Le vert est dans le fruit (2)

par Baptiste Lefevre, François Ruffin, Thibault Lhonneur 04/11/2016 paru dans le Fakir n°(76) juillet-août 2016

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On est dans les « Vergers de Saint-Sulpice », 47300 Villeneuve-sur-Lot, au milieu des palombes et des mouches drosophiles, et sur un coin de table, là, avec deux tasses de café et des factures qui traînent, on refait le monde et l’Europe avec Emmanuel Aze.

C’est toujours intrigant, comment naissent les idées… Comment ça lui est venu, ce protectionnisme, ce combat contre les pesticides, par la pratique ou par la théorie ? Est-ce que c’en est un vrai, de paysan, ou un Parigot écolo, épris de rêves ruraux, qui s’est installé ici ?

« J’avais un grand-père pépiniériste ici, qui faisait quelques fruitiers, mais ça a sauté une génération : il a cédé à son ouvrier agricole. Quand lui a pris sa retraite, en 2001, je faisais alors ma fac à Bordeaux, de biologie, puis de sciences cognitives, de la foutaise. J’étais un peu désœuvré. La propriété est retombée entre les mains de ma mère, et je suis venu l’aider.
L’ouvrier m’a un peu expliqué le bazar, mais sans y croire. C’était un vrai casse-tête, avec des dizaines de productions, j’ai aujourd’hui encore 140 variétés, des modes de commercialisation différents. Mais j’en ai fait une obsession. J’en rêvais la nuit. Je me suis accroché, pendant des années et des années, et on a sorti des très bons fruits, des trucs vraiment incroyables.
- T’arrivais à en vivre ?
- Disons qu’on n’a pas coulé. Je travaillais tellement que je ne dépensais rien !
- Et sur les pesticides, t’en pensais quoi ?
- J’y pensais pas. Pendant plusieurs années, c’était ‘On verra plus tard’. Je n’étais pas dans le déni, mais pas loin. J’avais trop de travail, je ne pouvais pas me rajouter cette contrainte en plus. Et puis, il fallait voir le contexte économique, le marasme : la production française a été divisée par trois depuis 2001…
- Donc aujourd’hui, tu comprends les autres agriculteurs, qui recourent aux pesticides ?
- Complètement. La concurrence étrangère gagne des parts de marché grâce aux salaires. Donc, les pesticides, c’est comme un instrument de défense économique, ça nous dispense de recourir à de la main d’œuvre.
Les paysans sont pris dans une tension entre survie biologique (leur santé) et survie sociale (leur métier). Et si les gens sont hyper-violents sur cette question, quand ils sont interrogés sur les pesticides, c’est justement parce qu’ils sont habités par un doute, parce qu’il y a une inquiétude en eux.
J’ai moi-même vécu avec cet antagonisme. Un paquet de fois, je me suis interrogé : est-ce que je fais tel traitement ou pas ? Sur la tordeuse du pêcher, par exemple, un papillon de nuit, qui amène le plein d’emmerdements, et qui réclame des produits chimiques craignos : des néonicotinoïdes, des phosphorés… Quand je pulvérisais, ça allait forcément sur les rangées d’à côté, comme dans toutes les exploitations. Mais j’étais toujours, économiquement, la tête sous l’eau. Supprimer un pesticide, ça signifiait plus de casse, avec donc le risque de me noyer…
 »


« Comment tu t’es sorti de la contradiction ?

