Le réveil des betteraves ! (1)

par François Ruffin 31/08/2016 paru dans le Fakir n°(74) 20 février 2016

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On a besoin de vous

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Les boîtes qui ferment et le chômage de masse ?
La résignation qui gagne dans les cœurs ?
Le Front national qui grimpe, qui grimpe, qui grimpe ?

A notre tour d’ « étonner la catastrophe », comme le clamait Hugo, et de rouvrir dans les âmes le chemin de l’espérance.
Y a des jours comme ça, il faut oser, jeter les dés, tenter quelque chose. Alors, allons-y pour le réveil des betteraves.
Allons-y avec les intellos et le populo, entre Paris et la Picardie, entre le mouvement ouvrier et la petite bourgeoisie, tentons de secouer, mélanger, mêler tout ça.

Peut-être qu’on va se planter.
Peut-être.
Mais nous aurons essayé.

Mais que je vous raconte comment on en est arrivé là, pas tout seul, avec d’autres.
A ce signal que l’on voudrait tirer.
A cette décision qui a longuement mûri…

« Le Choc. » C’était le titre du Figaro, le lundi 7 décembre, au lendemain du premier tour des régionales. Je feuillette le quotidien, au Relay de la gare d’Amiens : « Le Front national est arrivé en tête des élections dans six régions, avec plus de 30% des voix sur l’ensemble de la France. »
Et juste à côté, dans le kiosque, je découvre la même Une pour L’Huma : « Le Choc. »
« Mais quel choc ?, je me suis aussitôt demandé. Pour qui, le choc ? »
Pas pour moi, en tout cas.
C’est bizarre, même, comme ça se passe dans l’indifférence. De moi, d’abord. Hier, je n’ai même pas voté : je suis arrivé trop tard, le bureau était fermé. Puis je suis parti au ciné, et je n’ai écouté les résultats qu’après. En me brossant les dents et en m’en foutant, bizarrement. Sur France Info, Cambadélis faisait des moulinets de combat, de re-saisissement, etc.
L’extrême droite était aux portes du pouvoir dans ma région, et on s’en foutait, pas de clameurs, pas de manifs dehors. Parce que c’était prévu, voulu, depuis des semaines, des mois, voire des années.

Depuis des semaines, ça montait.
« A Oisemont, hier, y avait des centaines de personnes pour accueillir Marine Le Pen… »
Fin octobre, ce récit m’a frappé.
J’ai cherché des précisions. Selon les témoignages ça variait, trois cents, quatre cents, six cents auditeurs, m’enfin qu’importe : à Oisemont. 1 175 habitants. Un trou perdu, à quarante bornes d’Amiens, vers la Manche.
Et la leader du FN parvenait à soulever, comme ça, les cambrousses, à Condé-Folie, à Soissons, à la « fête du haricot », et des colleurs se dressaient à sa suite, jusque Daours, Bussy, Querrieu…
Un peuple des campagnes sortait de terre, se mêlait des affaires publiques.
C’était beau, presque.
On aurait applaudi.
C’est ce qu’on souhaitait.
Malheureusement, c’était pour Le Pen, pour le pire, les immigrés comme boucs émissaires, pour des fascistes modernes, dans tous ces coins qui, avant, votaient cocos et socialos, bien à gauche.

Cette scène, dans le train Paris-Amiens, aussi :
« Hier soir, j’ai collé jusque minuit. Je me les caillais, je suis restée des heures à convaincre les gens. Ils n’avaient pas reçu de tracts, on avait oublié mon secteur ! »
C’est ma voisine qui parle comme ça, qui crie presque, assez énervée, à un gars de l’autre côté du compartiment. Pour qui elle milite ? Je me doute. Et je m’en doute, pour des raisons tristes : elle est habitée par une fougue et une foi, qui ne sont plus des nôtres…
« On croise les doigts, pour dimanche ! »
C’est signé désormais : elle espère un changement, elle y croit, c’est donc – malheureusement à nouveau – qu’elle est lepéniste.
« Ce soir, je vais encore coller. Rue de Cagny, tout était décollé. Je sais qui fait ça, c’est le mec du PS. Il baise les petits enfants ! » Hurlant à travers le wagon : « Ils ont élu un mec qui baise les petits enfants ! Je vais lui envoyer mes jeunes, moi… »
De toute la non-campagne, c’est la seule conversation que j’ai entendue, dans un lieu public, sur les élections. Et c’est une militante frontiste qui la tient, sans crainte de s’afficher malgré le train bondé…

