Mal dans votre corps social ? Un seul remède : Egalothérapie (1/3)

par François Ruffin 23/03/2017 paru dans le Fakir n°(64 ) février - avril 2014

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On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Economie, sociologie, psychologie, immunologie, et même endocrinologie…
C’est comme un puzzle que reconstitue pour nous l’épidémiologiste Richard Wilkinson, comme des pièces qui se rassemblent, qui donnent une cohérence au monde, et à la lecture de son livre, ça m’a fichu un vertige, un genre de révélation.
Assez pour qu’on parte à sa rencontre, à York, en Angleterre. Assez pour qu’on claque 600 £ d’essence + ferry + train.
Car il offre un socle solide, un fondement scientifique à une conviction morale : l’égalité, c’est bon pour la santé !

Wilkinson est un épidémiologiste et donc, de son point de vue… » Mais l’officier ne me laisse pas achever ma thèse. Il s’arrête, interloqué, sur la page 247 :
« What is “la réaction du cycliste  ? »
Et merde, j’ai oublié ce passage, et je nous vois déjà, Arnaud et moi, accusés de quoi ? de trafic de cigarettes, d’alcool, de stups ? La voiture passée au crible et nous au détecteur de mensonges parce que je n’ai rien retenu de cette « réaction du cycliste »…
« I’m sorry, I forgot… Je suis désolé, j’ai oublié… But I can give the general idea… Mais je peux vous livrer l’idée générale… »
Il m’écoute, aux aguets.
C’est la première fois que je dois résumer, à des forces de l’ordre, le contenu d’un essai politique, discuter d’épidémiologie pour franchir une frontière, exposer à un agent les recherches les plus avancées sur les hormones… et qui plus est, en anglais !
« You see, it’s a very rich book because it makes the links between fields that, usally, are looked apart… Vous voyez, c’est un livre très riche parce que ça fait le lien entre des domaines qui, d’habitude, sont regardés séparément… Economy, sociology, psychology, even endocrinology… économie, sociologie, psychologie, et même l’endocrinologie…  »
ça y est, je suis en conférence. Avec un public réduit, mais attentif.
« Most of the time, I feel like seeing pieces of a puzzle, but without getting the whole picture… Le plus souvent, j’ai l’impression de regarder des pièces d’un puzzle, mais sans apercevoir toute l’image… With this book, the pieces suit together… Avec ce livre, les pièces se rassemblent. »
Il me mate de travers : je me moque de lui ou pas ?
Il revient à la couverture, s’attache au titre :
« Pouwquoi l’égalité est meilleuw pouw tous ?
Yes, the general idea is that people live better, with a higher life expectancy, with less child death, in societies that are more equal… Oui, l’idée générale, c’est que les gens vivent mieux, avec une espérance de vie plus élevée, avec moins de mortalité infantile, dans des sociétés qui sont plus égalitaires… While in unequal socities, even the rich die younger… Tandis que dans des sociétés inégalitaires, même les riches meurent plus jeunes…
And poor die first !... Et les pauvres meurent les premiers !...
You’re right, but that point had been demonstrated for a long time… Vous avez raison, mais ce phénomène a été démontré depuis longtemps…  »
Mon élève s’éloigne, abandonne malheureusement le terrain théorique. Il nous fait ouvrir le coffre, tâte un énorme sac à dos : « And what is in this bag ? » Arnaud l’ouvre. C’est un dictionnaire Robert et Collins.
Je le charrie un peu, quand même : « One book and one dictionary in the same car, that becomes very suspicious, isn’t it ?... Un livre et un dictionnaire dans la même voiture, ça devient très suspect, n’est-ce pas ?  »
Le douanier laisse tomber, les idées sont encore autorisées à franchir les frontières.
On ne lui a pas menti : quand j’ai lu l’ouvrage de Richard Wilkinson, et de sa compagne Kate Pickett, ça m’a fait tilt, ça m’a filé comme un vertige, comme une évidence qui s’ouvrirait sous mes pas. Assez pour passer deux jours dans les transports, assez pour sacrifier 600 £ de notre abondante trésorerie, assez pour y consacrer quatre, six, huit pages, c’est notre luxe à Fakir, on va prendre l’espace qu’il faut, pas seulement pour vous donner « envie de lire » cet essai (tant mieux si l’envie vous prend, mais combien de militants ont le temps, le courage, de se taper un bouquin de 500 pages, bourré de statistiques ?), mais pour vous livrer son raisonnement, pour le suivre pas à pas, pour parvenir à ses conclusions – et que vous les fassiez vôtres, éventuellement, que vous les portiez à votre tour, qu’elles se popularisent à gauche, qu’elles soient discutées, placées au cœur d’un programme, puisqu’elles offrent un fondement scientifique à cette conviction morale :
l’égalité est meilleure pour tous.
Certains livres sont des armes dans la bataille des idées. Reste à s’en saisir.