- Je n’en suis pas encore sorti ! Mais je vais te donner le sens de mon combat, de mon engagement à la Conf’ : c’est de redonner de la valeur à l’alimentation. C’est la seule issue : vendre plus cher, faire accepter un relèvement des prix aux citoyens, mettre entre parenthèses la compétition avec l’Espagne, l’Italie, la Pologne…
Au départ, j’allais vendre sur le carreau à Agen, y a un MIN, un Marché d’Intérêt National. C’est horrible, affreux. Déjà, on met nos camions cul à cul, on étale notre marchandise à terre comme de la merde, sur trois cents mètres. A la sonnerie, les acheteurs remontent l’allée, et ils négocient, en dix minutes tout est fini. Tous te disent : ‘L’Espagne, c’est moins cher’, même s’ils savent que les fruits espagnols sont gardés au froid pendant très longtemps. Quand t’es dans la merde économiquement, que t’essaies de préparer des jolis lots, leur refrain, c’est déprimant. Plus d’une fois je suis revenu avec mes pêches, parce que je ne voulais pas les brader.
Très concrètement, là, au MIN, j’ai fait l’expérience de la sous-rémunération, du dumping, de la mise en concurrence avec les producteurs européens… Donc je suis venu au protectionnisme, mais sans lire d’abord des textes théoriques. Y a pas besoin d’une thèse d’économie pour le saisir : nous ne sommes pas ‘compétitifs’ parce que nous avons une protection sociale, des retraites, un salaire minimum. Et la libre circulation mine ça. Par ailleurs, mon auteur de référence, c’est Castoriadis…
- Ouh la, c’est compliqué. J’ai essayé de le lire, mais j’ai pas trop compris… Même si j’ai adoré sa formidable interview par Daniel Mermet, La Montée de l’insignifiance.
- Ce qu’il dit, grosso modo, c’est que la société humaine est une auto-création, qu’elle ne répond ni à Dieu, ni aux lois de l’Histoire, ni aux lois de la Nature, ni aux lois de l’Économie. Donc, la libre circulation, c’est aussi une construction humaine, qui relève d’un choix humain.
- Tu me résumes Castoriadis en cinq lignes, c’est super, mais quel est le rapport avec le protectionnisme ?
- Eh bien, les droits de douanes, c’est aussi une construction politique, collective, qu’on peut choisir d’utiliser ou non. La mondialisation, ce n’est pas la fatalité du Progrès, ou de la Technique, c’est une somme de décisions humaines.
 »

« Mais, concrètement, tant qu’on ne démondialise pas, toi, tu t’en es tiré comment ?
- J’ai tout misé sur la vente directe, avec mon abri en bordure de route. M’enfin, c’est pas généralisable, les producteurs de vaches, et de porcs, et de choux ne vont pas tous installer leur cahute au bord des chemins. Se pose alors la question : quel but poursuit-on ? Encourager des solutions individuelles, ou porter un projet collectif ? Occuper une niche, ou transformer l’agriculture ?
Dans les années 70, les néoruraux ont initié une démarche très individuelle : il s’agissait de changer notre consommation. Se sont mis en place de la vente directe, puis des Amap, des paniers, etc., parfait. Mais c’est ignorer les effets de classe, car cette distribution alternative ne touche pas les heureux élus au hasard : il y faut un capital financier, ou un capital culturel. Surtout, l’oligarchie tolère très bien les marges. Elle accepte pleinement le bio, comme une niche, dans un vaste supermarché. Mais si on entend reconquérir un projet de société, être vraiment subversif, ça suppose de dépasser l’initiative individuelle. Parce que c’est une victoire de la pensée libérale que de présenter la transformation de la société par des choix individuels.
- On transforme la société par notre caddy…
- Ouais, il faut lutter contre ça. Et même au sein de la Conf’, c’est parfois compliqué. Pas mal d’adhérents, déjà, sont eux-mêmes sur des niches, et songent avant tout à les préserver, au mieux à les étendre. Ensuite, les taxes douanières, c’est un outil tabou, on est vite suspects de nationalisme. Et enfin, avec les environnementalistes domine une lecture morale, et non sociale, du monde : user ou non des pesticides relèverait, pour le paysan, d’un choix individuel, de son éthique personnelle, et non d’un arsenal de contraintes que nous aurions à desserrer. Et de même, il suffirait de sermonner le consommateur, qu’on en appelle à sa mauvaise conscience ou à sa bonne volonté, pour qu’il change de comportement.
Pour moi, depuis le début, la sortie de la chimie ne peut se faire que par un biais : par la valorisation des productions. Par un relèvement des prix.
 »

« En dehors de la seule vente directe ?
- Oui, sur les marchés, dans les hypermarchés, dans les produits surgelés, etc.
Je me souviens, il y a quelques années, de la ‘grève du lait’ : est-ce que c’était pertinent de donner le lait gratuitement dans les quartiers ? De signifier que, au fond, 69 centimes le litre à Lidl, c’était trop cher ?
C’était plus facile, comme communication, j’allais dire un peu démago. Ça accompagnait une demande sociale implicite : la bouffe est trop chère. Et c’est ce raisonnement qui est mené depuis un demi-siècle : comment on libère du pouvoir d’achat ? Par la baisse du prix relatif de l’alimentation. Le machinisme, la sélection variétale, la chimie compriment les coûts de production, et donc il y a une alliance objective entre les dirigeants politiques, le complexe agro-industriel et les consommateurs. Ça maintient la paix sociale.
On ne peut pas lutter contre ça en disant simplement : ‘La grande distribution prend des grosses marges, vous pourriez avoir la bouffe encore moins chère.’ Non, il faut y opposer une autre stratégie, construire une autre alliance : avec le citoyen. Lui expliquer : ‘Votre nourriture n’est pas assez chère. En fait, vous en payez un prix élevé, pas dans le caddy mais autrement : par des pollutions, par des subventions, par des maladies, par du chômage, avec des coûts invisibles mais énormes pour la Sécu, pour les impôts, pour les Assedic.’
- Donc, d’après toi, les mesures protectionnistes, c’est un outil nécessaire mais non suffisant ?
- Voilà. Elles peuvent aider, mais ça doit accompagner un effort collectif, plus général, de la société : quelle agriculture voulons-nous ? Pour nous nourrir, quel prix sommes-nous prêts à payer ? Et quel prix sommes-nous prêts à payer les paysans ? Parce que moi, là, ça relève plus du sacerdoce que de l’activité économique, et c’est pareil pour plein de maraîchers. Pendant que le budget alimentation des ménages a été divisé par 2,5, les loyers ont été multipliés par trois !
Il faut sortir des pesticides, et le plus vite possible. Mais ça ne se fera pas sans une bagarre sur la dimension économique. »