Ils s’affichent.
Jusque sur notre vitrine, taguée à deux reprises depuis l’été.
Face à ça, que faire ?
On s’est interrogés tout l’automne.
Y a bien des activistes qui protestent, « No pasaran ! » et poings levés, s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là. Ça sauve l’honneur, soit.
Y a la nullité de notre camp, aussi. Parce qu’on peut bien passer notre temps à répéter que « Le FN c’est des méchants, la droite elle est de droite et le PS il est de droite aussi », mais nous, qu’est-ce qu’on a à proposer ? Ces appareils qui se chamaillent entre PC, PG, Verts, avec Lutte ouvrière et NPA à côté ? Qui font péter le Front de gauche ? Qui font des listes séparées, avec la garantie de scores ridicules ? C’est ça, l’alternative qu’on doit proposer aux gens ? La honte !
Y a notre implantation, aussi. A Amiens, oui, sans doute, on pourrait regagner du terrain, à Lille aussi peut-être, mais le souci, là, il se pose moins pour les métropoles que pour les bourgs alentours, les petites communes, les « zones péri-urbaines », comme causent les géographes, qui sont devenues les refuges des classes populaires. Et de cette semi-ruralité, nous, nous Fakir, mais les syndicats avec, les forces progressistes (dans la Picardie en tout cas), nous sommes absents, très largement absents. Qu’une bande d’intellos de gauche viennent délivrer des leçons depuis la ville, c’est à coup sûr inutile, à part pour se faire plaisir à soi-même. Voire contre-productif.

Que faire, donc ?
Eh bien, franchement : on n’a rien fait.
Seule la combinazione politique UMP-PS a évité que le Front national ne l’emporte dans le Nord (mais aussi dans le Sud et dans l’Est). Pour autant, rien n’est résolu. La marée Marine peut continuer à monter.

Ma tétanie, celle de notre petit groupe, a d’autres causes.
Plus anciennes.
Plus structurelles.
Je l’ai déjà expliqué, tel un Cassandre obsessionnel, au fil des numéros de Fakir. Ca tient en un tableau : la liste des trente plus grands établissements de la Somme, établie par l’Insee, au 31 décembre 1996, il y a près de vingt ans maintenant. Surlignées en vert, on compte alors quinze industries. Désormais, d’après l’Insee toujours, il n’en reste que six ! En moins de vingt ans, plus de la moitié de ces usines ont disparu de ce palmarès. Même des sucreries (Tereos, Abbeville), même les chips (Flodor, Péronne) se sont barrés de Picardie ! C’est dire la cata, si on n’arrive plus à conserver nos betteraves et nos patates…
Le choc est d’autant plus rude que ces grandes boîtes offraient des emplois peu qualifiés, souvent mieux payés que dans les PME ou dans les services, avec un comité d’entreprise, des négociations annuelles, etc. Les classes populaires de mon département, et du vôtre sans doute presque autant, ont vécu un véritable cataclysme.
Derrière ces statistiques, des drames par milliers. Ce sont des travailleurs licenciés, certes. Mais surtout, surtout, de façon moins visible, ce sont leurs enfants qui galèrent, à la peine, de stages en intérims. Et plus insidieux encore, les salariés qui, toujours en poste, vivent dans l’inquiétude, dans une peur du chômage maintenant intégrée. C’est une désespérance qui, en silence, avec le temps, se diffuse dans le corps social comme un venin.

