Rouge - Vert : Le dogme ébréché (3)

par L’équipe de Fakir 08/10/2016 paru dans le Fakir n°(69) mars - avril 2015

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Devant 110 délégués, de Alcatel, de Citroën, de Caterpillar, de Rolls-Royce, etc., s’est donc tenu ce débat – inédit à la CGT : « La croissance est-elle la solution ? »
Extraits, un peu en vrac, lors des échanges à la tribune et après.

Le double leurre
Eric Piolle, maire de Grenoble :

Il y a un double leurre : d’un côté, celui de la croissance, de l’autre celui du chômage.
Dans les années 80, on nous expliquait qu’il fallait 4% de croissance pour que tout aille mieux, puisqu’on était à environ 1,7 %. Dans les années 90, c’est devenu 2,5 %, et on nous promettait que tout s’améliorerait. Et donc maintenant, nouvelle étape, on devrait être à 0,3%, ça va, on s’en sort, -0,1% ça serait la récession, la catastrophe, mais ce qu’il nous faudrait, c’est atteindre 1 %, c’est le nouveau seuil mythique.
Le projet du PS de 2012, lui, il était fondé sur ce pari : 1,8% en 2013, 2% en 2014, 2,3 % en 2015, 2,5% en 2016... Là, avec le PIB, on vit dans une complète fiction, déconnectée de la vie réelle et des enjeux pour l’avenir. A la place, on devrait choisir d’autres indices : par exemple, l’espérance de vie en bonne santé a reculé, en France, depuis 2006, donc depuis une décennie. L’espérance de vie tout court diminue, en Allemagne, pour les 20 % les plus pauvres.
Donc, premier leurre.
Le deuxième, c’est le sous-emploi. 3,5 millions de chômeurs, et c’est dramatique. Mais qu’on y ajoute les départements d’outre-mer, les catégories B et C, les D et E, qui sont cachés parce qu’on leur file un stage, les bénéficiaires du RSA sans activité, les jeunes suivis dans les missions locales, vous êtes au-delà des sept millions. Dans l’autre sens, décomposons la population active : 28 millions d’actifs, mais vous enlevez les 5,5 millions de fonctionnaires et de précaires, parce que l’Etat ne compte pas embaucher. Vous soustrayez les deux millions de professions libérales, avec des numerus clausus. Il reste vingt millions de salariés du privé, mais il y a encore un petit million qui ne vit que de la dépense publique, les enseignants du privé, tous les travaux publics, ceux qui sont à ma porte tous les jours pour demander du boulot. Et puis vous ôtez, enfin, évidemment, les six millions d’inscrits à Pole emploi et vous arrivez entre 14 et 15 millions de salariés du privé.
Et c’est dans cet espace-là qu’on espère résoudre le chômage ! Donc, on a sept millions de sous-employés qu’on espère faire rentrer dans ces 14 millions, et tout ça grâce à la simple croissance, de 0,7 ou 1 ou même 1,5 % ! Ce double leurre est franchement paralysant.

Maîtrise industrielle
Philippe Martinez, secrétaire de la fédération métallurgie :

Avec quels outils va-t-on mener la transition écologique ?
Quand on laisse vendre une entreprise comme Alstom, qui ne fait pas rien quand même, qui fait de l’énergie et des transports ! On la laisse vendre, dans des conditions scandaleuses, à l’entreprise américaine General Electric. Et le gouvernement de gauche, Montebourg, a laissé faire ça, Macron s’est occupé personnellement du dossier quand il était à l’Elysée… Après ça, on peut toujours parler de « bataille pour l’environnement », mais les moyens industriels nous échappent, on n’a plus de maîtrise publique de l’énergie et du transport !
La semaine dernière, je me trouvais à Lorient, dans un chantier naval qui risque de fermer à cause, toujours, de la rentabilité financière. Et vous savez quelle est leur spécialité ? C’est les bateaux électriques. Est-ce qu’aujourd’hui, pour la navigation fluviale, on n’a pas besoin de barges électriques ? Est-ce qu’on doit fermer cette piste ? Laisser disparaître un potentiel ?
Ce qui doit nous guider, c’est la réponse aux besoins.
C’est pour ça, quand je vois, près d’ici, à Voiron, Thalès qui se retire d’une usine de matériel médical, pour cause de rentabilité toujours, ah bon ? Parce que nos hôpitaux, nos médecins, nos malades, n’ont pas besoin de machines pour mesurer la tension ?

