Mais qui pouvons-nous tuer ?

par François Ruffin, Vincent Bernardet 30/08/2016 paru dans le Fakir n°(71) Juillet - Août 2015

Version imprimable de cet article Enregistrer au format PDF

On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

C’est les vacances : mieux qu’un séjour en Mongolie, prenez donc un grand bol d’air avec Les Raisins de la colère.
La condition pour postuler à Fakir. Parce que, depuis, sur l’économie et même l’écologie, on a écrit quoi de mieux, comme roman ?

« Nan mais t’as pas lu Les Raisins de la colère  !!!!???? »
Par courriel, Jonathan a postulé pour écrire dans Fakir.
Ses diplômes sont en ordre.
Son CV bien chargé.
Mais Jonathan n’a pas lu les Raisins de la colère !!!!????
Recalé.
Lecture obligatoire.
Impératif professionnel.
Dans notre voix, on met assez de points d’interrogation et d’exclamation pour que, au plus intime de lui-même, il ressente cette honte et corrige au plus vite cette aberration. Devant sa déchéance, cependant, nous nous montrons bons princes : «  Ah, quelle chance de n’avoir pas encore dévoré ce chef d’œuvre ! Comment passer de meilleures vacances ? Bien mieux encore que sous une yourte en Mongolie ! Encore mieux même qu’au camping Les Galets à Cayeux-sur-Mer ! Le bouquin de Steinbeck va t’offrir un grand bol d’air ! Et quel roman, depuis un siècle, offre un regard aussi percutant sur l’économie, l’écologie aussi, et surtout l’âme humaine ? »

Je ne sais pas trop quelles pages choisir pour leur donner envie, aux incultes veinards.
A vrai dire, si, je sais.
C’est la dernière.
La 639e.
C’est une page stupéfiante : déjà, dans les chapitres qui précèdent, vous avez le cœur qui bat la chamade, de chagrin et de révolte, ça vous emporte d’un lyrisme tranquille, tellement de bonheur triste que les mots, vous avez l’impression, ils vous glissent dans la bouche, ils vous coulent dans les veines, ils vous crépitent dans le cerveau.
Le temps suspend son vol.
On vit pour des instants comme ça, aussi plein d’émotion, mais qui sont rares, si rares, alors vous voudriez faire une pause, là, le goûter lentement ce moment, mais non, rien à faire, vous êtes emportés par les phrases, qui défilent trop vite, comme un torrent.
C’est la fin.
Les dernières lignes approchent.
Ça vous déprime d’avance, de quitter ce bouquin, mais voilà que Steinbeck vous porte un ultime coup à l’estomac, le plus formidable, le plus colossal, le plus anti-déprimant, qui vous retourne tout et vous ramène à la vie.
On croyait atteindre un sommet, et voilà qu’on découvre un autre sommet ! Un au-delà après l’au-delà !

Mais bon, les copains m’ont interdit : j’ai pas le droit de vous gâcher la fin et le plaisir.
Alors, c’est Vincent qui a choisi et recopié, plutôt vers le début (pas le tout début qui, je vous préviens, est un peu obscur, il faut passer le cap). On en est au chapitre où les petits fermiers, endettés auprès des banques, se font expulser et raser leurs maisons :

Les tracteurs arrivaient sur les routes, pénétraient dans les champs, grands reptiles qui se mouvaient comme des insectes, avec la force incroyable des insectes. Ils rampaient sur le sol, traçaient la piste sur laquelle ils roulaient et qu’ils reprenaient. (…)
L’homme assis sur son siège n’avait pas l’apparence humaine ; gants, lunettes, masque en caoutchouc sur le nez et la bouche, il faisait partie du monstre, un robot sur son siège. (…) Un coup de volant aurait pu faire dévier la chenille, mais les mains du conducteur ne pouvaient pas tourner parce que le monstre qui avait construit le tracteur, le monstre qui avait lâché le tracteur en liberté avait trouvé le moyen de pénétrer dans les mains du conducteur, dans son cerveau, dans ses muscles, lui avait bouché les yeux avec des lunettes, avait paralysé son esprit, avait muselé sa langue, avait paralysé ses perceptions, avait muselé ses protestations. Il ne pouvait pas voir la terre telle qu’elle était, il ne pouvait pas sentir ce que sentait la terre ; ses pieds ne pouvaient pas fouler les mottes ni sentir la chaleur, la puissance de la terre. Il était assis sur un siège de fer, les pieds sur des pédales de fer. (…) Il n’aimait pas plus la terre que la banque n’aimait la terre. (…)