Alors que je présentais Merci patron ! à Grenoble, une jeune femme dans la salle m’interroge : « Mais est-ce que les Klur » (mon couple de héros, des chômeurs du textile) « est-ce que les Klur, ils sont de gauche, parce que je n’en suis pas sûre, moi, qu’ils soient de gauche ? », sous-entendant que si ça se trouve ils votent FN.
Et si ça se trouve, oui.
Bon, d’abord, que je lui réponds, je ne demande pas aux gens de me sortir la carte du Parti ou leur bulletin de vote avant de les défendre.
Ensuite, ces personnes avaient une très nette conscience de classe : selon eux, « on est pour ou contre l’ouvrier ». Et tant qu’ils étaient à l’usine, auprès de Marie-Hélène, militante cégétiste et communiste, elle leur servait de repère. Mais une fois le groupe éclaté, une fois laissés à l’abandon du chômage et de la pauvreté, de la solitude aussi, les âmes glissent.
Enfin, que je conclus, c’est une souffrance massive qu’on impose aux classes populaires, avec des dégâts psychologiques. Comment croire qu’on puisse faire subir ça sans, à terme, des conséquences politiques ?
Et oui, oui, oui, avec mille lamentations mais oui, on en est là : aux dernières élections régionales, le Front national a récolté 51 % des suffrages ouvriers. Plus de la moitié.

J’ajouterais, a posteriori, un truc que je n’ai pas dit dans la salle : je refuse, pour ces ouvriers, la « double peine ».
Je m’explique.
Ministres et patrons ont fabriqué la mondialisation, des accords du Gatt aux traités de l’OMC, de Maastricht à Lisbonne, avec la « libre circulation des capitaux et des marchandises » comme credo. Les « 1 % » les plus riches en ont largement tiré profit.
Mais ce libre échange s’est installé grâce à la complicité des diplômés, des cadres, des enseignants. Ces classes intermédiaires ont accepté la globalisation, ne se sont pas révoltés contre elle. Comme en témoignait, encore en 2005, leur « oui » majoritaire au Traité constitutionnel européen.
Pendant ce temps, et depuis trois décennies, les ouvriers, eux, se prennent les délocalisations et le dumping droit dans la gueule. Le taux de chômage des non-qualifiés est cinq fois supérieur à celui des cadres, au-delà de 20 %. Voilà qui les incline assez peu à attendre « la mondialisation heureuse », ou même « l’altermondialisation heureuse ».
Maintenant, à leur chute économique et sociale, il faudrait ajouter une autre condamnation : politique et morale.

Je viens de faire une mini-sieste, pelotonné dans le canapé au deuxième étage de Fakir (je suis crevé, et des fois je cherche l’inspiration comme ça). En rouvrant les yeux, sur les étagères de la bibliothèque, j’ai aperçu un livre d’Henri Rey, un sociologue de Science-Po : La Gauche et les classes populaires (La Découverte, 2004).
Je le feuillette, les passages que j’avais surlignés, ici page 53 :

Le statut souvent privilégié des adhérents socialistes tranche avec le maintien dans l’exclusion, le travail précaire et l’insécurité sociale de plusieurs millions de personnes. La prépondérance du secteur public, auxquels les adhérents socialistes comme d’ailleurs ceux de tous les partis de gauche appartiennent deux fois plus souvent que l’ensemble des Français, la faiblesse du taux de chômage (3%), liée à l’importance du secteur public et à un haut niveau de qualification (66% des socialistes ont un niveau scolaire égal ou supérieur au bac contre 29% des Français), la part considérable des retraités (plus de 40% des effectifs), la forte majorité masculine (72% des adhérents en 1998) quand la plupart des ‘travailleurs pauvres’ sont des femmes, mêlent leurs effets pour dessiner un milieu social relativement abrité des atteintes de la ‘désaffiliation’. De ce fait, l’expression des attentes et des mécontentements, nécessairement associés aux difficultés quotidiennes d’une population défavorisée, parvient seulement de manière indirecte et souvent abstraite aux instances du parti. La minorité des adhérents qui partagent ces difficultés n’est guère en mesure de s’en faire vraiment l’écho. [De quoi] rendre ‘invisibles’ aux yeux des dirigeants socialistes les catégories populaires, autrement que sous la forme de données d’études et de cases dans les tableaux d’enquêtes d’opinion.

