Mal dans votre corps social ? Un seul remède : Egalothérapie (3/3)

par François Ruffin 29/03/2017 paru dans le Fakir n°(64 ) février - avril 2014

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Economie, sociologie, psychologie, immunologie, et même endocrinologie…
C’est comme un puzzle que reconstitue pour nous l’épidémiologiste Richard Wilkinson, comme des pièces qui se rassemblent, qui donnent une cohérence au monde, et à la lecture de son livre, ça m’a fichu un vertige, un genre de révélation.
Assez pour qu’on parte à sa rencontre, à York, en Angleterre. Assez pour qu’on claque 600 £ d’essence + ferry + train.
Car il offre un socle solide, un fondement scientifique à une conviction morale : l’égalité, c’est bon pour la santé !

Empathie pour les égaux

Fakir : ça rappelle la « common decency » de Orwell...
R.W. : Je n’ai pas tellement lu Orwell à ce sujet, mais j’aime citer cet autre Français, Alexis de Tocqueville. Dans De la démocratie en Amérique, il observait ceci :

« Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux États-Unis, ont attiré mon attention, aucun n’a plus vivement frappé mes regards que l’égalité des conditions.
Je découvris sans peine l’influence prodigieuse qu’exerce ce premier fait sur la marche de la société ; il donne à l’esprit public une certaine direction, un certain tour aux lois ; aux gouvernants des maximes nouvelles, et des habitudes particulières aux gouvernés. »

Partout, il était impressionné par cette « égalité des conditions », « la fusion des classes sociales et l’abolition des privilèges », la façon dont la société ne formait qu’« une seule masse » (du moins pour les Blancs).
Voici ce qu’il écrivait encore :

« Les Américains de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les esprits s’unissent sans cesse », « des personnes qui ne se connaissent pas se retrouvent sans difficultés dans les mêmes lieux et ne ressentent ni danger ni avantage à tenir librement propos de ce qu’elles pensent », leurs manières étant « naturelles, ouvertes et libres ».

Et il décrivait comment les Américains se venaient mutuellement en aide en cas de besoin :

« Survient-il quelque accident imprévu sur la voie publique, on accourt de toutes parts autour de celui qui en est victime ; quelque grand malheur inopiné frappe-t-il une famille, les bourses de mille inconnus s’ouvrent sans peine ; des dons modiques, mais fort nombreux, viennent au secours de sa misère. »

Il était persuadé que l’égalité des conditions avait contribué à développer et à maintenir la confiance entre les Américains. Opposé à l’esclavage, il a aussi laissé des textes sur l’exclusion des Afro-Américains et des Indiens d’Amérique, qui étaient privés de la liberté et de l’égalité dont jouissaient les autres Américains. Pour lui, l’esclavage ne pouvait se maintenir que parce que les Afro-Américains étaient considérés comme « différents », à telle enseigne que « l’Européen est aux hommes des autres races ce que l’homme lui-même est aux animaux ».
Nous ne pouvons ressentir de l’empathie qu’à l’égard de ceux que nous voyons comme des « égaux », « mais il n’en est pas de même des différentes classes vis-à-vis les unes des autres ». Pour Tocqueville, les préjugés étaient une « inégalité imaginaire » qui procédait de « l’inégalité réelle produite par la richesse et le droit ».
Fakir  : Le même Tocqueville qui, en 1848, sans empathie aucune, a applaudi aux Journées de Juin qui écrasaient les ouvriers. Mais c’est une autre histoire…

L’immobilité sociale

Fakir : Le risque, on nous dit, dans des sociétés égalitaires, c’est qu’on se retrouve dans des pays figés, qui ne créent plus…
R.W. : J’ai entendu ça également, dans des débats, « les gens ne vont plus créer s’ils ne peuvent pas faire fortune », et avec ma compagne, on s’est demandés : « Comment y répondre ? Comment le vérifier ? »
On a donc recherché des statistiques sur les brevets, sur le nombre de brevets déposés dans chaque pays, rapportés à la population. Et on a obtenu le graphique suivant :

