Les ramasse-miettes 5/5

par François Ruffin 03/02/2017 paru dans le Fakir n°(49 ) février - mars 2011

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On a besoin de vous

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Derrière les nantis, y a de la concurrence pour arracher des euros. Des serviteurs pas malheureux, non : ils ont trouvé une « place », au bon endroit, assez près des riches pour ramasser les miettes du gâteau. Les éclats de leur gloire...

« Mais qu’est-ce qu’il fait, avec son sac à dos ? Oh ça va pas lui ! ça va pas, non, il prend des photos ! J’ai l’exclusivité ici ! On va voir le directeur… »
On s’est tapé l’incruste à une soirée privée, au « Palo Alto », la boîte branchée de Megève. Novice dans la haute, un peu isolé, on suit Philippe – le «  photographe officiel  » du lieu.
Lui sourit, remet sa carte aux invités, courtoise onctueusement. Jusqu’à repérer un concurrent dans le noir là-bas, un autre « filmeur  », mais officieux, avec une tronche de « Chinetoque  », et Philippe appelle le videur, et il appelle le directeur, pour que l’intrus dégage :
« Putain, ils font pas leur boulot, les videurs ! Ils vont se faire virer ! Ce mec-là se fait passer pour un photographe de presse…
– Une dame m’a dit : “Toi peux venir”, rétorque l’autre artiste.
– Te fous pas de ma gueule : toi Chinois, mais toi comprendre français. Et tu connais la règle : c’est ma place ici. Si tu veux venir, c’est sans l’appareil. Dépêche-toi de ranger, j’ai un timing, là.
(Se tournant vers moi, il ironise.) On est un peu comme des chiens, on pisse autour de son territoire. » Oui, comme des toutous qui se disputent leur bout de riches.
Y en a plein les rues, ici, plein le tournoi de polo, au bas des pistes, de ces « filmeurs  » : « On mitraille comme des paparazzi », reconnaît Samsaï – le « Chinois ». Toutes les gonzesses y passent, elles sourient devant l’objectif, les petites filles surtout – dans l’espoir qu’elles achèteront le cliché, une fois développé. Philippe, lui, ne fait pas le trottoir : il a ses entrées. Dans les night-clubs, dans les restos aussi. Et il m’emmène avec lui dans sa tournée.

Le plein de gloire

Devant «  Chez Nano », un jeune gars se les gèle dans son anorak. Il vient du Nord, ça nous rapproche.
Il exerce comme « voiturier », il m’explique. Il a de l’ambition : « Hors saison, je
voudrais m’associer avec la Maison du caviar, à Paris, mais les places s’achètent. » Je l’accompagne sur le parking : il passe d’une BMW à une Safrane pour faire tourner les moteurs, pour dégivrer les vitres, pour réchauffer les intérieurs…
« Comme ça, je l’interroge, quand ils remontent dans leur caisse, ils n’attrapent pas de rhume ?
– Voilà.
 »
Il est fier de son boulot, du moins il paraît :
« J’ai conduit la voiture d’Alain Prost…
– Chapeau.
– De Siméone aussi…
– Ah ouais… (Après réflexion.) C’est qui, en fait ?
– Celle qui présentait la météo sur Canal +.
– Waouh, la vache.
– J’ai vu Dany Boon au refuge
“Le Délire”… »
Le casting de rêve ne s’arrêterait pas là, sans doute, mais son talkie-walkie grésille : « 59…59…
OK, c’est parti », répond le groom.
Il replace le bonnet sur son crâne, et saute dans un 4x4 Mitsubishi.