On va parler savant, toujours : c’est une crise de la représentation.
De la représentation politique, avec des partis de gauche, même bien à gauche, sans assise populaire. Avec un parlement d’où ouvriers et employés sont exclus, en un apartheid d’autant plus efficace qu’inconscient. Et les préoccupations du peuple sont tues, interdites, même pas discutées : trente années de délocalisations n’ont même pas conduit à un débat, ne serait-ce qu’un débat, un seul, à l’Assemblée, sur le protectionnisme, les quotas d’importation, les barrières douanières, les taxes aux frontières. Mais de même, malgré la déroute, jamais le Conseil régional de Picardie ne s’est saisi, à bras le corps, de ces dossiers, provoquant des sessions spéciales, invitant les autres régions à un congrès là-dessus, sonnant le branlebas à Solférino.
La question n’est pas posée.
L’ordre est bien tenu.
Et qu’on ne compte pas sur la presse pour le bousculer. La représentation médiatique rend invisible, elle aussi, avec des radios, des télés, des magazines aux mains de l’oligarchie, et qui préfèrent multiplier leurs Unes sur « les prix de l’immobilier », « comment trouver un taxi à Paris », « où acheter sa résidence secondaire », et bien sûr « le mal de dos », « les Francs-maçons », « comment maigrir », et désormais « La vérité sur Mahomet », « les nouvelles filières du djihad », etc.
Le désarroi populaire ne trouve pas de lieu où se dire.
Où se montrer.
Il est publiquement dénié.
Cette violence symbolique s’ajoute à la violence économique.

La débâcle industrielle.
Le chômage de masse.
La non-représentation.
Voilà des facteurs lourds. Qui font, à l’évidence, le terreau du Front national.
Alors, à Fakir, on peut poursuivre notre travail, alerter nos lecteurs, rendre visible les « classes populaires » ou les « gens ordinaires », pousser notre option protectionniste, mais c’est vider l’océan avec une cuillère percée.
Contre nous, nous avons des forces économiques, des lois sociologiques.
Voire une volonté politique.
Une volonté politique, oui, et en plus haut lieu, de laisser les ouvriers au Front national.

Jusqu’alors, le grand lâchage des ouvriers paraissait involontaire. Mais à l’été 2011, avant la campagne et la victoire de François Hollande, la « fondation progressiste Terra Nova » fait paraître une note : « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? »
C’est un texte historique (qu’à l’époque, nous avons quasiment recopié dans Fakir). L’abandon des classes populaires y devient conscient, volontaire, théorisé.
Extrait :

A partir de la fin des années 70, la classe ouvrière continue à voter à gauche, qui la représente sur les valeurs socioéconomiques. Mais l’exercice du pouvoir, à partir de 1981, oblige la gauche à un réalisme qui déçoit les attentes du monde ouvrier. Du tournant de la rigueur en 1983 jusqu’à ‘l’Etat ne peut pas tout’ de Lionel Jospin en 2001, le politique apparaît impuissant à répondre à ses aspirations. Les déterminants économiques perdent de leur prégnance dans le vote ouvrier et ce sont les déterminants culturels, renforcés par la crise économique, ‘hystérisés’ par l’extrême-droite, qui deviennent prééminents dans les choix de vote et expliquent le basculement vers le Front national et la droite.

L’analyse, jusqu’alors, paraît plutôt juste – et même teinté d’autocritique. Ce serait moins, au fond, les classes populaires qui auraient abandonné (électoralement) la gauche que l’inverse : la gauche qui, d’abord, aurait abandonné (socialement, économiquement, même culturellement) les classes populaires.
Vient l’heure des recommandations : comment faire, alors, malgré ce divorce, pour remporter la présidentielle ? En se rabibochant avec les ouvriers ?

