Rouge - Vert : Putsch écolo chez les métallos (4)

par François Ruffin 12/10/2016 paru dans le Fakir n°(69) mars - avril 2015

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On a besoin de vous

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C’est la troisième mi-temps, à la Bourse du Travail de Grenoble, l’heure de l’apéro chez les prolos. Entre l’armoire à pastis et la bibliothèque, comment il est né, ce débat sur la croissance ? Qui ils sont, les Fabrice, Marie-Laure, Yohann, Patrick, qui l’ont proposé et imposé ? Comment, avec eux, le mener plus loin ?

« Mais alors, comment ça vous est venu, l’idée de ce débat ? »
Au cinquième étage de la Bourse du Travail, à Grenoble, sur les tables en formica et dans des assiettes en plastique, on se tartine des sandwiches de pâté. Sauf Fabrice, jeune délégué CGT de Soitec, surnommé « la carotte » parce que végétarien.
C’est lui qui a présenté le rapport d’orientation, très orienté. D’emblée, à « la croissance est-elle la solution ? », il a tué tout suspense : sa réponse fut non, dix fois non, dénonçant « le dogme de la croissance et du productivisme », pointant les secteurs, transports, énergies, agriculture, qui recruteraient massivement avec la transition écologique, présentant le graphique qui nous est cher, comme quoi au-delà de 15 000 $ par habitant et par an le bien-être ne progresse plus, etc. A tel point que je m’interrogeais, moi : pourquoi ils m’ont fait venir ? A quoi je servais encore ?

Gadrey, via Fakir

Dans le brouhaha, Fabrice m’offre une tranche d’autobio :
« Quand j’étais étudiant, je militais à Greenpeace, et je m’exprime beaucoup, je ne suis pas du genre à mettre mon drapeau vert dans ma poche. Alors, à l’USTM, moi je titillais pas mal Patrick sur la décroissance, lui c’est plutôt le ‘rouge’, et ça ne le convainquait pas. Mais c’est quelqu’un de super-ouvert. Et là, c’est marrant que tu sois là, parce qu’en fait c’est parti de Fakir, j’ai découvert Jean Gadrey dans Fakir…
- Dans Fakir !?! »

(Je suis comme ça, je vais pas le cacher, plus que surpris, ému, ému et fier que notre feuille de chou, bricolée à Amiens, avec les moyens du bord, ce fanzine intello, soit lu, déjà c’est insolite, mais qu’en plus il change des choses, des petites choses, dans la conscience de gens, qu’il engendre des effets, même limités, sur le réel, c’est un miracle à n’y pas croire : on sert peut-être à quelque chose.
Je reprends :)
« Dans Fakir !?!
- Ouais, et j’ai lu son livre, Adieu à la croissance, et tu vois ici y a une bibliothèque… »

Non, je n’avais pas vu.
J’avais surtout repéré l’autre armoire, d’où Patrick sort le pastis, les bières, la bibine – et le décapsuleur CGT qui entonne L’Internationale à chaque cannette…
« … tu amènes tes livres, tu les recommandes. Et donc Patrick a lu le bouquin de Gadrey, et après il en a acheté dix, il les a balancés aux membres du bureau, il en a même distribué au national. Pour nous, le but, clairement, c’est de faire porter ça dans la CGT, jusqu’au sommet. »

Sens du travail

Pour ce putsch écolo, Fabrice n’a pas œuvré seul.
A ses côtés, Yohann, technicien chimiste chez Radiall, même pas trente ans, lecteur de Jean-Claude Michéa, syndiqué depuis à peine un an et déjà promu au bureau de l’Union Métallo 38.
Et la volubile Marie-Laure, la quarantaine, ouvrière passée technicienne chez STMicroelectronics :

On a besoin de l’industrie, là vous avez un stylo, une chaise, quatre murs, tout ça c’est de l’industrie, de la plasturgie, de la chimie, on en a besoin. Mais c’est certain qu’on fonce dans le mur, il faut qu’on s’arrête.
Et puis moi, ça me ramène partage du travail : on ne peut pas continuer non plus avec des gens qui travaillent trop, et d’autres pas du tout. Là, je ne comprends pas, ils vont augmenter le temps de travail pour réduire le chômage ! J’aime bien les maths, mais là ils vont devoir m’expliquer longtemps. Une vraie décroissance, ça passe par diminuer la durée du travail.
Et puis aussi, je crois, par lui rendre un sens, au travail : pour quoi je travaille ? Je suis entourée d’ingénieurs, de thésards, de docteurs, qui ne savent pas à quoi ils servent. Ils ont un bon boulot, un bon salaire, ils sont contents, mais je suis souvent interpelée là-dessus : ‘On n’a pas fait toutes ces études pour ça’.

