Mr Dupont à l’Assemblée

par François Ruffin 04/07/2016 paru dans le Fakir n°(74) 20 février 2016

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A l’Assemblée, je rends visite à un ex-député socialiste : a-t-il vu Mr Smith au Sénat ? Il faut voir, il faut montrer ce film de Capra, pour que nos âmes grises, désabusées, déboussolées, retrouvent la lumière.

« Je ne vous propose pas de café, vous m’excuserez, je n’ai plus d’assistante... »
On s’installe dans son tout petit bureau.
Philippe Noguès, député, a claqué la porte du parti socialiste cet été, après la loi Macron, et on vient comprendre pourquoi lui et pas les autres. Pourquoi les 287 autres râlent, s’abstiennent, traînent des pieds, mais demeurent au PS : parce que le virage libéral leur convient ? Par fidélité à un parcours, à un groupe, à un passé commun ? L’étroitesse de son placard-bureau, et l’absence d’assistante, offrent déjà une fort concrète réponse…
Mais pourquoi lui, alors ? Pourquoi a-t-il franchi le pas ?
Lui se présente volontiers comme un « Monsieur Toulmonde », qui n’a fait ni l’Ena ni Science-po, qui n’a pas le bac, commercial chez Philip Morris, militant CFDT, entré très tardivement au PS : « Mon boulot m’intéressait peu donc j’ai trouvé des activités à côté, syndicalisme, équitation. Comme 95 % des Français. » Il cite volontiers des statistiques, comme ça, qui ne sortent pas vraiment ni de l’Insee, plutôt de l’IDM (Institut du Doigt Mouillé) : « On débattait, on s’engueulait sur la politique. Comme 90 % des Français... »

« Est-ce que vous avez vu Mr Smith au Sénat ? on l’interroge au débotté.
- Non, pourquoi ?  »
Je suis déçu.
« C’est un film de Capra, des années 30, et je vous le conseille vraiment parce que, à mon avis, c’est un des meilleurs films sur la démocratie. Un Monsieur Toulmonde est élu au Sénat des États-Unis, presque par hasard, un peu comme aujourd’hui certains réclament le tirage au sort… »
Ca devrait être obligatoire, avant l’entrée à l’Assemblée.
Et pour les élèves de Science-Po avec.
Et pour tous ceux qui, aujourd’hui, veulent nous réécrire la Constitution.
Car ce héros, ce Jefferson Smith, ranime la meilleure part de nous-mêmes, cette parcelle de pureté, enfouie, de jeunesse, pas encore contaminée par la corruption et les compromis. Avec lui, derrière lui, on trouve le courage de se dresser, deux heures durant, contre les machinations, pour la vérité et la justice. Et l’on sort du film comme ça, debout, avec l’envie de se tenir debout, et de la sauver, la morale, et de la réveiller, la démocratie.
Comme y a pas de lecteur CD fourni avec ce journal, allons-y que je vous raconte. Pas tout, mais le principe, que vous organisiez des projections chez vous, dans votre lycée, votre syndicat, etc.

« Il nous faut un sénateur qui acceptera les ordres ! » Jim Taylor, riche industriel du Minnesota, et patron de presse, veut envoyer à Washington « un faire-valoir qui se comportera comme un phoque dressé ! » Et son choix se porte sur « un simplet », « un patriote allumé qui récite Lincoln et Washington, qui recueille les chats et les enfants, qui se met au garde-à-vous devant le gouverneur. »
Jefferson Smith – comme on dirait Maximilien Dupont – est un gars honnête.
Avec du bon sens.
Un plouc qui monte à la capitale.
Un puceau devant les femmes, et même devant les hommes, qui fait confiance à tout-va.
Mais sa candeur n’en souligne que mieux la noirceur alentour, sa gentillesse la méchanceté des autres. Ses interlocuteurs l’éprouvent eux-mêmes, ce contraste, avec douleur, ils en grimacent, tant ils se sentent sales, indignes à ses côtés, tant il est aisé de le tromper, de le manipuler, le rejetant avec d’autant plus de violence, de moqueries.

Ainsi de Clarissa Saunders, son assistante, expérimentée et aguerrie au cynisme, d’abord écoeurée de « devoir jouer la sainte-nitouche pour cet abruti de patriote ! Moi ! Porter des biberons pour un bébé brandissant le drapeau au poing ! » Et là voilà qui, au fil du récit, s’interroge : « Peut-être que ce Don Quichotte est au-dessus de nous tous…  » Quand la curée est lancée, quand les politiciens complotent contre notre Mr Smith, et qu’ils veulent enrôler sa collaboratrice, la voilà qui démissionne : « Je ne veux pas participer à un meurtre. » Avant de finalement se lancer dans la bataille à ses côtés, de l’encourager : « Le bien fait dans ce monde est souvent venu d’idiots ayant la foi d’y croire. »

Car avec la force de sa naïveté, Jefferson Smith va livrer une bataille, désespérée, à la vie à la mort, contre les puissances d’argent, contre leurs journaux, contre leurs élus corrompus, tel un David qui, devant un Goliath aux mille bras, n’aurait même pas de fronde : juste sa voix. Et grâce à sa voix, à sa seule voix, autour de lui, les âmes grises retrouvent la lumière.
Il faut voir, il faut montrer ce Mr Smith, pour que nos âmes grises, désabusées, déboussolées, retrouvent la lumière. Oui, c’est christique, il y a du Christ en ce héros souffrant, accablés, recevant insultes coups et crachats, banni de la société, sauf qu’il se redresse avant la croix, et que dans la bagarre, sa résurrection est terrestre…
Alléluia !
Et vive Capra !

Franck Capra a signé toute une série, comme ça, de « Monsieur Toulmonde », où un candide plein de bonté est plongé dans une élite pourrie, il y subit un rude apprentissage social, avant de mener une lutte pour le peuple, avec le peuple :
Face à la finance, c’est Mr Deeds goes to town (1936).
Face à la presse, Meet John Doe (1941).
Il y a du « populisme » chez ces personnages ordinaires, « démocratiques » (comme se définit l’un d’eux), pétris de sens commun, d’avant le triomphe des individus, d’avant qu’on ne cherche tous notre quart d’heure de gloire. Et lorsqu’on évoque la « common decency », la décence commune, chère à Orwell, à Christopher Lasch, à Richard Wilkinson, rien ne l’illustre mieux, d’après moi, que les héros de cette trilogie.

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Vos commentaires

  • Le 7 juillet à 12:38, par PaulP En réponse à : Mr Dupont à l’Assemblée

    Bonjour,

    On apprend pas grand chose Philippe Noguès, qu’est-ce qu’il fait maintenant concrètement ? Comment se comportent ses petits camarades au service du capital ? etc.

    PP

  • Le 5 juillet à 10:27, par Gisap En réponse à : Mr Dupont à l’Assemblée

    Si Philippe Nogues a vraiment dit : « je ne vous propose pas de café, je n’ai plus d’assistantE » il pouvait rester au PS....