Mot dévoyé
Philippe Martinez, secrétaire de la fédération métallurgie :

Les mots sont dévoyés, les capitalistes sont malins pour ça.
Avant, on pouvait parler de « réforme », c’était positif. Maintenant, quand on entend le mot réforme, on se dit : « Qu’est-ce qu’ils vont encore nous piquer ? »
Je pense que c’était pareil pour le mot « croissance ». Avant, pour nous, il signifiait « développement », « bien être », « progrès ». Je suis convaincu que, en effet, aujourd’hui, ça a changé. Je me souviens d’un ancien patron de Renault, puisque je suis de chez Renault, qui nous parlait de « croissance rentable », on lui disait « Non non, on n’est pas d’accord avec ça ».
C’est pour ça qu’on a repris cette formule, un peu trop générale à mon goût, un peu trop globale, enfin qui essaie de dire ça, de « développement humain durable ». Justement pour sortir de ce consensus, autour de la croissance.
Au passage, je l’ai dit, je travaillais chez Renault, à Billancourt, dans l’île Seguin, et oui, je suis un peu nostalgique, pas de tout mais un peu. On nous a dit « C’est une usine qui pue et qui pollue. » Pourtant, il y avait le train qui arrivait dans l’usine, il y avait le fleuve, qui permettait de mettre des voitures sur des bateaux pour les emmener vers la mer. Il y avait le métro qui arrivait à côté, il y avait les autobus, il y avait soixante lignes de cars pour ramener les salariés chez eux. Mais ils ont dit : « c’est ringard. C’est pourri, ça pue, ça pollue ». Eh bien, on a fermé. Et on a été déménagés trente kilomètres plus loin, un beau truc hein, en pleine campagne, on a foutu les champs en l’air, et maintenant, les douze mille salarié qui travaillent là-bas, ils y vont avec leur voiture.
Il faut s’appuyer, et ça nous on doit l’apporter, sur le vécu des salariés, sur leur expertise.

Un repoussoir
Dans la salle, Marc, délégué STMicroelectronics

Je voudrais souligner une schizophrénie qu’on vit, chez ST.
D’un côté, on est pour la croissance, on défend le développement de notre industrie, en Europe, en France, à Grenoble. Dans nos tracts, on réclame en permanence des investissements, des embauches.
De l’autre, plus rarement, on émet des critiques décroissantes, on intervient au Conseil général sur les risques des nanoparticules, on dénonce les puces RFID, on s’inquiète pour l’eau dans le bassin du Grésivaudan…
Mais au quotidien, dans nos actions, on reste pris dans les urgences productivistes. Alors qu’on connaît les autres urgences, climatiques, la pollution, les matières premières.
Là-dessus, la CGT est trop silencieuse, elle maintient une grande confiance dans le progrès technologique, elle ne parle pas fort. Sur Notre-Dame-des-Landes, on est à la rue, on ne dit rien sur le barrage de Sivens. Et là, moi je vois autour de moi des salariés très engagés dans l’écologie, avec qui on discute, mais qui nous regardent comme un repoussoir. Pour eux, nous n’avons pas changé, nous sommes comme avant, des productivistes. On loupe de bons militants, qui nous perçoivent comme étant « dans l’autre camp ».
Alors, je voudrais demander que faire ? On est là avec nos tracts qui répondent à l’urgence.

François Ruffin : Je me souviens d’une discussion avec Bernard Friot, où il se demandait pourquoi les syndicats ne se saisissaient pas de son salaire universel. Et je réfléchissais, je lui disais : « Mais comment les gars de Goodyear pourraient distribuer, alors que leur usine est menacée de fermeture, un truc sur le salaire universel ? » On en était arrivés à l’idée qu’il fallait des tracts bi-face : d’un côté, oui, on répond à l’urgence, non aux suppressions d’emplois, etc., mais de l’autre côté, on relève le nez, on rouvre l’espoir.
Mais je dirais aussi que la réponse, elle ne peut pas être strictement syndicale : elle est évidemment politique. Et là, ça renvoie à un désarroi, au nôtre, de ne pas avoir de forces organisées, avec une masse critique suffisante, au moins pour débattre, pour aller vers quelque chose ensemble.