Il y a plus de brevets déposés dans les sociétés égalitaires.
Cette analyse n’est ici qu’ébauchée, elle demanderait à être poussée, vérifiée, mais elle rejoint le sens commun. Les créateurs qui font avancer leur domaine, dans presque toutes les professions, les scientifiques, les prix Nobel, Einstein, les grands artistes et les compositeurs, le font-ils pour l’argent ? Non, ils sont profondément passionnés, ces personnes sont fascinées par leur travail. La créativité et l’innovation ne sont pas motivées par l’argent. C’est une vue fausse, un contresens produit par l’époque. Les données le prouvent.
Et de même, puisque vous parliez de « pays figés »  : où la mobilité sociale est-elle la plus forte ? Où l’inégalité des chances est-elle la plus réelle ? Dans les sociétés égalitaires ou inégalitaires ?
Jo Blanden et ses collègues de la London School of Economics ont publié des études très complètes sur huit pays, je dirais « seulement huit pays », aussi nos résultats sont-ils à prendre avec précaution. Ils indiquent néanmoins une direction :

Cette orientation est confirmée par des enquêtes aux États-Unis, qui démontrent très clairement, elles, que la mobilité a diminué pendant que les inégalités augmentaient :

Quelque part, il existe une logique à cette immobilité sociale : quand les écarts entre les classes, voire entre les castes, s’élargissent, les obstacles deviennent d’autant plus difficiles à franchir.

Une traduction politique

Fakir : Je voudrais venir, après ces analyses, aux recommandations politiques que vous faites. Vous dites notamment : « Nos dirigeants s’attaquent aux conséquences, jamais aux causes, ou plutôt à la cause. »
R.W. : Oui, les responsables politiques traitent séparément les problèmes sanitaires et les problèmes sociaux, alors que tous procèdent largement de l’inégalité. À leurs yeux, chacun de ces problèmes nécessite des services et des
remèdes distincts. Nous payons des médecins et des infirmières pour faire face aux problèmes de santé, des policiers et des prisons pour lutter contre la criminalité, des professeurs et des psychologues scolaires pour remédier aux problèmes d’éducation ainsi que des travailleurs sociaux, des unités de réinsertion des toxicomanes et des experts en promotion de la santé, chargés de s’occuper d’une longue série d’autres problèmes.
Tous ces services sont onéreux et, au mieux, partiellement efficaces. Par exemple, les écarts dans la qualité des soins médicaux ont moins d’effet sur l’espérance de vie que les différences sociales. Et même quand ces divers services parviennent à arrêter un récidiviste, à soigner un cancer, à guérir un toxicomane ou à surmonter un échec scolaire, nous savons que nos sociétés recréent sans fin ces problèmes.
Parallèlement, tous ces problèmes sont plus fréquents dans les couches les plus défavorisées de nos sociétés, et ils surviennent beaucoup plus fréquemment dans les sociétés plus inégalitaires. Ces conclusions sont désormais admises dans la communauté scientifique.
Le British Medical Journal titrait d’ailleurs un éditorial « The big idea », « La grande idée », et les rédacteurs notaient :

« L’idée maîtresse est la suivante : ce qui détermine la mortalité et la santé dans une société tient moins à la richesse globale de la société en question qu’à la répartition égalitaire de la richesse. Mieux la richesse est répartie, meilleure est la santé de cette société. »

C’est une idée simple, qui doit maintenant trouver une traduction politique.