La Méthode

Fakir : Mr Wilkinson, j’ai regardé dans toutes vos pièces, là, chez vous, au rez-de-chaussée, mais je n’ai pas vu de laboratoire. Où est votre labo ?
Richard Wilkinson : Je n’ai pas de laboratoire !
Fakir, déçu  : Ah bon, je pensais qu’un
épidémiologiste, c’était un peu comme Pasteur, ça cherchait des bactéries avec un microscope…
R.W., souriant  : Pour un épidémiologiste, le laboratoire, ce sont les données, les données sur la population, sur la santé, des statistiques. Aussi, je passe mon temps devant un écran d’ordinateur à regarder des tableaux sur les taux de mortalité, à lire différentes études. Certaines suivent les personnes sur des décennies, depuis l’enfance, des études sans fin, sur des données économiques et sociales, souvent complétées par des données biologiques, sur le cholestérol, la pression sanguine, les hormones, etc.
Notre livre, avec Kate, rassemble en fait des recherches menées partout à travers le monde : deux cents articles sont parus dans les revues académiques observant les liens entre les inégalités de revenus et la santé de la population.
Cinquante autres ont été publiées sur la violence et les inégalités de revenus. Et l’on recourt, au total, à quatre cents références. Par exemple, un papier publié dans le British Medical Journal combine des données individuelles provenant de soixante
millions de personnes, contrôlant les revenus année après année, évaluant d’autres facteurs, avec des analyses mathématiques sophistiquées, extrêmement complexes.
Notre apport, c’est que nous rassemblons les pièces d’un puzzle, que nous racontons une histoire, plus accessible pour le grand public. Mais derrière nos pages, il y a des milliers d’heures, mêmes des centaines d’années de recherches, accumulées par des dizaines d’auteurs.

La fin d’une époque

Fakir : Je voudrais qu’on démarre par un graphique qui, me semble-t-il, fonde toutes vos interrogations. Celui-ci [Figure 1]. Que nous dit‑il ?
R.W. : Que, dans les pays pauvres, comme on le voit, l’espérance de vie augmente rapidement pendant les premières étapes du développement économique : la richesse produit alors, globalement, du bien-être. Mais au fur et à mesure que les niveaux de vie augmentent, le lien entre croissance économique et espérance de vie s’atténue. Il finit par disparaître entièrement et la courbe ascendante devient horizontale. Autrement dit, dans les pays riches, augmenter la richesse ne se traduit par aucun gain supplémentaire en matière d’espérance de vie.
Je vous propose ainsi de faire un zoom sur la vingtaine de pays les plus riches [Figure 2]. Qu’observez-vous ?

Fakir : …
R.W.  : Eh bien justement, vous n’observez rien ! Les pays sont distribués de façon aléatoire, il n’y a aucune cohérence. Ainsi, les états-Unis, qui sont les plus riches, ont une espérance de vie inférieure à la Grèce, à l’Espagne, à la Nouvelle-Zélande, à des pays où le revenu par habitant est presque deux fois moindre. ça n’est pas davantage lié aux dépenses de santé : les Américains dépensent trois fois plus, quasiment, que les Japonais, les Israéliens ou les Finlandais pour vivre moins longtemps [Figure 3]. Et on obtient les mêmes résultats, les mêmes courbes, la même incohérence, si à la place de l’espérance de vie on prend les problèmes
sanitaires et sociaux [Figure 4], ou le taux déclaré de bonheur.