C’est la tentation naturelle de la gauche, qui ne peut se résoudre, pour des raisons historiques, à perdre les classes populaires. » Un archaïsme, on devine, une telle « tentation ». Car cette « stratégie se heurte désormais à un obstacle de taille : le nouveau Front national. En voie de dé-diabolisation, et donc bientôt fréquentable, le FN de Marine Le Pen a opéré un retournement sur les questions socioéconomiques, basculant d’une posture poujadiste néolibérale (anti-État, anti-fonctionnaires, anti-impôts) à un programme de protection économique et sociale équivalent à celui du Front de gauche. Pour la première fois depuis plus de trente ans, un parti entre à nouveau en résonance avec toutes les valeurs des classes populaires : protectionnisme culturel, protectionnisme économique et social. Le FN se pose en parti des classes populaires, et il sera difficile à contrer. » Mieux vaut donc renoncer à la reconquête des ouvriers/employés. Et les laisser à l’extrême droite…
À la place, le rapport recommande « la stratégie centrale ‘France de demain’ : une stratégie centrée sur les valeurs » : « Si la coalition historique de la gauche est en déclin, une nouvelle coalition émerge. Sa sociologie est très différente : 1. Les diplômés. 2. Les jeunes. 3. Les minorités et les quartiers populaires. 4. Les femmes. Contrairement à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socioéconomiques, cette France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes : elle veut le changement, elle est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive.

Cette stratégie, c’est celle qu’applique Hollande président.
Faut-il le détailler ?
Dès les premiers mois de son quinquennat, il a signé sans renâcler le pacte d’austérité Sarkozy/Merkel, relevé le Smic d’un carambar (même pas un paquet), alloué vingt milliards de crédit d’impôts aux entreprises, flexibilisé le marché du travail avec l’Accord national interprofessionnel, opté pour une « réforme bancaire » si dérisoire que les financiers eux-mêmes n’y ont pas vu la moindre gêne, et depuis il poursuit à droite toute avec Valls et Macron.
Mais cette liste est inutile.
Tout tient en une formule.
Une petite phrase, lâchée après Florange : « Perdre les ouvriers, ce n’est pas grave. »
(Rapportée par Cécile Amar, dans Jusqu’ici tout va mal, Grasset 2013).
« Perdre les ouvriers, ce n’est pas grave. »
C’est dit.
C’est clair.
C’est net.
Après, on peut sonner l’ « alarme républicaine », faire des moulinets sur « le barrage républicain », « la morale républicaine », etc., le choix est fait : « perdre les ouvriers ».
Et tant pis s’ils se perdent au Front national.

Y en a eu quelques-uns des suicides, quatre ou cinq je crois, mais quand c’est chez eux, tu peux rien faire. Y a quand même un ouvrier qui s’est foutu sous le train qui passe devant l’usine… C’est des trucs, tu peux pas le prouver, mais je te le dis, tout ça, c’est à cause de la fermeture de la boîte. Ca a été une catastrophe, un tsunami, ça a emporté tout le monde. Sur les sept cents qui sont inscrits à Pôle emploi, la moitié a divorcé.

Pierre Sommé, délégué syndical chez Continental-Clairoix.

Moi je travaillais chez Parisot, mon mari chez Peaudouce, les boîtes ont fermé et on a été licenciés tous les deux.
On a perdu notre maison, pis après ç’a été l’enfer. L’enfer. Quand les enfants me disaient, ‘le frigo il est core vide’, eux ils ne veulent pas comprendre : fallait bien que je donne à manger à mes enfants. Je faisais un chèque, malgré que je n’avais pas d’argent. Même aujourd’hui, l’enfer continue…
(Gilette se mouche, les yeux qui se mouillent.)
Une fois, on est allés en vacances. Une fois, cinq jours à Quend Plage. Sinon, on a travaillé toute notre vie. Et on se retrouve avec quoi ? Rien. On n’a même plus une cuillère à café, à nous. On a remboursé notre dette, mais on ne vit plus chez nous, on habite chez notre fille, notre beau-fils. C’est pas facile. On se demande pourquoi on vit. A Noël dernier, d’ailleurs… (Silence.) On a failli… (Silence.) Enfin, je lui ai parlé de nous tuer, à mon mari. (Soupirs. Lui écrase sa Gauloise dans le cendrier.)

