Macron nous a tuer (3/3)

par François Ruffin 14/12/2016 paru dans le Fakir n°(77) septembre-octobre 2016

Version imprimable de cet article Enregistrer au format PDF

On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

C’est juste une entreprise qui fabrique des barquettes en alu, à Saint‑Vincent‑de‑Mercuze (38). Mais ça raconte la France. Son élite en faillite. Son ministre qui parade. Ses contre-réformes. Ses tribunaux de commerce. Son peuple abandonné.

« Réforme », vous aimez les réformes.
Vous n’êtes pas le seul, moi aussi. Il en est une, on l’a vu, qui vous obsède : la « réforme des prud’hommes  ». Vous en avez passé un morceau dans votre loi Macron 1, vous espériez une loi Macron 2, puis finalement vous l’avez en partie, mais pas complètement, glissée dans la loi « Travail ».

Permettez que j’offre à votre attention une autre réforme, d’une autre juridiction : le tribunal de commerce, au cœur du dossier Ecopla.

« Le projet de développement de l’actionnaire était complètement bidon, témoigne Michel Lemoine, expert-comptable du comité d’entreprise. ça se voyait en un clin d’oeil : les perspectives de vente, l’amélioration de la marge, tout était fantaisiste.
— Comment ça se fait, alors, que le tribunal de
commerce l’ait validé les yeux fermés ?
— ça reste pour moi un mystère. J’en ai averti le président du tribunal, et même le vice‑procureur de la République, le commissaire au Redressement, mais sans effet. Comme vous dites, ils ont fermé les yeux, justement ! Et c’est pour cette raison que, d’après moi, il y a des responsabilités pénales, des actionnaires, des sociétés, mais aussi du tribunal de commerce : son rôle, c’est de réagir, d’étudier les solutions alternatives avant la liquidation.
 »

C’est là, au tribunal de commerce, que se décide le sort des entreprises.
Ce n’est pas rien.
Mais qui y siège ?
Que des chefs d’entreprise, ou leurs affiliés. C’est d’ailleurs un collègue à vous, un grand banquier, ex-secrétaire général du Crédit agricole, qui préside celui de Grenoble, entouré de dirigeants, d’anciens directeurs, de hauts cadres.
Qui sera surpris alors que les Christophe, Daniel, Pascale, Gaëtan, soient reçus avec le même mépris silencieux, la même morgue inconsciente, que vous leur avez témoignés, tandis que les portes s’ouvrent, le tapis rouge est déroulé aux Jerry Ren, dont ils partagent les codes ? Comment s’étonner que leurs arguments, leurs chiffres,
leurs projets, soient écoutés du bout de l’oreille, avec condescendance, alors que le « business plan » de leur propriétaire est approuvé à l’aveuglette ?

En cette rentrée, j’ai commandé et survolé le rapport de « La Commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée nationale n°1038. Les Tribunaux de commerce : une justice en faillite ? » Paresseusement, je vous cite la quatrième de couverture :
« Litiges, faillites, dépôts de bilan, liquidations judiciaires : autant de décisions dont dépendent des milliers de petits actionnaires, créanciers, fournisseurs, salariés, et dont sont chargés les tribunaux de commerce. Ce rapport dénonce et illustre les trafics d’influence, les prises illégales d’intérêts, les actes quotidiens de la corruption ordinaire et les fortunes réalisées en rachetant à vil prix des affaires en difficulté.  »
Cette enquête date de 1998.
Depuis, rien n’a bougé.

Les patrons, dans leurs faillites, dans leurs fautes, bénéficient de ce privilège : être jugés
par leurs pairs. Mais pourquoi ne pas, ici, prendre modèle sur les prud’hommes ? Pourquoi ne pas instaurer une parité, faire entrer des travailleurs dans les tribunaux de commerce ?
Voilà un « blocage » que vous pouvez combattre. Mais votre audace, votre courage, vous portent à aller toujours contre les privilèges, si manifestement écrasants, des salariés. Vous avez la témérité d’être du côté des forts, et la presse salue bien haut votre bravoure.

« Ou alors, des plats en aluminium, ça ne fait pas rêver…  »
Pour saisir votre indifférence, ma soeur formule une autre hypothèse. Ces machines, ça pue.
C’est sale.
C’est vieux.

Car Ecopla et ses quatre-vingts salariés ne sont que les séquelles d’une autre boucherie,
d’une toute autre ampleur : Péchiney et ses plus de 40 000 emplois. Fleuron de l’industrie française, privatisé en 1995, racheté par la canadien Alcan en 2003, puis par le conglomérat anglo-australien Rio Tinto en 2007. Depuis, les sites français
sont vendus à l’encan, démembrés, fermés un à un, sous les pleurnicheries mais sans
sursaut : « Alcan doit être une entreprise citoyenne, proclame en 2005, au Sénat, votre prédécesseur Thierry Breton. La fermeture de l’usine de Lannemezan ne peut se faire au détour d’un chemin, mais doit être réalisée en concertation avec les organisations syndicales et en veillant à la bonne réindustrialisation du site. Monsieur le sénateur, nous serons à vos côtés pour nous assurer que ces obligations seront intégralement respectées. »
On mesure le niveau d’engagement, ça va chauffer.
Mais généralisons, au-delà du scandale Péchiney.