La fin du « toujours plus »
René Fontaine, retraité d’EDF-GDF

C’est bien que nous ayons, aujourd’hui, ce regard critique, parce que le syndicalisme s’est constitué au fil de la société productiviste, consumériste, de croissance, et il a rempli un rôle important : partager. Mais de plus en plus, au sein de notre groupe, on est amenés à se re-questionner, on y est obligés par exemple par la raréfaction des ressources.
ça ne peut pas être « toujours plus », il faut continuer à agir pour une plus juste répartition, c’est certain, mais nous devons défricher de nouvelles pistes.

Tétanie idéologique
François Ruffin, rédac’chef de Fakir

Les intellos écolos s’accordent là-dessus : l’intervention politique clé, c’est la réduction du temps de travail. C’est elle qui fait sortir du « travailler plus pour gagner plus », et aller vers le « consommer moins, répartir mieux ».
Aujourd’hui, la CGT mène une bataille contre le travail du dimanche. Mais avec une sociolinguiste du CNRS, à la retraite maintenant, Josette Lefèvre, qui a enregistré et transcrit tous vos congrès depuis quarante ans, on a regardé sur son ordi : que raconte, qu’a raconté, la CGT sur le travail de nuit ?
Jusqu’en 1992, « réduire ou éliminer le travail de nuit » est répété trois, quatre, cinq, huit fois par congrès. Puis cette revendication disparaît complètement des discussions.
De même, « l’abaissement progressif à 35 heures par semaine sans diminution des salaires » (1978) est une exigence historique de la CGT. Mais sitôt cette mesure obtenue, sous Jospin, « 35 heures » disparaît du vocabulaire : le syndicat n’en tire aucun bilan, critique, contrasté. N’envisage donc aucune correction, ou un prolongement vers les 32 heures...
Dans la foulée, on a regardé aussi les expressions « durée du travail » et « temps de travail » - qui s’évanouissent, elles aussi, après les lois Aubry : ces sujets ne sont plus débattus.

Philippe Martinez : On est contre le travail de nuit, je te rassure camarade. Simplement, avant, on mettait tout dans un document d’orientation, maintenant on fait des fiches revendicatives derrière, donc il faut lire les deux. (Rires du public.) Des fois, il y a tellement de trucs à lire, les camarades de l’UD peuvent en descendre, je suis sûr qu’à l’UD, il y a encore des fiches revendicatives de la CGT. On est contre le travail de nuit. Parce que, à quoi ça sert, de produire la nuit, quand c’est pas une mission de service public ? A quoi ça sert ? Est-ce que fabriquer des avions, des voitures, la nuit, c’est nécessaire ?
Nicolas Benoît, délégué Caterpillar : Y a pas besoin de gaspiller du papier, les repères revendicatifs, on les trouve sur Internet.

F.R. : Soit, admettons que le « travail de nuit » se trouve dans les annexes [ce qui est exact, après vérification], mais on ne peut pas s’en tirer par « On ne veut pas que le document soit trop gros ». Excusez-moi, mais face à la disparition de cette question, cruciale, de la diminution du temps de travail, qui n’est pas débattue lors des congrès, qui n’est donc pas un axe offensif, s’en sortir par une pirouette, c’est ne pas saisir la crise qu’a traversée, que continue de traverser, le mouvement ouvrier. Il faut comprendre l’amorphie idéologique de la CGT, qui a été déboussolée doublement, avec le passage de la gauche au pouvoir dans les années 80, avec la chute du socialisme réel en Union soviétique, qui se demandait il y a vingt ans, quand on lit le congrès de 1989, si le syndicalisme continuerait d’exister, qui non seulement continue d’exister mais n’est pas devenue une CFDT-bis… même si la CGT ne sait pas trop ce qu’elle devient. Il ne faut pas nier cet écrasement politique, psychologique, et même si notre débat aujourd’hui me donne de l’espoir, on est pris dans cette dépression-là, qui explique largement la tétanie.