Notre calepin et une bouteille de jus sous le bras, on zigzague entre les flaques d’eau et la végétation : « C’est le moment où le verger est le plus destroy. Je laisse pousser les herbes, parce que ça conserve les coccinelles, d’autres insectes, qui sont des prédateurs naturels des pucerons. Ça m’évite des litres d’insecticide… »
Il me reste à remonter dans le train, à ramener toutes ces bonnes nouvelles aux céréaliers picards…

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  • Le 12 novembre à 09:19, par Graphisto En réponse à : Le vert est dans le fruit (2)

    Après avoir envoyé mon commentaire il y a quelques instants, j’ai continué la lecture de la page, faisant défiler l’ascenseur, et j’ai lu plus bas le commentaire de « Olivier », qui écrivait la même chose que moi : le bio, c’est moins cher, quand on réunit tous les morceaux du puzzle de la production des fruits et légumes. J’aborde le sujet aussi souvent que possible avec les proches et moins proches (avec tact et modération, pour éviter de lasser ou d’énerver, bien sûr, car il déjà si difficile de changer ses habitudes... conseiller aux autres de le faire, c’est encore plus difficile). Bonjour chez vous et bonne journée.

  • Le 12 novembre à 03:06, par Graphisto En réponse à : Le vert est dans le fruit (2)

    Après avoir envoyé mon commentaire il y a quelques instants, j’ai continué la lecture de la page, faisant défiler l’ascenseur, et j’ai lu plus bas le commentaire de « Olivier », qui écrivait la même chose que moi : le bio, c’est moins cher, quand on réunit tous les morceaux du puzzle de la production des fruits et légumes. J’aborde le sujet aussi souvent que possible avec les proches et moins proches (avec tact et modération, pour éviter de lasser ou d’énerver, bien sûr, car il déjà si difficile de changer ses habitudes... conseiller aux autres de le faire, c’est encore plus difficile). Bonjour chez vous et bonne journée.

  • Le 12 novembre à 02:55, par Graphisto En réponse à : Le vert est dans le fruit (2)

    Le regretté TerraEco (j’étais abonné) publiait il y a quelques semaines les résultats d’études scientifiques, sur la valeur nutritionnelle des fruits et légumes aujourd’hui, comparé à ceux d’il y a 50 ans ; pour les pommes, par exemple, celles d’aujourd’hui sont 100 à 200 fois moins nutritives. Alors, un peu dire que payer des pommes bio 20% plus cher, c’est largement gagnant et avantageux, d’abord pour la nutrition, et surtout en évitant les pesticides, fongicides, etc.,.
    Nous devrions donc tous consommer bio, tout simplement, parce que le bio, C’est Moins Cher !!!

  • Le 8 novembre à 17:55, par Olivier En réponse à : Le vert est dans le fruit (2)

    Merci Fakir pour votre travail.
    Article intéressant, mais si on ajoute le cout des polluants chimiques et leurs effets sur la santé humaine, le bio est en fait bien moins cher que le « conventionnel ».
    La grande force de l’agriculture industrielle, c’est d’avoir externalisé les couts, de les avoir dilués, rendus invisibles.
    Si je regarde seulement le prix sur l’étiquette c’est « moins cher » (d’autant que ce type d’agriculture est largement subventionnée), mais si j’ajoute les couts indirects, le prix à payer est exorbitant : rivières mortes (ils sont ou les poissons ?), sols morts (mettez un coup de bêche dans un champ « conventionnel » je vous met au défi d’y trouver un seul ver de terre), maltraitance animale, gaspillage d’eau, d’énergie, espérance de vie en bonne santé qui régresse ...

    Ce refrain du chimique moins cher est une farce ...