Pour Antoine, petit causeux, grind faiseux (2)

par François Ruffin 18/06/2016 paru dans le Fakir n°(67) septembre - octobre 2014

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Ce weekend, comme l’année dernière, la famille d’Antoine et son ancien club d’Eaucourt-sur-Somme organisent le Challenge Antoine Dumini.
Notre copain, Chief economist de Fakir, qui tenait la rubrique Wikiluttes, animait notre page Facebook, est décédé à 26 balais il y a deux ans. On republie cet article, écrit en son hommage à l’automne 2014.

Un jour, sans prévenir, on a reçu un courriel dans notre boîte :

De : Antoine 9 juin 2013, 6 h 32
A : François, Eric, Pierre.

Sujet : ça va ?

Il y a deux questions pour lesquelles j’ai beaucoup de mal à répondre.
La première est de savoir si je suis favorable ou non à la sortie de l’euro (même si finalement je pense avoir tranché).


La seconde est lorsque l’on me demande si je vais bien.


Dans 99 % des cas je réponds toujours : Oui.


Disons que, si je n’allais pas bien, je n’aurais pas pris le bus pour venir jusqu’au local et je n’aurais pas grimpé la mini côte qui va de l’arrêt du bus au journal. 


Seulement cette réponse apparaît le plus souvent incomplète. 

Je pense que, pour moi, il va être assez difficile de vous revoir de si tôt alors prendre le temps de tout mettre par écrit m’en fera gagner à l’avenir. 
Et puis ça me permettra aussi, sans doute, d’être plus clair à propos de ma maladie, car, parfois, votre bonne volonté à essayer de comprendre se heurte à mes explications floues.

Un oui cachant un non


Disons le clairement : Non ça ne va pas.
J’ai regardé ce matin la planche de travail sur la cuisine.
Comme tout le monde j’y ai déposé des fruits, des couverts, du thé, du café, de la farine.
Mais surtout, sur le devant, résidaient de manière impériale deux sacs de médicaments. 

Je ne me rappelle plus à partir de quand ceux-ci ont fait partie de mon décor et de mon quotidien : 3 ou 4 ans sans doute, il est rare que je n’aie pas quelque chose à prendre.


Car il y a le traitement mais surtout les effets secondaires. Ceux-là peuvent être des nausées, de la fatigue, de la fièvre, mais là, actuellement, c’est les douleurs que je dois chercher à amortir.
J’ai 25 ans et pourtant j’ai des médicaments à prendre comme des papys de 70 ans.
Il est 1 h 02, et je dois sans doute entamer mon deuxième mois à peu près d’insomnie.

Considération physique

Malgré ces antidouleurs, mon dos continue de me faire très mal (dans le bas), ainsi que mes adducteurs. J’ai été réveillé une heure seulement après m’être couché.
Je marche d’une manière très courbée, et, surtout, je dois trouver un banc toutes les dix minutes pour me reposer quand on décide de sortir.
J’avais rendez-vous mercredi pour boire un verre avec Mathieu et Adrien place Gambetta. Je suis arrivé en retard d’une dizaine de minutes (motif officiel je cuisinais et c’était pas encore cuit) alors qu’en fait c’est juste que j’ai mis plus de 20 min. pour faire le trajet (normalement ça en nécessite 7 environ).
Mathieu a failli me démasquer car il m’avait vu au loin assis sur un banc, seulement, devenu pro de la dissimulation j’ai réussi à dire un truc pour qu’il ne fasse pas le lien.

L’aspect physique actuellement est dur. Vous m’avez connu il y a 3 ans maintenant (et encore vous m’avez pas connu avant ma maladie).
D’un profil plutôt baraqué je suis passé à un profil tout sec, pas sortant d’Auschwitz pour le moment, mais presque (faut voir mes biceps...).
J’ai perdu 13 kg au total depuis le début, je n’ai plus de muscles du tout, il faut s’adapter.
Mais quelle frustration et quelle ironie pour quelqu’un dont on disait au football qu’il avait trois poumons. Je suis en effet incapable aujourd’hui de courir 20 mètres sans tousser après et sans que cela nécessite une dizaine de minutes de récupération. A vrai dire je ne cherche même plus à courir pour prendre le bus, je préfère attendre le prochain.