Parfois, vers midi, le conducteur du tracteur s’arrêtait devant une métairie et s’apprêtait à déjeuner : sandwiches enveloppés dans du papier glacé, pain blanc, cornichons, fromage, morceau de tarte. (…)
Au bout d’un moment le métayer venait s’accroupir dans l’ombre du tracteur :
- Tiens, mais t’es le fils à Joe Davis !
- Mais oui, disait le conducteur.
- Pourquoi que tu fais ça, pourquoi que tu travailles contres les tiens ?
- Trois dollars par jour. J’en avais plein le dos de faire des bassesses pour ma croûte – sans l’obtenir. J’ai une femme et des gosses. Faut bien qu’on mange. Trois dollars par jour et ils rappliquent tous les jours.
- C’est vrai, disait le métayer, mais pour tes trois dollars par jour, y a quinze ou vingt familles qu’ont plus rien à manger. Ça fait près de cent personnes qui sont obligées de s’en aller courir les routes pour tes trois dollars par jour. C’est-il juste ?
Et le conducteur répondait :
- J’peux pas m’arrêter à penser à ça. Faut que je pense à mes gosses. (…)
- Près de cent personnes sur les routes à cause de tes trois dollars. Où irons-nous ?
- A propos, disait le conducteur, vaudrait autant pas tarder à partir. J’vais passer à travers votre cour, après dîner.
- T’as comblé le puits, ce matin.
- Je sais. Fallait que j’aille en ligne droite. Mais je vais passer par votre cour après dîner. Faut que j’aille en ligne droite. Et... oh ! puisque vous connaissez mon père, Joe Davis, je peux bien vous le dire. J’ai des ordres au cas où les familles ne sont pas parties... si j’ai un accident. Vous savez si je passe un peu trop près de la maison et que je l’accroche un peu... eh bien, j’peux me faire un ou deux dollars. Et mon petit dernier a encore jamais eu de souliers.
- J’l’ai bâtie de mes propres mains. J’ai redressé des vieux clous pour faire tenir la toiture. Les chevrons sont fixés aux entraits avec du fil de fer. Elle est à moi. C’est moi qui l’ai faite. Essaie de la renverser et tu me trouveras à la fenêtre avec un fusil. Essaie seulement de t’approcher trop près et je te descends comme un lapin.
- Ce n’est pas moi. J’y peux rien. Je me ferai renvoyer si je ne le fais pas. Et puis après, mettons que vous me tiriez un coup de fusil et que je sois tué. On vous pendra et bien avant de vous pendre y aura un type qui s’amènera sur le tracteur et il foutra votre maison par terre. Vous ne tuez pas le type qu’il faut.
- C’est juste, disait le métayer. Qui te donne tes ordres ? J’irai le trouver. C’est lui qu’est à tuer.
- Pas du tout. Il reçoit ses ordres de la banque. C’est la banque qui lui dit : ‘‘Foutez ces gens dehors, sans quoi c’est vous qui partez.’’
- Elle a bien un président cette banque, et un conseil d’administration. J’remplirai mon barillet et j’irai à la banque.
Le conducteur répondait :
_ - Un type me disait que la banque reçoit ses consignes de l’Est. Les consignes était : ‘‘Faites produire la terre, sans quoi nous vous faisons fermer.’’
- Mais où ça s’arrête-t-il ? Qui pouvons-nous tuer ? J’ai pas envie de mourir de faim avant d’avoir tué celui qui m’affame.
- J’sais pas. Peut-être bien qu’il n’y a personne à tuer. Il ne s’agit peut-être pas d’hommes. Comme vous dites, c’est peut-être la propriété qui est en cause. En tout cas je vous ai dit ce que je devais faire.
- Faut que je réfléchisse, disait le métayer. Faut qu’on réfléchisse tous. Y a sûrement moyen d’arrêter ça. C’est pas comme le tonnerre ou les tremblements de terre. Y a là quelque chose de mauvais qu’a été fait par les hommes et faudra bien que ça change, nom de Dieu ! (…)

Les propriétaires terriens venaient sur leurs terres ou, le plus souvent, c’étaient les représentants des propriétaires qui venaient :
- Nous sommes désolés. Ce n’est pas nous. C’est le monstre. Une banque n’est pas comme un homme.
- Oui, mais la banque n’est faite que d’hommes.
- Non, c’est là que vous faites erreur... complètement. La banque ce n’est pas la même chose que les hommes. Il se trouve que chaque homme dans une banque hait ce que la banque fait, et cependant la banque le fait. La banque est plus que les hommes, je vous le dis. C’est le monstre. C’est les hommes qui l’ont créé, mais ils sont incapables de le diriger.