Soigner le cancer
Nicolas Benoît, délégué à Caterpillar

La discussion doit être « Comment on organise la société ? », « Comment on travaille moins ? », « Comment on se répartit les richesses ? », et surtout : « Quels sont les besoins ? » Je prendrai la recherche. Moi, je vois pas comment demain comment on peut soigner les cancers si on n’accentue pas la recherche, par exemple sur le nucléaire. Il faut qu’on donne de l’argent pour les chercheurs, pour développer ensuite la production, embaucher les gens. C’est le progrès, c’est pas la croissance, c’est le progrès.

François Ruffin : Comment on soigne les cancers ? C’est intéressant, ça renvoie encore à la croissance. Je lisais ça cet hiver : depuis trois décennies, il y a une augmentation, grosso modo, de 50 % des cas de cancers chez les enfants.
Comment on résout ce problème là ? Par le progrès technique ? En espérant que l’on va mettre en place de nouveaux appareils ? C’est une réponse « croissantiste » finalement, ce sont les « plans cancers », qui se révèlent des échecs d’ailleurs.
Je ne dis pas d’abandonner la recherche, mais on peut aussi prévenir avant de soigner, par l’analyse des facteurs épidémiologiques, en termes de pollution, de stress des parents, et ainsi de suite. Car si, en effet, on progresse technologiquement, mais que derrière les effets macros, de particules dans l’air, de chimie dans la bouffe, de pauvreté aussi, augmentent les cancers, bah on n’est pas bien avancé avec ce progrès.

Une tonne de fric
Laurent, CGT, chercheur à la fac

Dans notre « écosystème de l’innovation », puisqu’on appelle ça comme ça, on mobilise la recherche publique, l’Université, pour STMicroelectronics et d’autres boîtes, mais sans réponse à des besoins réels. Et pour des entreprises qui, en plus, ne développent même pas la production ici, qui vont pour ça en Asie !
Dans nos syndicats, on se sent aspirés dans ce système. Les copains voient bien que ça pose des questions sur le sens du travail. Moi je suis à Minatech, on a des moyens énormes de l’Université mis au service de STMicroelectronics, alors qu’on balance une tonne de fric là-dedans, alors que d’autres labos à Grenoble, qui ne sont pas au service de l’industrie, ont des moyens en chute libre.

Finalité de l’entreprise
Fabrice Lallemand, délégué CGT chez Soitec :

Moi, je suis végétarien, je circule à vélo, mais c’est vrai que je ne suis pas à l’aise avec mon activité professionnelle, avec sa finalité. Soitec fabrique des semi-conducteurs, des plaquettes de silicium, que vont utiliser Samsung ou Intel. Donc, je participe à l’industrie des gadgets.
Mais il m’est déjà arrivé pire. Mon chef voulait me confier un projet pour l’armement américain, une boîte qui était en lien avec Israël et tout ça. Je suis allé le voir dans son bureau : ‘Moi, je ne veux pas bosser là-dessus.’ Mais en sachant très bien, c’était hypocrite, que si moi je bottais en touche, la collègue d’à côté, elle accepterait. Il aurait mieux valu que je prenne le projet et que je le plante, volontairement, que je le sabote. Mais je n’en suis pas là.
En même temps, je suis dans une boîte qui a viré un tiers de l’effectif, on est descendus de 1200 à 800 salariés, donc, au quotidien, je suis pris dans ce travail syndical, la bagarre de l’emploi. Quand je suis arrivé, ça s’est un peu frité avec la déléguée syndicale, qui faisait ça à l’ancienne, mais maintenant on forme une super-équipe, on est passés de trois syndiqués à plus de cent. On a mené deux grosses grèves, deux fois une semaine, sur les salaires et les conditions de travail, donc les bases. Mais c’est toute la difficulté d’un syndicat de boîte : comment ne pas arrêter tes revendications au portail ? En CE, je pose la question de la finalité de l’entreprise : la direction me prend pour un Martien. Tu pisses dans un violon.

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