Fakir  : ça signifie que la croissance ne nous rend pas mieux portant, plus heureux ? Alors que les gouvernements, en France mais en Angleterre aussi j’imagine, passent leur temps à poursuivre cette croissance…
R.W. : Tout à fait. C’est la fin d’une époque. Jusqu’ici, pour améliorer notre condition, il y avait une réponse qui marchait : produire plus de richesses. Nous avons passé un certain seuil, et ce lien est désormais rompu. C’était un schéma prévisible : si notre estomac crie famine, manger du pain est le soulagement ultime. Mais une fois notre estomac rassasié, disposer de nombreux autres pains ne nous aide pas particulièrement…
Nous sommes la première génération à devoir répondre de façon plus novatrice à cette question : comment apporter de nouvelles améliorations à la qualité réelle de la vie humaine ? Vers quoi nous tourner si ce n’est plus la croissance économique ?

La donnée cachée

Fakir : Vous avez alors choisi une donnée cachée…
R.W. : Après des années d’errance (voir l’encadré en bas de page), j’ai en effet classé les pays selon leur degré d’inégalité et j’ai ensuite, dans des graphiques, mis en relation les inégalités avec les problèmes sanitaires et sociaux (le taux d’homicides, les grossesses précoces…) [Figure 5].
Il existait, pour le coup, une réelle relation, on retrouvait une étonnante cohérence : plus les pays sont inégalitaires, plus ces difficultés apparaissent.
Qu’on fasse de même avec l’indice Unicef (Fonds des Nations unies pour l’enfance) : dans les pays riches, le bien-être des enfants n’est pas lié aux revenus, la distribution paraît hasardeuse. [Figure 6] Mais qu’on mette l’inégalité en abscisse, et une logique apparaît [Figure 7]. Idem avec l’espérance de vie [Figure 8], les maladies mentales [Figure 9], la mortalité infantile, ou encore, l’obésité, les résultats scolaires, le taux
de maternité précoce, les homicides, le taux d’incarcération.
Au final, dans les sociétés plus inégalitaires, les gens ont cinq fois plus de risques d’être emprisonnés, six fois plus de risques d’être cliniquement obèses, et le ratio des homicides est encore plus élevé. Pareils résultats, qui coïncident, ne peuvent plus tenir du hasard. Si l’on veut combattre tous ces maux, si l’on veut franchir un nouveau cap dans le développement humain, ces données nous indiquent la voie : celle de l’égalité.
Qui est bonne pour la santé !