Écrire un commentaire

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Vos commentaires

  • Le 7 septembre à 08:33, par Pascal de Nice En réponse à : Mais qui pouvons-nous tuer ?

    C’est effectivement un de mes livres préférés.

    Mais, cher François, comme tout le monde, tu oublies un autre livre de Steinbeck, pourtant aussi fort :

    En un combat douteux (titre original : In Dubious Battle) paru en 1936.

    Steinbeck raconte dans ce roman la vie d’une grève aux États-Unis dans les années 1930. À travers l’histoire de deux « radicaux », des communistes adhérents, appelés les « reds », il évoque le monde des ouvriers américains dans la morosité de la crise de l’entre-deux-guerres sans prendre parti, si ce n’est le parti des pauvres gens.

    Le mouvement de grève se déroule dans une communauté de ramasseurs de pommes de la vallée de Salinas en Californie. Très vite, le mouvement prend une tournure violente, la grève étant très peu appréciée des grands propriétaires locaux.

    Comme souvent chez Steinbeck, la suite des événements s’annonce tragique pour les principaux personnages.

  • Le 3 septembre à 22:09, par Devambez En réponse à : Mais qui pouvons-nous tuer ?

    pour les amateurs de lecture non conventionnelle , je recommande LES éditions libertaires , vendues par correspondance par le club du livre libertaire ; excellents titres et bon marché

  • Le 3 septembre à 22:06, par Devambez En réponse à : Mais qui pouvons-nous tuer ?

    pour les amateurs de lecture non conventionnelle , je recommande leclubdulivrelibertaire qui revend LES éditions libertaires ; excellents titres et bon marché .

  • Le 30 août à 18:07, par Bernard FOUCHER En réponse à : Mais qui pouvons-nous tuer ?

    Que les nouveaux raisins de la colère boutent du pouvoir tous les libéraux qu’ils se proclament de droite du centre ou de gauche, que nous nous organisions pour imaginer d’autres vivre ensemble à l’image du Bonheur National Brut et non du réformisme défensif tel que le propose les partis politiques actuels, il faut plus que résister, il faut imaginer et proposer sur toutes les thématiques (agriculture, culture, éducation, mode de production, santé, énergie, personnes en perte d’autonomie, expression de la démocratie,...,) la planification du changement à partir de ce qui existe pour aller le plus rapidement possible vers un monde de paix, de fraternité, de partage.

    Sur tous ces thématiques, il y a déjà de la matière, des écrits, des propositions, il faut s’unir au delà de nos petites dissensions, au delà de nos égo, de nos querelles de clochers pour rassembler tout cela dans un programme de société alternatif au libéralisme, qu’enfin des raisins de nos colères puissent fructifier l’ivresse d’un monde meilleur, même s’il l’on doit passer par les systèmes électoraux actuels...

  • Le 30 août à 18:06, par Bernard FOUCHER En réponse à : Mais qui pouvons-nous tuer ?

    Alors que l’on maintient artificiellement un chômage de masse et que l’on ne répond pas, peu ou mal à nombre de besoins, il est évident que proposer à des chômeurs d’intégrer l’agriculture afin de produire des produits de bonne qualité dans un respect de l’environnement serait une des premières mesures à prendre pour inverser ce processus de gaspillage des ressources humaines, de déstructuration des individus mis à l’écart, de compétition exacerbée des travailleurs conduisant au burn out.

    Si la finance est notre ennemi commençons par s’affranchir des banques en retrouvant notre souveraineté financière, sortons de l’Euro, de l’UE, de l’OTAN, de l’OMC, de toutes ces institutions organisées pour continuellement favoriser quelques milliardaires au détriment du partage des richesses, du choix des productions, des choix énergétiques et environnementaux.