Aspect spatial

On vit dans un studio étudiant avec Caroline. Une grande pièce, une cuisine collée à celle-ci, une salle de bains, des toilettes et c’est tout.
Or, comme je vous l’ai dit, mes insomnies sont nombreuses.
Quand je n’arrive pas à dormir, comme ce soir, la solution consiste à me mettre dans la salle de bains après un joli numéro d’équilibriste pour ne pas la réveiller :
J’utilise la lumière de mon téléphone portable pour me déplacer.
Je déplace lentement et doucement la chaise de cuisine pour l’installer dans la salle de bains.
J’allume la box Internet pour essayer de travailler et je mets des livres dessus pour cacher la luminosité de celle-ci. Idem pour la multiprise.
Je récupère une bouteille d’eau que j’amène sur la pointe des pieds ainsi que ma couverture chauffante pour la caler dans mon bas du dos après.
Je déplace doucement le panier de linge pour pouvoir fermer la porte, j’allume la lumière de la salle de bains et je ferme la porte sans la faire craquer.
Ouf c’est réussi je ne l’ai pas réveillée.

Aspect moral

L’aspect moral c’est avant tout l’inquiétude, la peur que l’on essaye d’oublier. Que j’aie mal comme ça au dos n’est vraiment pas normal.
La dernière fois que j’ai eu ça c’était lié à un ganglion qui était apparu à un mauvais endroit et qui comprimait mes vertèbres. C’était fin octobre et ça m’avait valu deux semaines de radiothérapie à Reims.
Je passe ici les suspenses auxquels j’ai eu le droit : à savoir qu’à l’origine les médecins pensaient que le ganglion avait infiltré la moelle épinière et m’avaient demandé de venir en catastrophe à l’hôpital pour voir si je n’avais aucun trouble neurologique (une jambe qui partirait dans un sens sans raison etc.).
Aujourd’hui il se peut que l’histoire se répète même si d’autres choses sont envisageables : hernies discales ou simplement mon traitement qui est trop fort pour le pauvre être trop fragile que je suis.
J’ai rendez-vous lundi à l’hôpital où j’aurai normalement les résultats de mon scanner, je serai vite fixé.

L’aspect moral c’est voir également dans le ton des parents au téléphone, dans celui de vos tantes ou autres, de la compassion et de la tristesse.
La première étouffe beaucoup, la seconde énerve.
Que c’est pénible de savoir que l’on inquiète et que l’on fait du mal aux gens que l’on aime. Eux savent aussi qu’à mon âge je ne devrais pas subir ça, et même si c’est la vie ma pauvre Lucette, ça fait quand même mal.

Perspectives

Avoir 25 ans et ne pas pouvoir faire un seul projet. C’est dur.

Pour combien de temps je vais encore en avoir ? 1 an ? 5 ? 10 ? Est-ce que je vais mourir avant ? Aucune idée, je n’ai aucune visibilité. Vivre au jour le jour pour moi c’est pas un slogan mais une vérité. Du jour au lendemain tout peut changer.
Les projets que font les autres jeunes en couple de notre âge me et nous sont interdits.

Je m’arrête là.


J’ai voulu vous présenter à peu près les enjeux de cette question « ça va ? » qui paraît pourtant anodine.

Je rigole souvent intérieurement quand des personnes me disent au local que je ne viens « pas souvent  ».
Ils ignorent le combat que c’est pour moi de venir mais au fond ça semble tellement inimaginable, et je fais tout aussi pour que cela reste comme ça sinon j’étoufferais.
A la fac je dissimule aussi quand je le peux.
Je suis un amoureux de Goffman et de son ouvrage Stigmate.
Dissimuler permet de ne pas fausser les relations sociales mais ça permet aussi, un peu, parfois de se sentir normal.

Antoine était physiquement atteint, donc, mais moralement touché également, assez intelligent– mais qui ne l’est pas ? – pour redouter la fin. Et pourtant, il a continué à lire, à agir, à aimer presque normalement, voire plus que normalement.

Il a enseigné au lycée de Doullens, et avec engagement, apportant de l’envie aux élèves, faisant traîner les réunions parents-profs jusqu’à la nuit, pour mieux les rassurer, mieux les guider, évitant autant que possible les arrêts-maladie.
Il a obtenu sur le fil son Capes, dans des circonstances médicales homériques, chaque marche grimpée vers sa salle d’examen équivalant à un exploit de marathonien.
Il est monté au stade Bollaert, dans le petit minicar fakirien, pour soutenir Lens dans sa remontée en Ligue 1.
Il a rendu visite à Caroline, chaque midi, à la bibliothèque, pour déjeuner en sa compagnie.
Il a soigné ses plantes dans son jardinet.
Il a pris des vacances en Gironde.
Tous ces gestes, pour nous si ordinaires, lui ont réclamé un énorme effort. Mais lui ont apporté une immense joie.
«  Plus que normalement », j’écrivais plus haut, parce que la présence de la maladie, et derrière elle, potentiellement, inconsciemment, de la mort, a rendu chaque journée plus précieuse, chaque heure plus intense même dans sa banalité.