Sauvé par l’usine

Et surtout, surtout, Patrick, qui gueule là « Du Bourgogne, ça vous va ? Passe la carafe, ste-plaît… » si fort que mon dictaphone sature, lui qui dans son bureau a installé une petite biblio et un coin bistro, qui te sert un whisky sans eau en citant Accardo, et qui essaie de tenir en équilibre, comme ça, entre les deux, entre la réflexion et l’action, entre une aspiration un peu intello et sa base prolo – jamais oubliée, jamais abandonnée : « Tu serais venu ce matin, avec moi, dans la petite boîte, t’aurais vu le… comment dire sans être euh… tout ce qu’on a débattu là, eux ils sont à dix kilomètres, et encore je suis gentil… Y a pas de réflexion… Et nous, à l’USTM, on veut qu’il y ait des prises de conscience…
- Mais de quoi ça te vient, toi ?
- Ouh la la, j’ai pas une éducation poussée, moi, il a fallu que je rattrape… J’écoute beaucoup France Culture.
- Mais comment t’as commencé ?
- Ce qui m’a sauvé, c’est l’usine. J’étais tailleur de pierre, il fallait faire quelque chose après la 5ème pour éviter la prison, et donc j’ai fait le tailleur, mais la vie chez un artisan, c’est ‘oui maître’, encore maintenant, alors j’ai quitté l’artisanat et l’usine Ascométal, ça m’a sauvé la vie. Je suis tombé sur son père, tiens, notamment, c’est marrant parce que maintenant lui il colle avec moi, et moi j’ai appris avec son père, c’est mignon. Je suis tombé dans le syndicat CGT, et oui, ça m’a sauvé la vie. En termes culturels.
« Je me souviens, moi, quand j’écoutais mon patron pour la première fois, qui nous montrait ses transparents, ses machins, j’étais là ‘putain ouais il a raison’, tout seul dans ma tête. Il a fini de parler, et là, son père, et le délégué syndical de l’époque, Roger Jeannot, ils ont pris la parole, ils avaient fait l’école du Parti, ils avaient étudié Marx et tout, et eux, quand je les ai écoutés, je me suis dit ‘putain, qu’est-ce que je suis con alors !’ (Rires.) Je n’ai pas de honte à le dire. Je me serais fait endormir par le patron, et ça m’a réveillé. Et maintenant, nous on a des jeunes, ils ont pas les armes, ils vont se faire endormir…
- Et comment tu t’es converti à l’écologie ?
- Parce qu’en fait, j’habite la montagne, je suis un amoureux de la montagne, et je la vois sans neige en hiver, et ça me traumatise. Chez moi, j’habite à 800 d’altitude, j’ai plus de neige. On est quoi ? Le 8 janvier. C’est la première fois de ma vie que je ne vois pas de neige le 8 janvier. Je suis pas un accro au ski, mais j’aime la montagne, avec les quatre décors, le printemps, l’été, l’automne, l’hiver, et là ils n’existent plus. Alors, on peut toujours dire ‘c’est pas dû à la pollution’, ‘c’est pas dû à l’action humaine’, n’empêche, les anciens, quand tu discutes avec les vieux, ils n’ont jamais vu une détérioration aussi rapide.
- Mais comment ça s’est traduit idéologiquement ?
- Pfff. Tu creuses, et tu lis, ce que j’essaie de faire, les livres d’Hervé Kempf, il en a fait trois… Et puis André Gorz, aussi, j’avais bien aimé d’ailleurs. On avait lu aussi, on se l’était partagé, Dominique Méda. Le journal La Décroissance, un peu, mais quand ils te disent qu’ils sont contre le divorce, pour des raisons écologiques, ouais, d’accord, ça utilise deux logements, la lumière, mais bon, euh, tu vas pas rester avec une femme pour économiser la lumière ! »

Que je l’avoue ici : j’aime Patrick.
Je voudrais cloner Patrick.
S’il divorce, je me ferai pédé et on économisera de la lumière ensemble !

