mais pour le contraste.
Parce qu’au milieu, il y a la grâce.
Il y a Marine.
Elle a terminé son service, mais m’attend pour témoigner :
"Mon métier, je l’aime. C’est une vocation. Quand je suis venue en stage ici, ça m’a plu. Je préfère discuter, raccommoder l’humain, je ne suis pas une infirmière très technique.
- Tu les sens progresser ?
je lui demande.
- Progresser, je ne sais pas... Je ne crois pas... Ce sont des sourires échangés."
Et elle se met à sourire, elle aussi.
Puis à pleurer.
Elle se retire dans un coin de la pièce.
Elle reprend, de sa voix délicate :
« Je suis désolée, c’est la fatigue aussi. Je prête des DVD à Rachid. Franck, je lui achète des feuilles de dessin à 1 €, sinon il dessinait sur les draps... »

C’est un miracle, cette fille.
Marine passe ses journées au milieu de ces déments.
Et elle « aime » ça.
Elle exerce dans un pavillon supposé « de moyenne évolution », mais les patients n’évoluent guère, eux habitent ici depuis des années, avec de fortes aléatoires perspectives de sortie. Marine le dit à sa manière, en un euphémisme délicat : « progresser, je ne sais pas », mais cette stagnation, ça ne la décourage pas, elle y consacre ses journées, son énergie, sa volonté, avec quoi comme récompense ? « Des sourires échangés », voilà qui lui suffit, une victoire déjà : elle a apporté ça.
Elle est jeune, elle est jolie.
Que fait-elle ici, bon sang ?
A quoi sacrifie-t-elle sa vie ?
Il y a du mystère en l’homme, dans la femme, et Marine en est la preuve. C’est une anomalie. Une bizarrerie. Peut-être même une perversion. Il faudrait fouiller dans sa biographie. Quelle cicatrice vient-elle panser ? L’attention flottante, distrait, je cherche à comprendre, je me creuse, tandis qu’elle poursuit son récit.
C’est flagrant avec Marine.
Mais devant d’autres soignants, déjà, la question affleurait : que font-ils là ? quelle part de mystère ? Le salaire, seulement, ou quel étrange plaisir ? Avec cette psychiatre, par exemple, qui s’apprête à quitter Pinel, à démissionner, qui m’avait fait un schéma, sur comment soigner les schizophrènes, le rôle de la famille, de la remédiation, du cognitif, bref, pleine de passion, et dont le regard à elle aussi se brouillait : « Ca me donne envie de pleurer : des patients schizos, je n’en verrai plus. »
Oui, qu’on trouve des Marine, et à Pinel des dizaines de Marine, pour se consacrer aux plus faibles, pour se dévouer aux rejetés de la société, aux frères aux fils aux filles aux frères aux soeurs qui ne tiennent plus chez nous, c’est un miracle.

Et c’est là, maintenant, que je veux dire ma colère : parce qu’il y a miracle, et ils ne le voient pas, et ils maltraitent le miracle.
Ils le découragent.
« Ils », c’est là-haut, les décideurs.
Marine poursuit, sur son cas :
« Ca fait deux ans que je suis à Pinel, en CDD. Je ne savais pas s’ils me garderaient ou non, et j’ai appris aujourd’hui que mon contrat était renouvelé pour trois mois. »
Elle respire.
« Mais ils m’ont mise à Lassègue. On ne nous demande pas notre avis. Nous, on est assignés. J’avais une bonne relation avec eux, c’est dommage ».
C’est dit sans révolte, ou alors si discrète.
Dans un soupir.
Tant de douceur, ça confine à la docilité.
Sa contestation se cantonne à un : « C’est dommage ».
Du coup, c’est à moi d’énoncer, de dénoncer pour elle, toute la déception, la tristesse, qui se cachent derrière ce « C’est dommage » : lentement, patiemment, elle a noué une relation avec M. T, Mme R., et c’est comme si ses mille efforts, ses mini-conquêtes, comme si ça ne comptait pour rien.
C’est pas « comme si », d’ailleurs.
Ca ne compte pour rien.
"Une pétition, vous oseriez la signer ? je demande.
-Non !"
Elle en rit, de cette suggestion. Tant ça lui paraît absurde...

« Même quand je suis en repos, que j’ai quelque chose de prévu, une fête, une réunion de famille, je reçois un coup de fil, je me dis : faut quand même y aller. Parce que souvent, on est appelés sur nos repos. Là, ce week-end, j’ai refusé. J’espère que ça ne sera pas inscrit contre moi, mais je n’en pouvais plus. Mon copain me le dit : il faut que je me repose. Avec notre rythme, un matin, une après-midi, une nuit, je ne tiens plus. On fait des roulements de dix heures. Et à deux, ici, on se limite aux besoins primaires : toilette, déjeuner, médicaments, on court toujours. Je suis usée. Il ne faut pas être trop fatiguée, pourtant, sinon on perd en patience, on n’apporte plus aux malades. »

Avant de conclure :
« J’aime vraiment la psychiatrie, c’est pour ça que je m’accroche. »

Je m’arrête sur cette déclaration, d’amour presque, à nouveau : « J’aime vraiment la psychiatrie ». Quelle étrangeté ! Ca signifie : j’aime vraiment ces esprits atteints, au langage rustre, aux corps difformes, « disgracieux » on dit, et donc, j’aime les laver, les torcher, les nourrir, comme d’éternels enfants.
Mais autant je comprends, dans les crèches, les maternelles, ces « j’aime vraiment les enfants » que j’entends, autant là, oui : mystère et miracle, toujours.
Sauf que devant ce miracle, on ne se prosterne pas.
Aves les CDD, la précarité, les horaires, les cadences, les fermetures de services, les budgets peaux de chagrin... on croirait tout fait pour piétiner le miracle, pour dégoûter les Marine.
"Quelle protestation vous pourriez avoir, alors ?
- ...
- C’est de vous confier à moi ici ?
- Bah oui. Je me suis dit :
’Il vient nous écouter, même si ça ne change pas grand-chose...’ Je ne suis pas une meneuse, moi. Je ne vais pas prendre la tête d’une révolte. Je voudrais juste faire mon travail..."

Voilà mon rôle, donc.
Je veux le dire au directeur.
Je veux le dire à l’ARS.
Je veux vous le dire, à vous aussi, lecteurs, à nous tous qui, par nos voix, par nos votes, avons une petite responsabilité dans les budgets, dans les priorités de la Nation :
Ces miracles, ces Marine, ça se protège.
Ca se chérit.
Ca s’écoute.
Ca se respecte.
Ca ne se piétine pas.

Stratégie de com’
Pourquoi publier, en même temps, un dossier dans Fakir et un bouquin à Fakir éditions ?
D’abord parce que, dans un livre, le volume n’est pas limité, on laisse (enfin) la place à l’auteur pour s’exprimer : on en a gardé le tiers, ici, environ.
Ensuite parce que, notre journal, les médias, les politiques, les dirigeants s’en foutent. Tandis qu’un bouquin, ça a plus de chance de rester. Sans garantie, non, mais ça vaut le coup au moins d’essayer.


Vous trouverez donc la suite de ce dossier dans le numéro 83 du journal Fakir (en vente ici). Le livre avec l’enquête complète est disponible sur notre boutique en ligne !

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