Un long chemin vers l’évidence

R.W. : Ce raisonnement, que je vous livre ici, qui tient en quelques paragraphes, m’a pris trente ans, trente-cinq ans, et maintenant que je regarde derrière moi, je ne comprends pas pourquoi j’ai mis tant de temps à faire ces connections. Ça me paraît évident.
Fakir  : Quel était votre point de départ ?
R.W. : à la fin des années 1970, on s’intéressait aux différences dans les taux de mortalité entre classes, avec des espérances de vie qui variaient de cinq à dix ans. Nous avions des données classées par occupation : travailleur manuel, bâtiment, cadre, etc. Et on s’efforçait de découvrir quel facteur matériel produisait ça : est-ce que c’était le mal-logement ? Est-ce que c’était la pollution ? Est-ce que c’étaient les produits chimiques ? Est-ce que c’était leur régime alimentaire ?
Nous observions les facteurs matériels, chacun menant à une cause mortelle.
Beaucoup, beaucoup plus tard, nous avons commencé à entrevoir l’importance de la hiérarchie elle-même, et pas seulement des facteurs matériels. Nous sommes devenus conscients, je dis bien « nous », pas « moi » tout seul, les universitaires, les épidémiologistes, de l’importance du statut social en soi pour la santé. Ce sont des recherches sur les hormones chez les babouins, chez les macaques, qui nous ont d’abord alertés. Ce qu’on lisait sur ces singes était très proche de ce qu’on observait sur les humains. Deux études ont particulièrement changé la donne, deux grosses études, consacrées aux fonctionnaires à Londres, l’une portant sur 10 000 fonctionnaires suivis à travers des décennies, l’autre sur 17 000 fonctionnaires.
Les chercheurs avaient trouvé une hormone, plus répandue en bas de l’échelle, un coagulant sanguin, le fibrinogène. évidemment, si vous êtes attaqués, si vous êtes blessés, vous voulez que votre sang coagule plus vite et cette hormone est la bienvenue. Mais là, de trouver cette hormone en plus grande quantité chez les fonctionnaires modestes, tout se passait comme pour le sang des singes dominés : dans la jungle, eux risquaient de recevoir des coups, subissaient des morsures
de la part des singes dominants, qui s’avéraient bien plus dangereux au quotidien que les lions, une source permanente de péril, et il fallait donc que leur sang soit prêt à coaguler. Mais voilà que les fonctionnaires de base, dans leurs bureaux, produisaient en quantité la même hormone, comme s’ils allaient affronter des morsures ou des coups de leurs supérieurs !
Peu à peu, donc, recoupant les données, nous – toute la communauté scientifique – nous sommes devenus conscients que le statut social en lui-même était important, que les facteurs psychosociaux étaient les plus pertinents pour expliquer les différences de santé de haut en bas dans la hiérarchie, bien plus puissants que les facteurs matériels.
Au début, quand vous demandiez aux immunologistes : « Est-ce que le stress a une importance sur le système immunitaire ? », ils vous auraient dit : « Eh bien, peut-être un petit effet, mais pas assez pour s’en soucier. » Aujourd’hui, la science a considérablement progressé, et les mêmes immunologistes mesurent les effets biologiques et sanitaires du stress.
Je me souviens quand, pour la première fois, dans un séminaire, j’ai évoqué « l’anxiété sociale », c’est-à-dire la manière dont vous êtes jugés et regardés, comme une possible source de stress, je me sentais moi-même mal à l’aise, anxieux socialement, me demandant comment je serais jugé et regardé. Mais de plus en plus, les pièces du puzzle se sont rassemblées, oui, c’est comme faire un puzzle sans avoir l’image finale. Des gens essaient dans un sens, d’autres autrement, et là vous dites : « Regardez, ça marche vraiment si vous mettez les pièces dans ce sens  », soudainement l’image finale apparaît. ç’a été ce genre d’expérience, une espèce d’évidence qui surgit, après toute une carrière. Et vraiment, maintenant que le chemin est parcouru, je me demande comment j’ai pu ne pas le voir plus tôt. D’ailleurs, quand on parle à des groupes, parmi les pauvres, ils disent : « Mais est-ce que ça n’est pas évident ? Est-ce qu’on ne savait pas ça avant ?  » Les gens ont su, depuis longtemps, intuitivement, que l’égalité compte dans le bien-être, désormais nous le vérifions dans les données.

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Vos commentaires

  • Le 11 avril à 08:41, par francois En réponse à : Mal dans votre corps social ? Un seul remède : Egalothérapie (1/3)

    Il y a un rejet majoritaire de l’UE néo libérale , ce qui est nié unanimement par le matraquage de la télé du fric ...Qui invente un JLM habile , tribun apaisé , etc...alors que tout est beaucoup plus simple :
    Le vote de 2012 a été un rejet massif de Sarko i.e. de la finance décomplexée qu’il servait.
    Cet électorat , l’abstention massive , les millions d’indécis, il faut aller les chercher avec le même discours :Sus aux banquiers ! Rendez les sous !
    C’est ce que fait JLM , et par contre le fric en train de perdre, va avec sa télé taper à coup redoublé sur lui....Il faut le protéger notre champion ,ne pas lui envoyer du Besancenot , ou du Poutou , (Poutou le fric lui fait la danse du ventre, le chantage à la visibilité médiatique , qu’il continue à refuser de faire partir de la photo , ..cf 2002)
    C’est la lutte ....

  • Le 1er avril à 08:32, par pierre En réponse à : Mal dans votre corps social ? Un seul remède : Egalothérapie (1/3)

    Bonjour,
    Merci pour ce très intéressant papier.
    Juste dommage que les graphiques ne soient pas « cliquables pour agrandissement », parce que si on n’a pas un écran vraiment large, on ne voit pas grand chose.....
    Cordialement.

  • Le 24 mars à 10:18, par Olivier En réponse à : Mal dans votre corps social ? Un seul remède : Egalothérapie (1/3)

    Génial !
    Une parole à porter haut et fort !