Le cœur à l’arrêt

Bon, c’est bien, la métallurgie de l’Isère est conquise, nous voilà avancés.
Mais au-dessus ?
« Avec Marie-Laure et Patrick, raconte Fabrice, on est à la fédé, on monte à Montreuil tous les mois, et là on fait des interventions à chaque fois sur l’environnement.
- On a une fédé qui est ouverte,
appuie Marie-Laure. Martinez écoute…
- Vous dites ça parce qu’il est là !
je les vanne.
- Nan, c’est vrai. Au départ, il nous l’a dit : ‘Moi je ne suis pas d’accord, il faut de la croissance’, et on a discuté. Mais il n’y a pas eu de mise à l’écart. S’il avait eu, simplement, vous savez, le petit rictus que certains ont, tout le monde aurait été contre nous. Mais là, non. Nos remarques sont bien reçues. C’est un sujet qui peut faire son chemin.
- A notre congrès, y a eu des interves sur le protectionnisme, sur l’Europe, sur la sortie de l’euro… à la CGT ! »

Bon, admettons, ça progresse chez les métallos, mais c’est pas le cœur.
Pas la tête.
Le cœur, c’est la Conf’, la Confédération CGT, elle qui rassemble tous les syndicats de branches, de la SNCF, de la Santé, des artistes, toutes les unions locales, départementales, de Maubeuge, de Haute-Garonne, de Marseille, vers elle qu’affluent tous les courants, toutes les contradictions, et qui devrait les dépasser, insuffler une vision – au-delà des corporations.
« Quand la CGT manifeste pour le maintien des subventions aux exportations des poulets au Maghreb, regrette Fabrice, ça te met dans un truc pas tenable. Un syndicat confédéré, on doit avoir des perspectives, des débats, la Conf’ doit être motrice là-dessus. Or, aujourd’hui, le débat est ouvert au niveau de la Fédé, pas la Conf’.
- Des fois, on a l’impression que les câbles sont coupés avec la Conf’, on vit dans deux mondes parallèles. Y a qu’à voir : le temps de travail, dans la métallurgie, au congrès, c’est un truc central, et on représente quand même 50 % de l’industrie, ça devrait avoir du poids. Mais ça ne trouve aucun écho au niveau de la CGT, y a aucune campagne là-dessus. »

Parole au n°1

Puisque le n°1 des métallos CGT est là - et maintenant le n°1 de la CGT tout court -, j’en profite :
« Même pour la sauvegarde de la CGT, comment vous voulez perdurer, vous renforcer, si les questions qui traversent les militants, la société, ne trouvent pas d’écho dans le syndicat ?
- A la Conf’,
analyse (avec prudence) Philippe Martinez, y a plein de gens qui réfléchissent, mais tout seuls… Parce qu’aller se confronter, comme ici, dans des débats, ou dans des boîtes, il faut argumenter. ça, on ne l’a pas, ou plus. C’est lisse. C’est policé. Les dirigeants ont peur d’être contredits.
- La marche contre l’austérité, par exemple,
intervient Fabrice, on a pris Le Paon : ‘Pourquoi on n’y était pas ?’
- Non,
corrige Martinez, ‘pourquoi on n’a pas discuté si on y va ou pas ?’ Moi, j’étais contre notre participation, mais là, c’est lui qui a décidé tout seul…
- Bon, pas tout seul tout seul, j’espère pas,
tempère Fabrice, mais au niveau de la Conf’.
- Joker !
, sourit Martinez. Y a la presse, alors joker ! »
L’anti-lepaonisme est de rigueur, ces temps-ci.
Mais le mal est plus profond. Qu’on se souvienne de Bernard Thibault boudant les Conti, les Goodyear, les Guadeloupéens du LKP : tout ce qui bouge fait peur.
« Tous les jours des boîtes se barrent, s’échauffe Patrick. Tant que ça ne vient pas sur le ‘protectionnisme’, sur l’ ‘Europe’, on va perdre… C’est pas quatre-cinq personnes qui doivent décider de la ligne de la CGT…
- Surtout,
je commente, au fond, ils ne décident pas : ils décident de ne pas décider. Et ce qui domine, c’est la force de l’inertie.
- Quand tu n’as pas suffisamment d’identité,
tranche Martinez, quand tu n’es pas sûr de tes forces, tu n’organises pas de débats qui risquent de diviser, où tu peux te sentir dépassé. »