Fakir : Mais comment réduire les inégalités ?
R.W. : Le biais le plus simple, c’est l’impôt, la redistribution. Mais ce moyen a un inconvénient : ce qu’un gouvernement fait, le suivant peut le défaire. Il y a surtout, aujourd’hui, un manque de contraintes démocratiques sur les riches, il faut construire ces contraintes.
La prochaine grande étape, par exemple, me semble-t-il, dans l’émancipation humaine, c’est d’apporter la démocratie sur le lieu de travail, que les salariés soient représentés au conseil d’administration. Ils accepteront sans doute que
leur patron gagne deux à trois fois plus qu’eux, voire dix à vingt fois, comme dans le service public britannique, mais pas trois cents fois, comme aujourd’hui dans les multinationales.
Fakir : J’aimerais rêver avec vous, que les entreprises seront aux mains des salariés, que les actionnaires accepteront ça…
R.W. : L’important, c’est que l’opinion publique change. Prenez le racisme, combien notre attitude à l’égard du racisme a évolué. Ce n’est plus acceptable comme ça l’était auparavant. Mais prenez également les homosexuels, ou les femmes, notre attitude à leur égard s’est transformée, en quoi ? en vingt ans. Il y a des changements majeurs.
Et ce qu’on voit maintenant, c’est un changement majeur vis-à-vis de l’inégalité. L’attention politique, médiatique, en particulier aux états-Unis, les gens estimant l’échelle des salaires bien trop large. Maintenant, après la crise, même des économistes !, même eux, parlent du coût économique des inégalités. Moi, je parle du coût social, du coût psychologique. Mais eux évaluent le coût économique : les krachs, en 1999 et en 2008, correspondent à deux sommets d’inégalités, à deux sommets d’endettement. Donc, si vous voulez une croissance durable – et personnellement je ne la veux pas, je montre au contraire qu’elle est socialement inutile, et écologiquement nuisible – mais si vous voulez une croissance durable, il faut réduire ces inégalités.
Notre regard sur les riches doit changer, il faut en finir avec l’admiration, ou la déférence. On devrait les considérer comme des égoïstes, des antisociaux, les mépriser, et qu’ils le sachent. C’était le cas dans la préhistoire.
Christopher Boehm, un expert des sociétés de cueillette et de chasse, a rassemblé des données sur deux cents sociétés différentes. La plupart étaient extraordinairement égales, basées sur le partage de la nourriture, l’échange de dons. D’après lui, ils maintenaient l’égalité en ridiculisant ceux qui se voulaient supérieurs, ou ils les exilaient, et dans certains cas, ils étaient même tués. Il montre comment ce qu’il appelle des « stratégies contre les dominants » fonctionnaient.
Dans une certaine mesure, les démocraties modernes sont une « stratégie contre les dominants », mais c’est une contrainte inefficace. Il faut la rendre plus efficace.

Une aspiration massive

Fakir : Votre livre porte aussi, je trouve, un message pour les militants de gauche. On a longtemps eu l’égalité honteuse, toujours soupçonné d’« égalitarisme », de vouloir niveler par le bas. Avec tous vos graphiques, vous nous dites : « Placez l’égalité au coeur de votre programme, vous avez raison, ne lâchez pas ça. »
R.W. : Oui, c’est amusant ce que vous dites sur la « honte ». Il y a une telle fierté, depuis quelques décennies, de la compétition, de la concurrence, car la montée des inégalités s’est accompagnée d’une idéologie qui va avec, qu’on en oublie ça : l’aspiration à l’égalité est massive.
C’est quotidiennement occulté mais, au fond, les gens détestent les inégalités.
Un rapport paru en 2011 confirme cette aversion, de façon empirique.
Des chercheurs des universités de Duke et de Harvard ont montré trois diagrammes à un échantillon de 5 500 Américains. Ils proposaient trois répartitions différentes des richesses : dans le premier graphique, chaque cinquième de la population possédait la même part, le deuxième montrait la répartition des richesses aux États-Unis – sans que cela soit mentionné – le troisième s’inspirait de la répartition des revenus en Suède – toujours sans explications. Pas moins de 92 % des répondants ont exprimé une préférence pour une répartition à la suédoise. Ce pourcentage ne variait qu’entre 89 et 93 % selon la richesse des répondants et leur appartenance politique. Les sondeurs leur ont aussi demandé quelle était, selon eux, la répartition des richesses aux États- Unis. En moyenne, les répondants ont estimé que les 20 % les plus riches possédaient 59 % des richesses, alors qu’ils en contrôlent en réalité 84 %.
Enfin, à la question de savoir quelle était, à leurs avis, la répartition idéale, ils ont répondu qu’ils préféraient une société dans laquelle les 20 % les plus riches possédaient 32 % de la richesse totale.