Je vais dire un truc horrible, ici, sans doute incompréhensible au vu de la tragédie : j’éprouve un sentiment de bizarre plénitude.
Pour nous deux, d’abord : je suis sans regret.
Nous avons vécu pleinement ces années. Et j’étais heureux, ce printemps, que Comment ils nous ont volé le football paraisse, malgré les obstacles, les chimios et les rechutes, comme un cadeau que je lui offrais, ocazou, nos deux noms en couve côte à côte, mon épilogue livré comme un hommage (discret), et qu’il puisse porter ce livre, au repaire d’Abbeville, à Ce soir ou jamais, auprès des jeunes d’Aubervilliers, qu’il éprouve des instants d’enthousiasme, même dans sa dernière ligne droite.

Bien au-delà, plénitude, parce que quels furent ses choix ?
Se sachant condamné, ou au moins le redoutant, Antoine aurait pu partir pour un tour du monde, ou tester toutes les drogues, ou je ne sais quelles fuites.
Il est resté là, posément, parmi les siens.
Pour le temps qui lui était imparti, il a donné à sa vie une direction, un sens quand d’autres existences, bien plus longues, en paraissent dépourvues, absurdes. Et si la sienne s’était poursuivie, nul doute qu’il l’aurait prolongée ainsi, approfondie, aux côtés de Caroline, de sa famille, de ses élèves, de nous aussi.
Malgré les douleurs, il a su éprouver du bonheur, et assez constamment même : il était apte à ça.
Il a su en donner à ses proches, aussi.

Cette plénitude ne va pas sans gâchis.
Dans Vie et mort de Léon Trotsky, un passage de Victor Serge me fait penser à lui :

Tous les traits de son caractère, de son esprit, de sa vision de la vie appartenait depuis plus d’un siècle à l’intelligentsia révolutionnaire russe. Des dizaines de milliers de combattants les eurent, les avaient à ses côtés (et je n’exclus pas de cette foule beaucoup de ses adversaires). Ces générations l’avaient porté, formé, elles vivaient en lui, et la sienne, produite par les mêmes circonstances historiques, lui était dans son ensemble identique. J’ai tant de noms, tant de visages sous les yeux, en écrivant ces lignes que j’y vois une vérité éclatante. Cette génération, il a fallu la détruire tout entière pour rabaisser le niveau de notre temps.

A travers lui, je voyais monter «  le niveau de notre temps ».
Malgré sa jeunesse, et malgré sa déformante formation d’économie, Antoine était déjà vacciné contre les bienfaits du libre-échange, la libre circulation des capitaux, les avantages comparatifs, l’impératif de croissance, il soupesait tout cela calmement, avec des lectures, des faits, des statistiques, presque scientifiquement. Il ne s’emballait pas davantage, à l’inverse, pour une tant promise chute du capitalisme, grand soir et aube nouvelle.
Je serais prétentieux, je parlerais chez Antoine d’un « rapport au temps  », d’un « regard sur l’histoire », d’une histoire qui ne fait pas des grands bonds en avant, qui ne bouleverse pas d’un coup de baguette révolutionnaire les existences, mais où, au contraire, les législations n’entrent en vigueur que des décennies plus tard, où les conquêtes, modérées, ne viennent qu’après cent échecs, après des impasses, des fourvoiements, d’étranges alliances.
J’observais sa sérénité critique, moi qui fut d’abord dépourvu de critique, puis de sérénité. Un intellectuel se formait sous mes yeux, qui prendrait un jour sa place dans l’arène publique, avec retard sans doute, avec lenteur, car il lui faudrait s’estimer légitime, se départir de sa modestie.
J’avais la certitude d’avoir, à mes côtés, un grand homme.
J’aurais voulu qu’il accomplisse une grande œuvre.

Le gâchis, surtout, c’est qu’il n’ait pas joué au foot plus longtemps.
Sans déc.
Qu’il n’ait pas couru des semis, ou des marathons complets, avec son père.
Que nous n’ayons pas pédalé, sans relâche, sur le chemin de halage jusqu’à la mer.
Tous ces efforts, non pas « pour le plaisir » : Antoine prenait le sport au sérieux, lieu où s’aiguise la combativité. Où il s’était préparé, sans le savoir, pour sa lutte finale.