C’est mon ami Emmanuel Todd qui tranchait
dans son style et dans le vif, ce printemps : « Avec les socialistes, la France est sous la coupe des banquiers. Le PS est lié à ça, aux milieux bancaires, alors qu’ils ne connaissent rien à l’industrie. »
Dans ma tête, bien sûr, votre portrait clignotait.
Vous êtes le plus en vue, le symbole.
Mais combien derrière vous ?
À l’Élysée : Laurence Boone, qui vous a remplacé (ancienne de Barclays et de Bank of America) et Jean-Jacques Barbéris (qui part pour Amundi, filiale du Crédit agricole et de la Société générale).
À Matignon : Jérôme Pellet, conseiller financement de l’économie (recruté chez
BNP‑Paribas) et Sébastien Dessillons, conseiller entreprise de Manuel Valls (venu de chez
Goldman Sachs, qui repart chez BNP-Paribas).
À Bercy : Bruno Bézard, directeur général du Trésor (parti chez le chinois Cathay
Capital), Thierry Aulagnon, dir’cab de Michel Sapin (arrivé de la Société générale),
etc. (Source : Le Canard enchaîné.)
Voilà pour le présent.
Mais ils succèdent à d’autres, à leurs clones.

C’est toute l’industrie qui est abandonnée.
Voilà la pensée qui, depuis les années 1980, guide nos polytechniciens, Mines, énarques
comme vous : l’industrie, c’est fini. Dépassée. À part l’aéronautique et le luxe, la pharmacie à la rigueur. La modernité réside dans les services : banques, assurances, conseils, restauration pourquoi pas, votre engouement pour les start‑up maintenant. D’où la non-résistance, la quasi‑complicité de nos élites au grand dépeçage, aux délocalisations, à la mainmise des private equity, à la mode du « fabless ». Et c’est Alcatel, et c’est Alstom, et c’est Arcelor, rien que pour la lettre A.
« Ce serait une grosssière erreur, déclarez‑vous, en anglais, à une conférence LeWeb, de protéger les entreprises et les emplois existants. »
Ce pillage, vous et les vôtres, dirigeants, y avez consenti, sans rien « protéger », comme si l’Histoire réclamait un sacrifice. Jusqu’à cette comédie maintenant :
il faudrait retrouver une base productive, se redresser, être aussi compétitif que l’Allemagne. Comment ? Par la baisse du coût du travail, pardi, le remède à tout. Sauf que nos voisins germains n’ont jamais jugé ça archaïque, eux, de fabriquer des crayons de bois, des brosses à dents, des rouleaux de scotch…
Alors, au milieu de ça, le « dernier fabricant français d’emballage en aluminium pour
l’industrie agro-alimentaire
 », ça ne vous en remue ni l’une ni l’autre. ça ne mérite pas
une heure de votre attention. Vous préférez causer « French Tech », c’est plus hype.
Depuis trois décennies, la France est vide d’un « projet industriel », expression devenue
interdite. Vous et vos semblables laissez faire.
Vous laissez faire la débâcle.

***

« Laisser faire », c’est votre dogme :
« Qu’on les laisse faire et qu’on les libère, entonnez‑vous. C’est aujourd’hui ça ma
responsabilité, et c’est la seule façon d’en sortir.
 »
Or, que vous réclame-t-on, dans le cas d’Ecopla ? D’intervenir, d’intervenir dans des affaires privées : « Je viens solliciter votre intervention  », vous enjoignent en choeur
députés, sénateurs, élus locaux.
Ma soeur garde en mémoire, comme un contre-exemple, un autre dossier : « La société SET, à Saint-Jeoire, en Savoie, devait être reprise par une multinationale à capitaux américains, basée à Singapour... Le tribunal de commerce avait choisi ça, plutôt qu’un projet de Scop. Mais les salariés ne s’étaient pas résignés, ils n’étaient pas d’accord. Benoît Hamon est venu sur place, il est intervenu auprès du procureur, qui a fait appel du jugement, et ça s’est réglé. Maintenant, la Scop compte cinquante salariés, ils embauchent régulièrement, font des résultats épatants… »
ça peut changer des choses, dans le « réel  », parfois, un ministre.
Mais pour vous, intervenir, « intervention de l’État », ça résonne comme une horreur
gaullisto‑soviétique, un résidu de colberto‑socialisme. Intervenir au milieu
des vôtres, voire contre eux, protéger les employés contre les Barclays, contre les fonds Audax, contre les investisseurs chinois. Impensable, dans votre esprit.

« Protéger  », viens-je d’écrire.
De là naît la colère du pays, aujourd’hui, peut-être, un profond dégoût. Je ne sais plus
où j’ai lu ça, dans une histoire des chevaliers, ou de la royauté : un peuple peut accepter la domination d’une élite, à condition que cette élite lui assure une protection.
Vous ne l’assurez plus. Vous avez au contraire livré les classes
populaires au Minotaure mondial, vous les avez plongées dans le maelström économique.