Bataillons sans la bataille

J’en suis à mon quatrième Pastis, et comme je manque d’entraînement, je décroche un peu. Je divague sur « à quoi sert un syndicat ? à quoi veut servir un syndicat ? », je rêvasse sur la Charte d’Amiens, en 1906, le truc qui sert de table de la loi à la CGT, où elle s’assignait « une double besogne, quotidienne et d’avenir » : « des revendications immédiates », mais aussi, dans les esprits, « la préparation de l’émancipation intégrale ».
Cet horizon a disparu.
Et même : tout horizon a disparu.
C’est le gros du mouvement ouvrier qui, en dépression, comme une huître, se replie sur lui-même, sur ses querelles internes, sur des « revendications immédiates », défensives qui plus est, contre les exigences du patronat, contre les « réformes » du gouvernement. Former et informer les militants, unifier une vision du monde, être une force spirituelle dans la société, la CGT y a largement renoncé.
Ou plutôt : sa tête y a renoncé.
Comme sous un choc, elle s’est évanouie – ou s’est mise en coma cérébral.
Son corps bouge encore, mais sans l’âme qui fait la vie, l’envie.
Et pourtant, quelle belle endormie !
694 857 adhérents.
« Seulement », il faudrait dire. Soit. Mais c’est plus que tous les partis de gauche réunis, PC, PG, PS, EELV, PRG, NPA, c’est plus même, à vue de nez, ou autant, à peu près, que tous les partis de France réunis ! Qu’on ne néglige pas les ruisseaux progressistes, Solidaires par exemple, des fractions de la CFDT même, reste que les bataillons sont là, à la CGT, mais des bataillons qui ne prennent pas part, ou trop peu, ou de loin, à la bataille des idées.
Et dedans, pourtant, combien de Fabrice ?
Combien de Yohann ?
Combien de Marie-Laure ?
Combien de Patrick ? « Il ne s’agit pas de faire de l’élitisme, qu’il continue, lui, malgré l’apéro qui se prolonge et le flou qui me gagne. Il faut de l’action, ça c’est sûr, mais si on ne débat pas de ça, si on ne comble pas ça, si on ne parle pas de l’urgence climatique et de comment nous on y répond, des délocalisations et de comment nous on y répond, c’est pas l’extérieur, ce sont pas les médias qui vont le faire. Et on les laisse penser à la place de nos adhérents ! On les laisse penser à notre place ! »
Comment imaginer une « écologie populaire » sans le mouvement ouvrier ?
Et un mouvement ouvrier sans, demain, l’écologie populaire ?

Que faire ?

Pour que la CGT s’empare de ces questions – productivisme, consumérisme, mais aussi protectionnisme, Europe, etc. – vous pouvez nous adresser vos réactions à ce papier, vos félicitations mais aussi critiques à l’USTM 38, vos souhaits aux dirigeants de la Conf’. Nous transmettrons.

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Vos commentaires

  • Le 12 octobre à 14:51, par Morane DURANTON En réponse à : Rouge - Vert : Putsch écolo chez les métallos (4)

    Bonjour, j’aime beaucoup cet article - 70 balais, ayant toujours été avec mon époux près et avec la CGT, surtout près du peuple en général, je me souviens de belles luttes dans les entreprises où nous bataillions !...il est vrai que l’esprit a bien changé, nous étions solidaires un max, et passions des heures à préparer l’avenir de nos descendants...une sale impression que les gens n’entendent plus le vrai sens des mots...que nous ne marchons plus ensemble vers un but d’amélioration...et maintenant cette amélioration doit forcément passer par un ralentissement de nos activités et un plus grand partage des tâches...tout parait en contradiction dès qu’on essaie de décortiquer la société...il nous faut être plus homogènes dans nos exigences et surtout retrouver ce sens du soutien...l’individualisme doit périr sinon c’est nous qui périront !...mon soutien indéfectible en tout cas lors de vos prochaines luttes...