Valet version Borloo

Philippe reprend la route pour le prochain trois étoiles, à l’écart du bourg. Sous les feux des phares, dans la montagne, des ombres s’activent dans des tenues de cosmonaute. à la lueur des camions, ces hommes déchargent de la neige artificielle, dament les pistes à coups de pelles – pour que les riches skient heureux, demain, « malgré les températures très élevées ».
Dans cet univers, je songe, y a pas de classe moyenne (je préfère : « intermédiaire  »). Juste les maîtres et leurs serviteurs. Entre ces deux extrêmes, rien. Rien au milieu. Et le plus gênant, évidemment, pour nous, le plus navrant, le plus mystérieux, c’est cette acceptation chez ces domestiques domestiqués – Lorsqu’on souhaiterait de la révolte.
Pire : cette joie de servir.
Eux ne sont pas malheureux, non : ils ont trouvé une « place  », au bon endroit, assez près des riches pour ramasser les miettes du gâteau, les éclats de leur gloire. Et ils annoncent ce monde où il faudra servir ou croupir, le larbinat comme promotion : tous laquais, tous morpions, tous dans les « services à la personne » – version euphémisée, encouragée, défiscalisée, borlooïsée du valet.
Enfin, « la joie de servir », pas partout.
Pas au « Chalet des neiges d’antan » (nom modifié).
Je m’y suis rendu, le lendemain, pour une visite. Ses tarifs m’avaient intéressé : pourquoi ne pas offrir ce petit plaisir à la famille pour les prochaines vacances, ou le départ en retraite de mon père ? 30 000 euros la semaine, ça restait abordable…
« Tout n’est pas compris, prévient d’emblée Jérôme. En sus, vous comptez l’alimentation, les boissons, la cave des vins, avec la bouteille de Mouton Rotschild à 1 400 euros en cas de soif… Je vais vous demander d’enlever vos chaussures. » Il ouvre la « salle de massage » avec « intervenant extérieur sur demande : ça, c’est dans les extras ».
« Je suis à votre service quasiment 24 heures sur 24. Une ampoule de grillée, vous m’appelez. Je vérifie le pH de la piscine, l’eau à 29 degrés, le jacuzzi à 36, je mets vos bottes à chauffer. Vous voulez du homard ? Je ferai 20, 30 kilomètres, mais j’irai le chercher. La dernière fois, un Américain, en pleine nuit, il réclamait des pistaches, je me suis débrouillé…  »
«  Ils ont des manies, aussi, je m’adapte : une grand-mère espagnole, son thé de cinq heures, c’est pire que la messe : faut faire chauffer de l’eau, refaire bouillir l’eau, un truc de fou, ça dure jusqu’à six heures. Un gamin, à quinze ans, il fumait des cigares comme des barreaux de chaise, et il buvait le champagne à la paille dans le hammam.
– Mais ils sont sympas, quand même ?
– Jamais. T’existes pas, pour eux. T’es transparent, ils me claquent du doigt, bientôt ils me siffleront. Des journées entières tu te décarcasses, pour la cuisine, pour un tour en montgolfière, pour louer un hélicoptère, tout, et ils partent sans un merci, sans un
“au revoir”, sans connaître ton prénom.
Mais t’es bien payé, au moins ?
– Même pas. 1 300 euros par mois, le Smic hôtelier. Le seul avantage, c’est que je suis hébergé gratuit.
– Tu peux presque te payer une bouteille…
– Ouais. Mais mon patron, il m’engueule quand j’allume le feu avec trois brindilles : soi-disant que je gaspille…
– Il doit y avoir des jolies nanas, alors…
– Je suis homo. Mais non, y a pas de quoi se rincer l’oeil…
– Je pensais que les riches étaient beaux…
– Ah non, pas sur mon échantillon. L’été, je travaille dans un village naturiste au Cap d’Agde. C’est une autre ambiance. Tout le monde est un peu chaud bouillant, et comme je pratique l’échangisme... Ici, c’est coincé.
Faut pas faire un bruit, rester invisible.
 »
La visite s’achève par le garage, où des Quads promettent une balade pétaradante.
« Je suis le majordome du château », dit-il. De lui-même, avec ironie, il se réfère au XIXe siècle, à l’Ancien Régime. à un passé qui, si nous ne luttons pas, pourrait bien se conjuguer au futur.


Je retourne ma veste
« On a des prix modestes, pour toutes les bourses : 800 euros, 1 000 euros, pour une veste. » La Maison Allard pratique un « luxe abordable  » : « Jusqu’à ce pull, évidemment, c’est la Rolls : il vaut 1 300 euros. Mais vous avez la garantie d’être original.  »
Le patron avance dans sa boutique, et m’étale cette trouvaille, «  le col de vison amovible  » : « Si jamais vous êtes à Megève, vous mettez le col vison. Lorsque vous revenez à Paris, vous l’enlevez. Touchez un peu ici, c’est de l’orylag, un croisement de lapin et de chinchilla… Vous avez vu comme c’est doux, il y a 11 000 poils au cm2, et là encore le col est amovible. »
Et dans ses rayons, ça n’est pas sa seule tenue « amphibie » : « à Megève, évidemment, vous voyez beaucoup de manteaux de fourrure. Ici, vous le montrez, vous le mettez à l’extérieur. Mais quand vous rentrez, que vous présidez un conseil d’administration, vous laissez le luxe à l’intérieur.

Comme ça, vous savez que vous avez du luxe sur vous, un vison rasé blanc, blanc cassé, qui est magnifique, mais il ne faut pas montrer trop le luxe, si vous voulez, il ne faut pas provoquer. C’est ça, la philosophie Megève : on a des gens riches, mais qui ne l’affichent pas.
– Mais les poches, quand vous retournez votre veste, vous n’avez pas les poches qui pendent à l’extérieur ?
– Non non non, tout est réversible.
 » à grands gestes, et à l’anglais approximatif, un client russe réclame un manteau en peau de loup. Mon hôte s’éloigne, puis revient avec « une écharpe en cadeau ». Quand je reviendrai à Megève, je mettrai
l’étiquette Allard bien en évidence. Mais je la planquerai soigneusement sur les zones
industrielles en Picardie…

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Vos commentaires

  • Le 15 février à 16:21, par Bloc En réponse à : Les ramasse-miettes 5/5

    Cette idée que s’ils sont très riches c’est que forcément ils le méritent mêlée à de la fascination voir de l’admiration tue dans l’œuf toute idée de reproche ( révolte on en parle même pas) . Il me semble que cette façon de penser est en plein essor .les émissions de TV montrant cette vie de milliardaire en vacances pour faire rêver la populace n’y est pas pour rien :« finalement ils sont plutôt sympas et si je pouvais , je ferais comme eux.. » T’inquiête mon pote t’auras jamais loisir, fini de rembourser le crédit de ta clio et si ta copine garde son mi temps en CDD jusqu’en juin tu pourras même aller à cap d’agde 1 semaine en juillet.