La bonne nouvelle

Fakir : Pour conclure, malgré toutes les statistiques déprimantes sur les inégalités en hausse, et les maladies avec, et le taux d’obésité, et les homicides, etc., j’ai trouvé votre ouvrage optimiste. Il m’a nourri d’espoir parce que, au fond, en ces temps de résignation, il nous dit : une société meilleure est à portée de main.
R.W. : Les données prouvent, vraiment, que l’humanité peut franchir un nouveau stade dans son développement. Si les États-Unis réduisaient leur inégalité de revenus à un niveau avoisinant celui des quatre pays riches les plus égalitaires (Japon, Norvège, Suède et Finlande), la proportion de la population disposée à se faire mutuellement confiance pourrait augmenter de 75 % (les améliorations de la qualité de la vie collective seraient à l’avenant). Les taux de maladie mentale et d’obésité pourraient être réduits des deux tiers, les taux de grossesse précoce pourraient l’être de moitié, le nombre de détenus pourrait baisser des trois quarts et les gens vivraient plus longtemps tout en travaillant l’équivalent de deux mois en moins par an.
Et la bonne nouvelle, en effet, c’est que ça ne passe plus par une surproduction de richesses, par un supplément de croissance – qui conduit à la destruction de la planète. On peut encore progresser, pour la santé collective, pour l’épanouissement personnel, et tout en diminuant notre impact sur l’environnement. D’après l’ONU et WWF seul Cuba aujourd’hui présente un seuil de développement élevé avec une faible empreinte écologique :

Fakir : Rouge et vert peuvent aller de pair, la justice sociale et l’écologie.
R.W. : Voilà. Les dés ne sont pas jetés, le pire n’est jamais certain. En tant qu’êtres humains, on a pu vivre dans des sociétés égalitaires, disons durant 99 % de notre histoire. Mais on a vécu aussi dans des dictatures horribles, dans des tyrannies, avec un système extrêmement hiérarchique. On peut faire les deux, on sait s’adapter.
À nous de choisir.

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Vos commentaires

  • Le 13 avril à 09:46, par francois En réponse à : Mal dans votre corps social ? Un seul remède : Egalothérapie (3/3)

    La vraie richesse d’un pays ,c’est son organisation à transmettre le patrimoine scientifique accumulé sur des siècles (par essence public ) et à former des spécialistes , soit des « machines »/mémoires humaines s’insérant dans une autre organisation où leurs interactions produisent les biens de consommation , ... Cette horlogerie dans laquelle interagissent ces mémoires fonctionne à base de communication ,et en échangeant sa spécialité contre de l’argent. C’est une machine dont l’énergie électrique est l’échange d’argent (crucial).Cette explication simple est interdite d’école et de télé . Le résultat de cette ignorance c’est le capitalisme dérégulé. Le peuple ignore ce qu’est la vraie richesse , que l’argent accumulé crée du chomage et du chantage à la baisse des salaires. Le capitalisme est donc une machine à faire baisser les couts pour accumuler de l’argent , et donc en priver le système qui ne fonctionne qu’avec ce lubrifiant. La crise éco cyclique découle de cette absurdité ... Elle crée la pauvreté la violence , la gauche radicale, l’extrême droite aussi, ... et se résout en une bonne guerre.
    Mais la France est aujourd’hui une forteresse invulnérable où la colère s’accumule , sans aucune possibilité de la massacrer sous des bombardements.... Les capitalistes sont si bêtes (Cf lénine)....

  • Le 7 avril à 21:25, par BrianDuSysCat En réponse à : Mal dans votre corps social ? Un seul remède : Egalothérapie (3/3)

    magnifiques articles, j’ai pris énormément de plaisir à les lire, c’est fabuleux. Thank you Mister Wilkinson ! et merci à Fakir :)
    Une petite erreur peut-être : il me semble quon dit « sociétés de chasseurs cueilleurs » et non « sociétés de cueillette et de chasse » (si c’est la traduction de « hunter gatherer society »)

  • Le 29 mars à 20:59, par Sire Hyus En réponse à : Mal dans votre corps social ? Un seul remède : Egalothérapie (3/3)

    Pauvre Tocqueville !
    « Survient-il quelque accident imprévu sur la voie publique, on accourt de toutes parts autour de celui qui en est victime ; quelque grand malheur inopiné frappe-t-il une famille, les bourses de mille inconnus s’ouvrent sans peine ; des dons modiques, mais fort nombreux, viennent au secours de sa misère »

    Le 11 septembre 2001, les autorités ont ordonné aux avions en vol de se poser immédiatement sur l’aéroport le plus proche. Le 11 septembre 2001, les prix des hôtels ont été multipliés par 3.

    Vive le libéralisme !