Gilette, ancienne de Parisot-Sièeges de France à Berteaucourt-lès-Dames.

J’ai 46 ans. J’ai une petite fille en bas âge, et je ne sais pas ce que je vais pouvoir faire.
- Je suis trop vieille, moi, on me répond. En quatre ans, j’ai fait une formation dans la vente, en alternance, et malgré ça, je n’ai rien trouvé dans les commerces ni le prêt à porter. J’ai juste fait 15 jours à ED à côté de chez moi, et y a déjà deux ans de ça. Je postule dans tout. Je me suis renseignée pour travailler dans l’Aisne. J’ai pris le bottin pour chercher des adresses et puis j’ai écrit. J’ai eu des réponses. Positives. Négatives. C’était pour travailler qu’une journée par semaine, mais moi travailler qu’une journée par semaine ça ne m’intéresse pas…
- Tu manges sept jours, remarque Eliane.
- Bah ouais bien sûr. Après je me suis déplacée dans le Pas-de-Calais, mais c’est pareil, négatif. Tout est négatif, tout. Je me déplace aussi dans les magasins, j’essaie de voir le responsable, le directeur, c’est toujours négatif. Toujours négatif.
- On se demande si on a bien fait d’avoir des enfants, conclut Eliane.

Des anciennes salariées de l’usine ECCE, à Poix-du-Nord (59).

Photo d’ouverture : Stéphane Burlot, Studio Hans Lucas

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Vos commentaires

  • Le 2 septembre à 19:36, par Marat ! En réponse à : Le réveil des betteraves ! (1)

    Le plus drôle, si on peut dire, est que le fn, forcément, décevra aussi.
    La potion est amère, le constat difficile à accepter, car tout le monde a composé à sa manière avec le capital (les prolétaires aussi tant qu’il y avait du boulot, qu’on croyait naïvement au progrès et autres fadaises destinées à nous faire consommer).
    Et maintenant que ce capital a retrouvé sa véritable nature, et qu’il ferme les boites dont on dépend, parce qu’elles lui appartiennent, tout le monde est dans la merde, et on se retrouve encore à quémander auprès de ces parasites et de leurs représentants gouvernementaux !
    Il n’y a pourtant qu’une seule solution, s’en débarrasser.
    Mais qui donc est -à nouveau- prêt pour ça ?

  • Le 2 septembre à 01:15, par NaSte En réponse à : Le réveil des betteraves ! (1)

    Les cadres, les diplômé.e.s., les jeunes, les minorités et les quartiers populaires ainsi que les femmes (qu’on flatte beaucoup avec l’égalité homme-femme pour leur faire passer l’accès à l’emploi sur des chantiers du BTP ou à l’armée, le rêve quoi !) doivent se méfier, se réveiller et ouvrir les yeux sur la maltraitance infligée aux ouvriers-ères car comme le chômage a fini par toucher les cadres, la maltraitance économique et politique les atteindra (c’est déjà le cas d’ailleurs mais ils ne l’ont pas encore intégré. ...).

    Le chômage n’a été considéré « cause nationale » que quand les cadres ont été atteint alors que les ouvriers et ouvrières en souffraient déjà !

    Au lieu d’attendre leur tour, les cadres, les diplômé.e.s., les jeunes, les minorités et les quartiers populaires ainsi que les femmes (qu’on leurre en permanence) feraient mieux de déjà s’associer aux ouvriers et ouvrières pour un monde où les acteurs-trices du travail seraient respectées en tant qu’êtres humains...

    Car nul-le ne sera epargné-e sinon...