Il n’a prévenu personne.
Des «  au revoir », aucun « adieu ».
Je ne sais pas, pour moi, je verrais un truc plus grandiloquent, genre Brel,
« A mon dernier repas, je veux voir mes frères
et mes chiens et mes chats et le bord de la mer
 »,
un peu de mélo, je me barre merde ça vaut bien des sanglots.
Mais lui, non, jusqu’au dernier rencard, il ne veut pas déranger, on cause du Racing Club de Lens, de la Playstation et des voyages en auto-stop de Léo.
C’était pas seulement pour nous protéger, qu’il faisait le cachottier, pas seulement pour ne pas se décourager lui-même, mais pour qu’on s’adresse à lui, jusqu’au bout, comme à un vivant, et non comme à un cadavre en partance, avec une solennité mensongère.

A la fin de Aurélie, journal d’une O.S., l’héroïne meurt, elle aussi, et ce sont ses camarades qui prennent le relais pour raconter :

A Angelo, de sa voix faible mais convaincue, elle insista : « Il faut continuer. »
Recevoir dans ces conditions une mission de fidélité à la classe ouvrière est sans doute une marque de confiance d’Aurélie envers ses amis, mais aussi une astreinte d’engagement pour eux. Lorsqu’il leur arrivera de baisser les bras, de céder au découragement devant les difficultés, de chercher refuge dans la facilité du repli sur soi en oubliant les autres, Aurélie sera présente dans leur esprit, avec son ultime insistance pour qu’ils continuent à lutter avec les opprimés. Au-delà, c’est à tous ses camarades du Mouvement ouvrier qu’elle demandait à poursuivre le chemin.

Bien reçu, Antoine.
« Il faut continuer. »
Et lorsqu’il nous arrivera de baisser les bras, de céder au découragement devant les difficultés, de chercher refuge dans la facilité du repli sur soi en oubliant les autres, tu seras présent dans nos esprits.

L’hécatombe

Mais y a quoi ?
Une réderie ?
Sur le bas côté, le long de la D901, y a des voitures garées sur des centaines de mètres. Et pareil sur les chemins de terre perpendiculaires.
Je cale mon Berlingo en vrac, à moitié sur un talus.
Ce lundi 23 novembre 2015, à Eaucourt-sur-Somme, c’est l’enterrement de Franck Hernat, dirigeant du club de foot, décédé à 48 ans d’une rupture d’anévrisme. Impossible d’accéder à l’église, qui déborde, une foule se presse autour, envahissant les allées du cimetière.

Les mains dans les poches, piétinant sur les graviers, on attend en silence. De derrière les vitraux, nous parviennent, vaguement, un chant, un sermon, un sanglot au micro.
Sur les collines, les pales des éoliennes sont à l’arrêt, quasiment. Tout comme les rares nuages blancs dans le ciel bleu, immobiles, si paisibles.
Je rêvasse.
Y a pas mieux à faire.

On sert à rien, on pourrait penser, à attendre là, pour quoi ? Pour, tout à l’heure, faire le tour du cercueil, agiter une branche de buis en un signe de croix, pour les croyants, ou simplement toucher le bois d’un doigt pour les autres ?
On perd notre temps.
Et le temps, c’est de l’argent.
Justement…

« Tu devrais installer ton lit au stade !  » conseillait sa femme Elisabeth à Franck.
On a décrit ailleurs comment eux deux, lui d’abord, elle à sa suite, se dévouaient au club d’Eaucourt, aux « gamins », assistant aux entraînements, traçant le terrain, lavant et repassant les maillots, conduisant les jeunes lors des déplacements, y consacrant leurs week-ends, et tout ça, pas pour de l’argent (voir notre livre, Comment il nous ont volé le football).

Avec lui, avec ses collègues, avec sa famille, on a co-organisé le « tournoi Antoine Dumini », et le bureau du club s’est réuni en soirées, et ils ont collé des affiches dans les villages du coin, et ils ont prévenu des arbitres, imprimé des tee-shirts, tenu la buvette, et tout ça, pas pour de l’argent.

C’était pas son genre, à Franck, les grands mots, et jamais il se serait proclamé « anticapitaliste », jamais il serait parti en de fumeux discours.
Mais dans ses actes, il avait déjà extrait sa vie, assez largement, des rapports monétaires. A-capitaliste, je dirais. Il travaillait, certes, comme chauffeur, avant de se retrouver au chômage ces derniers mois, mais le cœur de son existence, le stade, le club, le foot, n’était pas guidé par ça, pas par l’argent, par l’accumulation de richesses. Plutôt, sans doute, par la reconnaissance de ses voisins, de ses copains.

Et c’est à ça qu’ils sont venus rendre hommage, aujourd’hui, par centaines, ses voisins, ses copains. A son dévouement. A son désintéressement. Cet après-midi, à poireauter entre les tombes, à perdre notre temps qui est de l’argent, nous sommes tous a-capitalistes avec Franck Hernat, en son honneur.

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