***

« Et toi, qu’est-ce que t’en penses ? m’ont interrogé les salariés.
Qu’est‑ce qu’on devrait faire ? » J’ai respiré, silencieux.
C’est une responsabilité, que de délivrer des conseils à peine débarqué.
Mais c’est une responsabilité aussi que de se taire alors qu’on y voit un peu clair.
« Tant que vous distribuez des tracts sur le marché de Pontcharra, j’ai estimé, tant que vous collez des affiches dans vos montagnes, ils s’en foutent. Il faut que vous alliez les faire chier sous leurs fenêtres.
— Ah voilà, ah voilà
 ! », approuve Daniel.
Mais j’ai poursuivi : « Il faut que vous fassiez d’Ecopla un cas emblématique. Sinon, vous êtes cuits. Là, à qui ça peut nuire, votre histoire, sur le plan de l’image ? Pas le PDG chinois, il s’en fout…
— Le président du tribunal de commerce ?
— Peut-être. Mais au-dessus : Macron. Regardez, quand vous écrivez au Président, il répond quoi ?
“J’ai transmis à monsieur Emmanuel Macron.” Et Valls pareil. C’est là-bas que ça se joue, à Bercy. Sauf votre respect, mais si vous restez enfermés dans votre usine, même avec les meilleurs chiffres, le meilleur montage financier, vous perdrez. Le coeur de votre bataille doit se déplacer du Grésivaudan à Paris.
— C’est ce que je disais ! se félicite Daniel, qui s’emballe. On prend un autocar, là, c’est pas cher, c’est combien ? Vingt-cinq euros, dedans t’as tout, le wifi, la machine à café, les accoudoirs, t’es comme un roi, et on grimpe à Paris !
— Le car Macron pour emmerder Macron ! je rigole.
— Puisqu’il ne répond pas, on va l’attendre dans le hall,
s’échauffe Daniel. Non mais c’est quoi, on est dans une démocratie, la France c’est une démocratie ! Ils doivent répondre ! »

On avait échafaudé ce plan machiavélique : les Ecopla monteraient à la Fête de l’Huma le
week-end, on recruterait du personnel, et le lundi matin on viendrait vous offrir, à vous, à vos collaborateurs, aux hôtesses, le petit-déjeuner à Bercy, des gâteaux marbrés faits maison, des cakes poireaux-raisins, le tout dans des plats en alu sortis de Saint-Vincent-de-Mercuze. C’était une chouette idée, non ?
Les Ecoplas n’étaient pas gourmands :
ils attendaient juste une « réponse  ».
Pour ma part, je venais enfin recueillir les clés du ministère pour ma sœur…
Mais ce mardi 30 août, double boum. Le matin, Christophe reçoit, et nous transmet,
un courrier de votre plume, qui nous assure de votre « considération distinguée », de votre « intérêt tout particulier pour la préservation des savoir-faire nationaux », et patati patata. Comme un scrupule de dernière minute, un remords qui vous saisit en faisant vos cartons. Car l’après-midi, radios et télés claironnent
votre démission : « Il se fout de notre gueule ! s’est énervé Christophe, pourtant bien patient jusqu’ici. Il nous snobe pendant deux ans et voilà qu’il nous écrit le jour où il se casse !  »

Je vous écoute, là, je vous regarde à l’écran. Vous prenez un bain de foule à Châlons‑en‑Champagne : « Je fais ce que j’ai dit. Je fais ce travail d’immersion, de compréhension parce que la présidentielle, ce n’est pas le bal des ego, des appareils politiques, des petits intérêts… »
Les caméras vous suivent, les micros.
Que de la frime.
La nausée me vient devant votre imposture, son ampleur : votre « immersion  », votre soif de « compréhension  » vous amèneront‑elles à Saint-Vincent‑de‑Mercuze ?
Non ?
Tant pis, alors le « réel  » viendra à vous. Les Ecopla monteront à la Fête de l’Huma. À
Bercy, ils offriront le petit-déj à vos successeurs, Messieurs Sapin et Sirugue. Puis ils vous rendront visite, à la tour Montparnasse, manière d’inaugurer vos locaux d’En marche !. Leur baroud d’honneur, et pour vous de déshonneur.
Vous remerciant pour votre éventuelle attention,
Fakirement,
François Ruffin

Écrire un commentaire

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Vos commentaires

  • Le 17 décembre 2016 à 12:02, par Jean-Pierre Alexandre En réponse à : Macron nous a tuer (3/3)

    Merci pour cette affolante description des pouvoirs et connivences à peine occultes qui font de notre démocratie un simple hologramme racoleur mais sans matière (ou en tous cas, de moins en moins). Bien entendu tout cela ne peut que conduire à une catastrophe puisqu’on ne saurait préparer l’avenir avec des objectifs de rapines immédiates.